Avant
— Cisco ? Je viens de le perdre ! Dis-moi que tu as réussi à le tracer !
Arrivé au milieu du pont, Barry s'arrêta net. Les rares passants qui s'étaient trouvés là ce soir-là avaient vite déserté quand ils avaient vu passer l'éclair rouge de Central City. Cela n'augurait jamais rien de bon. Cette fois, en l'occurrence, c'était sur l'homme invisible qu'ils étaient tombés. Jadis simple comptable insignifiant dans une grande entreprise de composants électroniques, il avait changé de plan de carrière et s'était reconverti en cambrioleur. Là n'était pas le problème. Ce n'était pas comme si Barry avait passé un certain arrangement avec un certain voleur, après tout. Dans le pire des cas, il aurait été prêt à en faire de même avec celui-là : il ne se mêlerait pas de ses affaires tant qu'il ne faisait de mal à personne, et laisserait le travail de la police suivre son cours naturel.
Seulement voilà, la seule entrevue qu'il avait réussie à avoir avec l'homme mystère l'avait laissé comprendre qu'il ne serait pas aussi conciliant que Snart. Il ne lui laissait pas le choix, il devait l'arrêter avant que d'autres y perdent la vie.
À la nuit tombée, il avait réussi à le suivre dans les rues de la ville, jusqu'à la passerelle qui surplombait le Missouri. C'était une promenade appréciée des touristes et des pêcheurs du dimanche. Les garde-corps étaient juste assez hauts pour éviter qu'un enfant ne tombe par accident mais un adulte aurait pu l'enjamber en un instant.
L'homme n'était pas particulièrement rapide – pas plus que Barry en tout cas – mais son don d'invisibilité lui avait permis d'échapper à sa vigilance. Désormais, il ne pouvait plus compter que sur Cisco et sur le modèle de traçage thermique qu'il avait mis au point à la va-vite dans l'après-midi. Ils avaient découvert, en tentant un premier repérage, qu'en se rendant invisible, le métahumain abaissait la température de son corps de quelques degrés, ce qui le rendait tout de suite repérable sur les capteurs, de la même façon que le fusil cryogénique.
— J'y suis presque, mais il y a une autre source de froid beaucoup plus forte qui fait interférence dans la zone, ça va compliquer la manœuvre.
— Une autre source de froid ? répéta Barry. Tu as une idée de ce que ça peut être ?
— Ça peut être tout et n'importe quoi… Les températures ont chuté dans la soirée, ça peut juste être un effet du vent ou… oh…
— Quoi, « oh » ?
Il n'eut pas à attendre la réponse. Une onde glaciale jaillit de derrière son dos et vint geler les lattes de bois qui recouvraient le sol. Il n'avait pas besoin de se retourner pour savoir de qui il s'agissait.
— C'est la signature thermique du fusil de Snart, expliqua Cisco dans le communicateur.
— Je m'en étais rendu compte tout seul, merci.
Pendant ce temps, Captain Cold était arrivé à sa hauteur. Il s'arrêta à côté de lui, contempla la mer de givre qu'il venait de créer.
— Ça faisait longtemps, Flash, commenta-t-il sur un ton détaché.
— Qu'est-ce que tu veux ? Je dois t'avouer que c'est pas vraiment le moment…
— Oh, mais je ne viens pas pour toi.
Il tourna sur ses talons pour faire face à Barry. Il le détailla des pieds à la tête, avant de s'arrêter sur ses yeux et d'y fixer son regard clair. Barry déglutit. Il n'était pas sûr d'avoir vu dans cet examen ce qu'il croyait – ou peut-être voulait ? – avoir décelé. S'il n'avait pas pu compter ni sur son masque, ni sur la discrétion que lui conférait la pénombre, l'embarras qui venait de lui monter aux joues se ferait vu à des kilomètres à la ronde. Il avait beau savoir que ce n'était qu'un énième petit jeu de Snart pour le faire tourner en bourrique, il était bien obligé d'admettre qu'il fonctionnait. Qu'il fonctionnait un peu trop bien, même.
