CHAPITRE 5
Dans la chambre confortable qui lui avait été octroyée, Clarke découvrit un baquet rempli d'eau chaude et de la nourriture à profusion. Elle s'était glissée avec délectation dans l'eau, et immédiatement la tension dans son corps avait commencé à refluer. Les yeux clos, elle essayait de se détendre, mais les images de sa rencontre avec la Commandante ne cessaient de revenir dans son esprit. En quelques minutes, cette femme stupéfiante et dangereuse avait fait naître en elle trop d'émotions, trop de sentiments contradictoires, qu'elle ne maîtrisait pas, qu'elle n'avait pas eu le temps d'analyser et qui l'avait laissée encore plus épuisée qu'elle ne l'était déjà. Elle avait cru percevoir une confusion identique à travers la façade de la guerrière, mais elle l'avait attribuée à sa position politique délicate. Elle n'avait pas compris la teneur exacte des propos qui opposait la Commandante à ses généraux, mais elle avait saisi qu'elle était l'objet de la discorde. Et sa colère l'avait à la fois fascinée et terrifiée, comme quand elle l'avait vue s'avancer vers elle dans l'infirmerie, son corps et son regard transformés en une arme létale et invincible.
Quelqu'un frappa à la porte, l'arrachant à ses pensées. Elle se leva brusquement du bain et s'enroula précipitamment dans une serviette au moment où la porte s'ouvrit.
— Je te dérange ? demanda Octavia, avec un sourire moqueur.
— Tu n'as jamais appris à attendre qu'on dise d'entrer ?
— Je voulais vérifier si Heda ne t'avait pas tranché la langue, tu ne sais pas te retenir.
— Toi non plus visiblement, répliqua Clarke en faisant référence aux propos audacieux d'Octavia pour la défendre.
Un silence gêné s'installa entre les deux jeunes femmes.
— Je suis contente de voir que tu es saine et sauve, avoua Clarke. Bellamy est désespéré, il...
Clarke ne termina pas sa phrase. Elle ne savait même pas si Bellamy était encore vivant.
— Peu importe, mentit Octavia. Je ne suis plus une Skaikru. J'ai trouvé ma voie chez les Trikru, ils m'ont acceptée et aujourd'hui je donne ma vie à heda Leksa kom Trigedakru.
— Pourquoi ? demanda Clarke, perturbée par l'absolue vénération avec laquelle elle avait prononcé le nom de la Commandante, elle qui défiait sans cesse l'autorité quand elle était sur l'Arche et au camp Jaha.
— Parce que vous ne m'avez pas laissé de place. Parce que vous ne m'avez jamais prise au sérieux.
Octavia fit une pause, occultant volontairement sa relation interdite avec Lincoln, un des Natifs, leur lutte pour se faire admettre au sein de son peuple, ses jours et ses jours d'entraînement au combat pour se hisser parmi les guerriers, sa bataille pour devenir la seconde d'Indra, les nombreuses humiliations, la douleur et la souffrance, avant de recevoir l'ultime récompense à ses yeux, le respect de la Commandante. Et sa confiance.
— Je suis heureuse de te voir Clarke, mais je ne suis pas venue pour ça. Je suis venue pour te prévenir. J'ai appris à connaître ce peuple, leur histoire. Ils survivent depuis plus longtemps que nous. Ils survivent grâce à une lignée de commandants, les Natblida, des femmes et des hommes élus, dont la particularité est de posséder un sang noir aux propriétés magiques. La mémoire des anciens commandants se transmet au nouveau, lui apportant la sagesse, la force et la connaissance. Je suis venue pour que tu ne sous-estimes pas heda Leksa kom Trigedakru. Lexa est la première de tous les commandants à être parvenue à unir les douze clans de Natifs qui s'entre-déchiraient depuis des années et à maintenir cette paix.
Je veux que tu comprennes bien la situation, Clarke. Lexa t'a fait visiblement confiance, pour une raison qui m'échappe, envers et contre tous ses généraux, et certainement contre l'avis du Conseil des clans s'il était au courant. Il faut que tu saches que si Lexa décidait de lâcher les douze clans sur notre peuple, ils nous écraseraient comme des mouches. Les quelques centaines de guerriers qu'elle a envoyé sur notre camp n'était qu'une avant-garde, elle ne nous considérait même pas comme assez dangereux pour en parler au Conseil.
Captivée par le récit d'Octavia, Clarke en avait oublié sa fatigue. Elle comprenait mieux à présent certaines implications et la portée des paroles de Lexa. Et l'envergure quasi mystique de la Commandante.
— Elle veut sacrifier ceux qui ont massacré un village Natif. Bellamy, Finn, Murphy, Monty...
— C'est la justice des Natifs. Jus drein, jus daun. Le sang sera vengé par le sang. Il faut qu'ils payent pour leurs actes, sinon les Natifs n'accepteront jamais de faire la paix, répondit Octavia laconiquement, comme si la mort éventuelle de Bellamy ne la touchait pas.
