CHAPITRE 6
Clarke et Octavia chevauchèrent quelques heures avant d'atteindre enfin Arkadia, craignant l'une comme l'autre ce qu'elles allaient y trouver. A leur grande surprise, la porte s'ouvrit à leur arrivée, mais elles furent accueillies logiquement par des soldats en armes méfiants et tendus, ne sachant que penser de leur escorte de guerriers natifs.
— Shuda daun ! Baissez vos armes ! ordonna Octavia à ses hommes pour tenter d'apaiser la tension ambiante, tandis que Clarke descendait de cheval.
Clarke vit surgir en courant de la navette sa mère Abby, puis Kane, Raven et Bellamy, et un immense sentiment de soulagement l'envahit en les voyant tous vivants.
— Clarke ! s'écria sa mère avant de se jeter dans ses bras en pleurant de joie. Comment vas-tu ? Où étais-tu ? Nous étions morts d'inquiétude !
— Je vais bien, ne t'inquiète pas. Mais dis aux soldats de se détendre, les Natifs sont là pour nous protéger.
Abby regarda avec appréhension la poignée d'hommes tatoués et maquillés à l'allure féroce qui avaient accompagné sa fille et attendaient silencieusement les ordres de la guerrière à cheval.
— Octavia ?! s'exclama Abby en l'identifiant enfin sous ses peintures tribales et son armure de cuir.
Bellamy avait reconnu sa soeur depuis un bon moment et regardait fasciné la petite fille qu'il avait si longtemps protégé et qui aujourd'hui pouvait abattre les yeux bandés trois soldats aguerris sans même un effort, ni un remords.
— Je crois que Klark kom Skaikru a des choses importantes à vous dire. Inutile de perdre du temps en politesses stériles, dit-elle d'un ton sec. Heda Leksa kom Trigedakru attend.
— Hors de question ! cria Abby.
Octavia, restée en retrait, leva les yeux au ciel, ayant déjà anticipé les réactions des différents protagonistes.
— Nous ne livrerons pas Finn à ces barbares ! C'est impossible ! continua Abby, scandalisée.
— Alors nous mourrons tous, conclut Clarke, d'une voix dépitée.
— Nous ne pouvons pas accepter un tel ultimatum, Clarke, et tu le sais bien, ajouta Kane.
Bellamy, Murphy et Monty demeuraient silencieux, terrassés par les conséquences du comportement de Finn dans le village des Trikru. Ils se sentaient toujours coupables de n'être pas intervenus et du désastre ayant suivi l'attaque d'Arkadia par les Natifs venus se venger. Même s'ils n'avaient jamais tiré ce jour maudit, ils se sentaient aussi responsables que Finn. Raven, qui à elle seule avec ses bombes, avait tué des centaines de personnes, baissait la tête. Tous, même Abby et Kane, d'une manière ou d'une autre, avaient le sang des deux peuples sur les mains.
— Clarke, rappela Octavia en sortant finalement de l'ombre. Heda t'a donné sa confiance. Tu as sauvé sa vie pour une raison. Et cette raison est ici et maintenant.
Clarke se remémora le poids du corps de la guerrière quand elle l'avait sortie des ruines, cette vie qu'elle aurait pu sacrifier et qu'elle avait choisi de sauver en prenant tous les risques, les remerciements de la femme la plus puissante de ce monde, l'opposition risquée de Lexa face à ses généraux pour la survie de tous, sa volonté de paix, son courage, et ce qu'elle ressentait quand ce regard vert rempli de sagesse immémoriale et de force ancestrale la transperçait.
— Vous ne comprenez pas les enjeux, commença Clarke. Nous avons débarqué en vainqueurs, revenus sur la Terre en propriétaires après un siècle passé dans l'espace, comme si nous étions chez nous. Mais nous ne sommes que des usurpateurs. Nous avons perdu le droit de revendiquer quoi que ce soit sur cette Terre qui ne nous appartient plus parce que nous l'avons fuie, abandonnée à notre propre destruction. Cette Terre appartient aux Natifs qui sont restés, ont survécu, ont oeuvré pour la survie de leur peuple avec le peu qui leur restait. Qui sommes-nous pour arriver et les détruire comme des espèces nuisibles ? Ce sont nous les envahisseurs nocifs, c'est nous qui détruisons l'équilibre précaire qu'ils ont réussi à maintenir grâce aux Natblida, les commandants au sang noir et magique.
Aujourd'hui, malgré toutes ces morts inutiles et injustes, malgré votre égoïsme et malgré leur peur, ce peuple que vous méprisez vous tend la main, Heda Leksa kom Trigedakru, leur commandante suprême, vous offre la paix et un avenir.
Octavia frémit en entendant Clarke prononcer le nom de Heda en Trigedasleng, la langue des Natifs. Elle sut qu'à ce moment, tout allait basculer.
— Heda Leksa kom Trigedakru est à la tête de douze clans composés de milliers de guerriers. L'attaque que nous avons subi n'était qu'un test. Elle pourrait nous anéantir d'un simple froncement de sourcil. Aujourd'hui, Heda ne demande que la justice, la mort d'un homme meurtrier contre une paix durable et la survie de nos deux peuples.