— Quoique… Enfin, nous verrons tout ça plus tard. Pour l'instant, je suis à la recherche de celui qui met le bazar dans mon business.
Il ponctua sa phrase d'un regard aux alentours. Pour le moment, un calme plat régnait. Aucun badaud n'avait pris le risque de rester pour regarder la scène et leur suspect n'avait pas fait le moindre mouvement détectable depuis près d'une minute. Soit il se tenait parfaitement immobile, soit il était déjà parti. Barry s'apprêtait à partir, quand la main de Snart l'arrêta. Il porta le doigt à ses lèvres.
— Il est encore là… Je ne sais pas où, mais il est ici.
Barry lui lança un regard interrogateur, auquel Snart ne répondit que par un tapotement sur ses lunettes.
— Avec un peu de chance, la glace va l'empêcher de progresser plus loin. On va voir s'il est aussi fort en patinage qu'en…
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il fut projeté en arrière par une force invisible. Dans un grognement de douleur, il se stoppa contre la balustrade, ce qui donna à Barry assez de temps pour agripper le metahumain par ce qu'il supposa être un vêtement et le tirer en arrière. Son but était clair : les faire tomber tous les deux dans le fleuve. La chute ne serait pas vertigineuse, mais par un tel froid, cela ne prendrait que quelques minutes pour que l'hypothermie s'installe et les paralyse tous les deux. Grâce à ses pouvoirs et à son costume amélioré par Cisco, Barry avait toutes ses chances de s'en sortir, mais pour Snart, c'était bien moins sûr.
Se battre contre un ennemi qu'il ne pouvait pas voir se révéla bien plus difficile que ce que Barry avait imaginé. Il ne voyait pas les genoux qui fonçaient vers son estomac, ni les poings bien décidés à marteler son visage. Il ne vit pas non plus le pistolet.
Rien dans ce qu'ils avaient constaté jusque-là n'avait poussé l'équipe Flash à penser que Ghost Face – surnom une fois de plus concocté par un Cisco très fier de lui – pouvait rendre invisible autre chose que son propre corps, et peut-être une fine couche de vêtements.
La détonation retentit dans tout le quartier.
Toute la scène dura moins d'une seconde. Le temps que Barry comprenne ce qui venait de se passer, la balle était déjà partie. Snart se plia en deux, sonné par l'impact, et bascula. Son fusil cryogénique tomba sur le pont. Le fracas de son corps dans l'eau glacée résonna jusqu'aux oreilles de Barry, toujours aux prises avec leur adversaire. Il fallait le neutraliser, vite. D'un coup de coude, il se dégagea de l'emprise du metahumain et se jeta sur le fusil cryogénique.
Alors qu'il s'élançait en avant, il sentit la main invisible se refermer sur sa cheville, mais il fut le plus rapide. Il trébucha, se saisit de l'arme et tira au raz-du-sol. Un rayon bleu jaillit, gelant tout sur son passage. Barry soupira de soulagement quand il vit les volutes de givre dessiner la forme de deux pieds. Le metahumain apparut devant lui. Une grimace de douleur lui déformait le visage. Il aurait sans doute de méchantes engelures pendant un moment, mais au moins, il ne s'enfuirait plus.
— Cisco ? Ça y est, je l'ai eu. Je le ramène dans une seconde.
— Ça marche !
Il avisa son adversaire, qui avait fini par se laisser glisser au sol. Parfait. Cela laissait à Barry un délai suffisant pour sortir Snart de l'eau avant qu'il ne gèle. À la lumière des lampadaires, il observa la surface de la rivière. Personne. Aux alentours, personne.
— Merde, jura-t-il entre ses dents.
Sans réfléchir, il enjamba la balustrade et se jeta dans l'eau. Le froid glacial contracta tous ses muscles et il sentait son cœur battre un rythme de tambour de guerre dans sa poitrine. Tant pis, il fallait tenir bon. Il inspira à fond et plongea. On n'y voyait rien à plus d'un mètre, mais Barry réussit à repérer une masse sombre, de la taille d'un homme. Il se propulsa vers lui et, en une seconde, les ramena tous deux à la surface.