— En réalité... il n'y a que Finn qui a tué... il est devenu fou... il a perdu pied...
Octavia dissimula un soupir de soulagement.
— Alors, seul Finn devra mourir. Mais il n'y a pas d'alternative, Clarke, et tu le sais. Si l'espoir que tu portes est à la hauteur de ce que notre Commandante semble y voir, alors tu devras regarder plus loin que tes sentiments. Il ne s'agit plus seulement de la mort d'un homme. Il s'agit de la survie de nos peuples.
Je te le redis, Clarke. Heda ne donne jamais sa confiance aveuglément. Encore moins à un ennemi inconnu, et même si tu lui as sauvé la vie. Encore moins contre l'avis de tous et alors que son peuple crie vengeance. Sois digne de sa confiance, Clarke. Ce qu'elle te donne est exceptionnel. Ne la déçois pas.
Et sur ces mots lourds de conséquences, Octavia sortit de la chambre.
Clarke avait mal dormi, mais elle avait pu néanmoins récupérer un peu d'énergie. Le discours d'Octavia l'avait accablée d'une responsabilité pesante qu'elle ne voyait pas comment assumer. Elle n'était même pas le chef de leur clan. Comment pourrait-elle les convaincre de livrer Finn à la mort, et de faire la paix ensuite ? Elle-même était dévastée à l'idée de sacrifier son ami.
Après s'être levée, elle constata que ses vêtements avaient été lavés et recousus. Elle s'habilla rapidement, déjeuna de quelques fruits frais et suivit un garde venue la chercher qui la mena dans une sorte d'arène de combat. Elle était arrivée au niveau des gradins et aperçut Octavia qui lui fit un léger signe de tête. En bas dans l'arène, s'affrontaient Indra et Lexa.
Armée chacune d'un bô, un long bâton d'entraînement, elles se tournaient autour, le souffle rauque et haletant, leurs regards concentrés sur le prochain mouvement.
Indra lança l'attaque, le bâton dardant sur la gorge de son adversaire, qui para aussi vivement et contre-attaqua à la tête. Les deux Natives enchaînaient attaques et parades sur un rythme effréné, aucune ne semblant prendre le dessus, aucune ne cédant, virevoltant, sautant, esquivant, sans jamais s'arrêter.
Alors qu'Octavia observait les deux femmes avec une admiration proche de l'adulation, Clarke ne regardait que la Commandante, fascinée par sa science du combat, par son corps musclé et agile qui dansait sur le sable de l'arène, par la vitesse de ses coups qui effaçait la forme même du bâton, par la sueur qui imprégnait son visage tendu et faisait luire les tatouages sur ses bras nus. Avec la vision nouvelle apportée par Octavia la veille, elle comprenait maintenant la puissance intrinsèque qui se dégageait d'elle, dans le moindre de ses gestes, dans le moindre de ses regards et de ses mots.
L'affrontement se poursuivait, intense, incertain, violent, les bâtons s'entrechoquaient, marquant le rythme soutenu comme des percussions envoûtantes, cinglaient l'air vide quand les corps se baissaient pour les éviter, s'écrasaient dans le sable en manquant leur cible, le combat continua indécis jusqu'à ce que Lexa sente la présence de Clarke, le poids de son regard sur elle. Une fraction de seconde, ses yeux dévièrent vers les gradins, une fraction de seconde qui suffit au bâton pour s'écraser sur la blessure de sa cuisse et la rouvrir. Lexa cria et s'affaissa dans le sable.
— Heda ! s'écria Indra, à la fois surprise et en colère. Elle foudroya Clarke du regard, avant d'aider la Commandante à se relever. Tu es encore faible, et tu n'es pas assez concentrée !
Alors que Clarke était mortifiée et qu'elle fixait le sang qui commençait à sourdre à travers le pantalon de Lexa, Octavia, même si elle n'appréciait pas de voir Heda en difficulté, ne put s'empêcher de sourire devant l'interaction dont elle venait d'être témoin.
On avait emmené Lexa dans ses quartiers pour la soigner, et Clarke avait suivi, mais les gardes l'arrêtèrent sur le seuil.
— Teik em komba raun ! Laissez-la rentrer ! ordonna la Commandante avec agacement.
Les gardes relevèrent leurs lances et Clarke pénétra dans la pièce prudemment, en essayant d'ignorer les regards hostiles d'Indra et Titus.
Lexa était assise sur une table, presque nonchalamment, sa jambe blessée allongée, l'autre en appui sur le sol. Deux guérisseurs s'occupaient de sa blessure. Ils avaient découpé le cuir de son pantalon autour de la plaie et appliquaient un onguent pour la désinfecter.
— Je suis navrée Heda, s'excusa Indra. Je ne voulais pas te blesser, ça n'arrive jamais, je...