En réalité, nous n'avons pas le choix. Soit il meurt, soit les Skaikru, les hommes du Ciel, disparaîtront.
En tant que chancelier, Kane avait pris la décision et accepté le marché, la mort dans l'âme. Abby était révoltée, mais ne pouvait que s'incliner. Elle était aussi dépassée par ce que sa fille semblait être devenue. En quelques jours d'absence, elle ne la reconnaissait plus. Tout comme Octavia qui s'était transformée en une toute autre personne. Les adultes avaient sous-estimé les cent adolescents qu'ils avaient envoyés sur Terre. Ce qu'ils avaient vécu en leur absence les avaient fait mûrir brusquement et les avaient à tout jamais coupés de leur expérience commune avec ceux restés sur l'Arche. Sur Terre, le temps semblait accéléré. Et ils ne rattraperaient jamais ce temps perdu.
Pendant ces quelques jours passés à Arkadia, Clarke put se reposer et récupérer. Elle aida aussi sa mère au chevet des blessés dans l'infirmerie reconstruite en hâte par les survivants.
Octavia accepta de baisser un peu sa garde et passa finalement de longues heures à discuter avec son frère, comblant le vide des quatre mois passés au sein des Natifs, lui narrant la vie dans les camps de guerriers et dans la capitale Polis, lui confiant même sa relation avec un Natif.
Kane et Abby lui posèrent beaucoup de questions sur l'organisation de la société des Natifs, les pouvoirs politiques en jeu, les différents clans et la personnalité de la Commandante. Bellamy remarqua que quand elle évoquait cette femme qui semblait terrifiante, les yeux d'Octavia brillaient d'une ferveur encore plus ardente que quand elle lui avait parlé de son amour pour Lincoln. Octavia leur offrit de nombreuses informations, mais elle se garda de leur révéler le déroulement de la cérémonie de peine capitale, appelée Mort par Mille Coupures. Elle savait que si Kane ou même Clarke en connaissaient la teneur, ils seraient revenus sur leur décision.
Pendant ce temps-là, Lexa avait réuni le Conseil de la Coalition des douze clans et leur avait exposé la situation. Comme elle s'y était attendu, les Ambassadeurs étaient soit dubitatifs soit farouchement opposés à l'instauration de la paix avec les Skaikru. Comme elle l'avait supposé, les Azgeda étaient les plus véhéments.
Assise sur son trône, elle écoutait patiemment les Ambassadeurs exprimer leurs arguments et leurs doutes tout en jouant négligemment avec sa dague effilée.
Alors que les clans s'étaient mis à débattre entre eux, son esprit s'échappa une seconde, revoyant Clarke s'emparer de cette dague, puis s'agenouiller entre ses jambes, se rappelant le contact de ses doigts sur sa peau qui, malgré la douleur, l'avait fait frissonner, suscitant un trouble qu'elle n'avait plus connu depuis...
— Heda !
Lexa sursauta imperceptiblement, la voix de l'ambassadeur Azgeda la sortant de sa rêverie.
— Heda, em mebi na teik oso kongeda au ! Commandante, cela pourrait détruire notre coalition ! martela-t-il.
— Daun ste pleni ! Ca suffit ! s'imposa-t-elle en levant les mains. Les Skaikru ont accepté de livrer le responsable de la mort des villageois comme le veut notre tradition. Le sang sera vengé par le sang, comme nous le réclamions. Ils ont accepté de mettre un terme au conflit. Et ils possèdent des connaissances qui pourraient nous être utiles.
Chacun des Ambassadeurs pensa immédiatement aux fusils d'assaut et à leur puissance meurtrière, ainsi qu'à la technologie inconnue du peuple du Ciel.
Lexa vit qu'elle avait marqué un point au silence qui se fit dans la salle.
— Si nous les anéantissons, nous perdrons leur savoir et leur science, ajouta-t-elle en fixant le Azgeda avec défi.
Des murmures parcoururent les rangs des différents clans, jusqu'à ce que l'ambassadeur des Yujleda se lève pour prendre la parole.
— Heda, oso wich yu in. Commandante, nous te faisons confiance. Nous acceptons de leur laisser une chance.
Sur ces mots, il s'agenouilla et baissa la tête. Puis, un par un, chacun des représentants renouvela sa confiance avant de mettre un genou à terre. Seul restait debout le Azgeda qui fixait Lexa avec arrogance, leurs yeux se livrant un duel silencieux et mortel. Puis, il finit par suivre le mouvement et s'inclina sans prononcer un mot. Lexa choisit d'ignorer la provocation et amena la réunion à sa conclusion.
— Ce soir, chacun d'entre vous, de par votre rôle d'Ambassadeur, pourra administrer une coupure rituelle, scellant ainsi votre accord.
Enfin, elle congédia le Conseil. Et ce n'est que lorsqu'elle se retrouva seule, sur le balcon de la salle du Trône, tout en haut de la grande tour de Polis, le regard perdu au-dessus de l'agitation de la ville, qu'elle s'autorisa à laisser échapper un discret soupir de soulagement.