Il tira Snart sur la rive. Ce dernier était conscient, quoique mal en point. Dans un râle, il expulsa une grande gorgée d'eau de ses poumons et continua à haleter, à genoux au sol, le souffle court.
— Snart ! Eh, Snart ! Ça va aller !
Il hocha la tête, avant de lever les yeux pour rencontrer ceux de Barry. Ils étaient emplis de soulagement, mais aussi de confusion et Barry crut un instant qu'il allait l'attirer à lui pour l'embrasser.
Il n'en fit rien.
Barry se maudit d'y avoir songé. Une idée stupide, nourrie par l'adrénaline qui courait dans ses veines.
— Est-ce que tu es blessé ? Je l'ai vu te tirer dessus…
Toujours sans un mot, Snart écarte un pan de sa parka et le col de son pull pour révéler la bretelle d'un gilet pare-balle. Bien sûr, il avait tout prévu, comme d'habitude. Dans un geste las, Snart se laissa tomber sur le côté, à bout de souffle. Barry ne pouvait pas le laisser là. Jamais il ne se relèverait à temps pour échapper aux policiers, attirés par le grabuge. Même si, dans l'absolu, il n'enfreindrait pas leur accord, il n'allait pas l'abandonner à son sort alors que c'était son intervention qui lui avait permis de stopper le fuyard. D'un autre côté, il devait aussi ramener le metahumain à STAR Labs avant qu'il parvienne à s'enfuir. Il fallait réfléchir, et vite.
— Bon, une seconde… euh, bouge pas, je reviens.
Pour toute réponse, il reçut un ricanement poussif, qu'il prit pour une approbation. Il fonça jusqu'au Cortex, non sans avoir récupéré le metahumain au passage. Arrivé là-bas, il le jeta dans une des cellules blindées et retourna saluer Cisco, Harry et Caitlin. Ne sachant trop quoi dire, il débita d'une seule traite tout ce qui lui vint à l'esprit :
— Je l'ai mis dans la quatre. Moi, j'ai fini mon service. Je suis crevé, je rentre. Bonne soirée. Ciao.
Il s'éclipsa dans un grand courant d'air avant de pouvoir constater leur air médusé.
Près du pont, Snart avait suivi ses ordres et n'avait pas bougé d'un centimètre. Au grand soulagement de Barry, son souffle paraissait plus aisé, et il avait repris quelques couleurs. Cependant, il ne tarderait pas à tomber en hypothermie s'il restait là. Dans un grognement, Barry le hissa sur ses pieds.
— Tu as une adresse où je peux te déposer ?
— T'as pas trouvé mieux pour découvrir mes planques, gamin ?
Sa voix était rauque, mais il pouvait parler, c'était déjà bien. Barry soupira, excédé. Même dans un tel état, il fallait qu'il s'amuse à le rendre dingue.
— Tu me sous-estimes. Cisco s'est déjà amusé à tracer la puce GPS dans le fusil cryogénique. On connaît tous les entrepôts où tu te réunis avec tes Lascars.
Il bluffait, bien entendu. Cela faisait belle lurette que cette puce GPS avait été détruite et le seul moyen de localiser l'arme était d'identifier sa signature thermique, méthode au mieux hasardeuse, au pire inutile par des températures comme celles-là.
— Ce que je veux, c'est un endroit où je pourrais te déposer pour que tu ne meures pas de froid.
— Et moi, je veux récupérer mon flingue.
— Il est là, pas de panique, répondit Barry en indiquant sa ceinture. Je te le rendrais dès qu'on sera en lieu sûr.
Une nouvelle fois, Snart répondit par un ricanement laconique.
— Quelle charmante attention… Prends garde, je vais finir par y prendre goût. Mais très bien, ce que Flash veut, Flash l'obtient. 588, Capitol Avenue. Le troisième étage sur la gauche.
Ils arrivèrent à destination en quelques secondes. C'était un de ces vieux bâtiments cubiques de brique rouge, aux escaliers en colimaçon. Ceux-ci étaient recouverts d'une moquette vert pâle qui avait dû être en bon état un jour. Quand Barry le reposa, Snart mit plusieurs secondes à accuser le choc, dos contre le mur.