— Shof op. Tais-toi. Ca n'a pas d'importance, et c'était ma faute... du sable dans les yeux... mentit Lexa en regardant Clarke avec un sourire pointant sur ses lèvres.
Mais le premier sourire que voyait Clarke sur le visage de la Commandante se transforma soudainement en un rictus de douleur, alors qu'un guérisseur commençait à recoudre la plaie grossièrement. Clarke remarqua le sang noir des Natblida auquel elle n'avait pas prêté attention la première fois quand elle avait fait le garrot à cause de l'obscurité causée par les décombres de l'infirmerie. Elle constata aussi que le guérisseur ne savait pas faire des sutures correctes et était en train de massacrer la plaie.
— C'est de la boucherie, s'exclama-t-elle. Vous ne pouvez pas continuer comme ça, laissez-moi faire !
A peine avait-elle fait un pas vers Lexa qu'elle se retrouva avec le couteau d'Indra sous la gorge, la générale collée derrière son dos et l'immobilisant d'une poigne de fer.
— Nou wich em op, Heda ! Ne lui fais pas confiance, Heda !
— Shuda daun, Indra ! Em laik fisa seintaim ! Baisse ton arme, Indra ! Elle est aussi guérisseuse ! cracha Lexa qui souffrait plus qu'elle ne voulait le reconnaître.
Indra la relâcha à contrecoeur, et Clarke s'avança, arrachant le fil et l'aiguille des mains du guérisseur stupéfait.
— J'ai aussi besoin d'un couteau très aiguisé, demanda Clarke en fixant Lexa intensément.
Avant même qu'Indra ouvre la bouche, Lexa leva la main pour la faire taire.
En soutenant sans ciller le regard brillant de Clarke, elle dégaina sa dague d'un mouvement vif et l'offrit à la jeune femme.
Clarke comprenait la portée symbolique de ce geste. Elle lui livrait sa vie, elle lui donnait sa confiance, comme elle l'avait fait sous les décombres. Et elle le faisait devant témoins.
Clarke esquissa un sourire de reconnaissance, puis s'agenouilla pour se mettre à hauteur de la plaie.
Avec la dague, elle coupa précautionneusement les points qu'avait placé le guérisseur, puis après l'avoir posée, s'empara du fil et de l'aiguille et commença à recoudre la plaie proprement.
Lexa ne put réprimer un frisson quand elle sentit le coude de Clarke s'appuyer sur son autre cuisse pour pouvoir se caler. Point après point, Clarke s'appliquait, le travail rendu difficile par le sang qui maculait ses doigts, et restait attentive aux réactions de Lexa qui serrait les dents. Clarke essayait de se concentrer et de pas se laisser distraire par la main de Lexa qui venait de s'agripper à son épaule dans un moment de souffrance plus aigu, par le muscle de sa mâchoire crispée qui jouait sous la peau, par la goutte de sueur qu'elle voyait descendre lentement le long de son front plissé par la douleur. Au bout de longues minutes de tension, le dernier point fut enfin posé, et Clarke, soulagée, se releva pour nettoyer le sang et appliquer un bandage autour de la plaie.
Elle se recula respectueusement et les guérisseurs aidèrent Lexa à s'asseoir confortablement sur le lit.
— Moshof, Klark. Merci, murmura Lexa, dont la pâleur du visage témoignait de l'épreuve qu'elle venait de traverser.
— Il faudrait éviter les entraînements trop poussés tant que la plaie n'a pas cicatrisé, conseilla Clarke pour masquer sa gêne.
— Sha. Oui, acquiesça Lexa en souriant à nouveau. Mais c'est à Indra qu'il faudrait le dire...
— Heda ! protesta la générale.
— Laissez-nous maintenant, ordonna la Commandante d'une voix calme.
Tout le monde sortit, Indra jetant un regard plein de ressentiment à Clarke qui l'ignora stoïquement.
— Je vais partir, je dois retrouver les miens, et leur proposer notre marché.
— Bien sûr. Octavia t'accompagnera avec quelques gardes.
Clarke ne voulait pas partir, elle ne voulait pas endosser cette responsabilité et elle ne savait pas comment elle pourrait gérer la situation. Lexa perçut ses doutes.
— Ste yuj, Klark kom Skaikru. Sois forte, Clarke du peuple du Ciel, traduisit Lexa immédiatement. Ensemble, nous pouvons apporter la paix. Mais aujourd'hui, toi seule peut ouvrir le chemin. J'ai confiance en toi.
Mebi oso na hit choda op nodotaim. Puissions-nous nous retrouver, ajouta-t-elle en tendant son bras vers Clarke.
— Puissions-nous nous retrouver, répondit Clarke, en prenant le bras de la Commandante selon le rituel, et en s'immergeant un dernier instant dans l'intensité de ses yeux verts.