— J'avais oublié l'effet que ça faisait, la super vitesse, souffla-t-il alors qu'il extirpait un trousseau de clés de sa poche. Au moins, on peut dire que ça réveille…
Il ouvrit la porte sur un appartement confortable, aux antipodes de ce que Barry avait imaginé. Même s'il était loin d'être décoré avec le plus grand soin, on décelait un certain goût pour les meubles massifs, dans le plus pur style américain, comme en témoignait l'énorme canapé de cuir brun qui trônait en plein milieu du salon, face à une TV à écran plat qui, elle, surplombait un foyer de cheminée artificielle.
A peine arrivé, Snart ne s'embarrassa pas de pudeur. Il jeta parka, pull et gilet pare-balle sur le plancher, sans jamais cesser de pester contre le froid qui le saisissait jusqu'aux os.
— Tu vas rester là toute la soirée ? demanda-t-il à Barry, toujours sur le pas de la porte.
— Oh, non, non… Si tout va bien pour toi, je vais pas m'éterniser…
Snart leva les yeux au ciel et se dirigea vers Barry jusqu'à arriver à sa hauteur. À chaque pas qu'il faisait, des gouttelettes roulaient le long de son torse et de ses bras, avant de s'écraser sur le sol. Barry devait s'efforcer de ne pas les regarder avec trop d'insistance. Il n'allait pas se mentir, il avait plusieurs fois songé, au milieu de la nuit avec ses mains pour seules compagnes, à divers scénarios avec pour composantes principales Snart et une paire de menottes, mais il préférait éviter d'y repenser une fois la fièvre disparue.
— C'est pas ce que je voulais dire. Entre, viens prendre une douche, te réchauffer un peu. Tu grelottes.
Une fois encore, Snart le détailla des pieds à la tête. Ils étaient proches, trop proches, et la situation commençait à devenir dangereuse. Barry sentit qu'il devait s'éclipser le plus vite possible, avant de faire une bêtise. Bien que l'eau glacée le faisait encore trembloter, il sentait la chaleur lui monter aux joues.
— Il faut vraiment que je rentre… Et toi, tu devrais te reposer…
— Mon dieu, ce que tu peux être bête.
Sans attendre de réponse, Snart attira Barry à lui et écrasa ses lèvres sur les siennes. Le contact était plaisant, bien plus qu'il aurait dû l'être. Barry ne put se retenir et répondit au baiser. Un frisson lui parcourait l'échine, remontait puis redescendait. Il porta ses mains au visage de Snart, sentant sous ses doigts la peau rugueuse de sa mâchoire. Jusqu'à cet instant précis, il ne s'était pas rendu compte à quel point il en avait envie. Les yeux fermés, il pria pour que jamais ce moment ne cesse, qu'il profite encore et encore de ces lèvres fines, de cette langue qui cherchait la sienne, de ce corps collé contre le sien.
Une porte claquée à l'étage du dessous le sortit de son état de transe. C'était une mauvaise idée. Une très trèstrès mauvaise idée. Il existait au moins une centaine de raisons pour lesquelles il devait arrêter maintenant, avant d'aller trop loin. D'une main, il repoussa Snart et le dévisagea, plus perdu que jamais.
— Je crois que je ferais mieux de partir.
— Comme tu voudras, répondit Snart sur un ton égal. Si tu changes d'avis, tu sais où me trouver.
Barry tourna les talons et commença à descendre les escaliers. Chaque fibre de son être lui criait d'y retourner, et qu'advienne que pourra, mais sa raison restait la plus forte. Quand il entendit la porte de l'appartement se refermer, il s'arrêta. Les contre surpassaient les pour, et de loin. Mais depuis combien de temps avait-il attendu cet instant ? Depuis combien de temps avait-il ressenti cette tension qui s'accrochait à ses reins et l'entraînait dans la valse d'un désir qu'il n'avait plus la force de refuser ?
Et s'il se le permettait, juste pour une fois ?
À la vitesse de l'éclair, il remonta les quelques marches qui le séparaient de l'appartement et toqua à la porte.
— En fait, dit-il quand Snart vint lui ouvrir, une douche, ce serait pas de refus.
Il se glissa à l'intérieur et plaqua Snart contre le mur pour l'embrasser de nouveau à pleine bouche. Depuis qu'il était devenu Flash, Barry n'avait eu que de rares moments d'intimité, encore moins avec quelqu'un qui savait qui il était. Plus que céder à son désir, plus qu'entendre son habituel ennemi gémir sous les assauts de sa langue, ce qui lui plaisait, c'était l'idée qu'il n'aurait pas à se cacher. Il n'aurait pas à craindre d'être découvert, pas à faire attention à chacun de ses gestes dans l'espoir de ne pas se trahir. Jamais il n'aurait pensé cette liberté si exaltante.
Ils titubèrent jusqu'à la salle de bains, bouche contre bouche, débarrassés de leurs vêtements dans un maelström de membres emmêlés et fébriles. La chaleur de l'eau sur leurs corps gelés leur arracha à tous les deux une exclamation de surprise. Ils restèrent accrochés l'un à l'autre un long moment, sans bouger, enlacés peau à peau, sexes tendus dans une friction délicieuse. Du coin de l'œil, Barry distingua des volutes noires sur le corps de son amant, que l'eau et la proximité l'empêchaient de détailler.
Il ne put retenir un gémissement plaintif quand Snart s'agenouilla devant lui et plongea ses yeux dans les siens, en attente d'une approbation. La vue de ces iris bleues aux pupilles dilatées par le désir suffirent à effacer les dernières traces d'hésitation qui subsistaient dans son esprit. Il hocha la tête, les dents serrées. Il craignait qu'en parlant, qu'en entendant des mots résonner entre ces quatre murs carrelés, toute la folie de la situation ne lui revienne au visage. Il ne voulait pas arrêter, pas maintenant.
Quand les lèvres de Snart entourèrent son gland, Barry ne put s'empêcher de songer à sa première année de fac, à son premier flirt avec un autre homme. Snart n'avait rien de la maladresse et de l'inexpérience de ce drôle de garçon qu'il avait connu alors. Ses gestes étaient assurés, adroits… et dieu que c'était bon… Barry sentait ses genoux faiblir à chaque nouveau coup de langue et ses éclats de voix envahissaient toute la pièce, tant pis pour les voisins. Il regardait, fasciné, sa tête monter et descendre à un rythme irrégulier. Sa vision était brouillée par ses paupières mi-closes, son souffle de plus en plus erratique. Ce n'était pas assez, cela ne lui suffisait pas. Il le voulait tout entier. Il voulait goûter à tout son corps, plonger en lui, le marquer de ses ongles et de ses dents. Il n'avait qu'un seul soir pour étancher sa soif de lui.
Bientôt, il ne tint plus, et coupa l'eau. Il les sécha tous les deux en l'espace d'une seconde et empoigna Snart par les hanches pour le coller contre lui. La voix de la raison lui souffla qu'il avait perdu l'esprit, mais il était allé trop loin pour songer à l'écouter. Elle n'avait pas tort, il était sans doute devenu fou, mais si c'était cela, la folie, pourquoi la refuser ?
— Et si tu me montrais ta chambre ?
— J'ai cru que tu le proposerais jamais…
Depuis qu'il avait reçu ses pouvoirs, Barry avait perdu l'habitude de l'ivresse. Il avait pris goût à ces mouvements toujours maîtrisés, à cette emprise sur lui-même qu'il ne pouvait plus perdre. Mais allongé là, nu et encore gelé de son bain dans la rivière, il retrouvait cette sensation. Le contact de la peau de Snart contre la sienne, l'odeur de son parfum, le goût de sa langue… autant de frissons qui le désorientait, qui le rendait impuissant. Et il adorait ça.
Ce n'était pas ce à quoi il était habitué. Pas seulement parce que son partenaire était un homme. Il pouvait s'habituer à cette emprise puissante sur son corps, à la rudesse d'une barbe en train de poindre à la surface de sa mâchoire, aux angles plutôt qu'aux rondeurs. Non, ce n'était pas ça. Il aurait pu se retrouver dans cette situation face à Cisco ou à Oliver. Ç'aurait été une nuit comme tant d'autres. Snart était son ennemi, il l'avait été dès leur première rencontre. Il aurait dû reculer, refuser ce contact interdit, ne pas le toucher, ne pas l'embrasser, ne pas le pénétrer de ses doigts avides comme il était en train de le faire. Ne même pas y songer.
Avec toujours cette question silencieuse dans les yeux, celle qui semblait lui demander : « Tu es sûr de ce que tu fais, gamin ? » et dans le même temps le prier de ne surtout pas changer d'avis, Snart grimpa au-dessus de lui. D'un geste assuré – ce n'était de toute évidence pas une première fois pour lui –, il le guida en lui. Une fois le premier inconfort passé, il commença à remuer les hanches et Barry abandonna tout espoir de revenir à la raison.
Il ne sut pas combien de temps ils passèrent ainsi. Les minutes se transformèrent en heures, et les heures semblaient des secondes. Ce ne fut que lorsqu'un voisin furieux vint frapper de son balai juste en dessous d'eux qu'il jeta un coup d'œil aux chiffres rouges du réveil. Il était déjà beaucoup trop tard.
Il se réveilla aux aurores le lendemain matin, quand la lumière blanche de l'hiver vint frapper son visage. Les souvenirs de la soirée passée lui revinrent en tête et il pesta contre sa propre idiotie. Il n'avait pas pu faire ça ! Oliver devait avoir raison quand il lui disait qu'il ne savait pas se servir de sa tête.
Il se leva, drapé dans la couette. Son costume de Flash, étendu sur le dossier d'une chaise, était encore humide. La perspective de devoir le remettre lui arracha un frisson de dégoût.
Il retrouva Snart dans la cuisine, en train de préparer assez de pancakes pour nourrir un régiment. Il n'avait pas jugé utile de remettre un t-shirt et ne portait qu'un pantalon de jogging gris. À la lumière naturelle, le travail d'orfèvre qu'avaient nécessité les tatouages qui lui couvraient le dos et les épaules paraissait encore plus évident. Un instant, Barry fut tenté d'y passer la main. Il se retint au dernier moment.
— J'ai cru comprendre que tu étais plutôt du genre gros mangeur. Tu dois avoir besoin de reprendre des forces, après ce qu'on a fait hier soir.
Il lui tendit une assiette accompagnée d'un haussement de sourcils suggestif.
— Écoute, Snart, à propos de ça…
— Len.
— Quoi ?
— Je pense que tu peux passer à « Len », maintenant. On n'en est plus vraiment au stade des noms de famille. J'accepte « Leonard », si tu tiens à être formel. Par contre, « Lenny », c'est réservé à Lisa. J'aimerais pas trop entendre ça au lit, ça donnerait un petit côté Game of Thrones pas trop à mon goût.
Barry soupira. Snart – enfin, Len – ne semblait pas se rendre compte de ce qui venait de se passer et de ce que ça signifiait pour eux. Se compromettre avec l'ennemi aurait des conséquences désastreuses pour Flash si cela venait à se savoir, mais il en allait de même pour Captain Cold. Pas sûr que ses Lascars accueillent la nouvelle avec enthousiasme.
— Écoute, Len…
— Je suis tout ouïe.
— Je pense que… enfin, que ce qui s'est passé hier soir ne devrait plus se reproduire.
Len coupa le feu sous la poêle et parut entrer dans une intense phase de réflexion pendant de longues secondes.
— Sirop d'érable ou confiture avec tes pancakes ? demanda-t-il finalement.
— Quoi, c'est tout ce que tu trouves à répondre ?
Barry ne s'était pas attendu à ce que la nouvelle le chagrine ou qu'il le supplie de rester, mais il avait imaginé pouvoir aborder cette décision avec sérieux. Est-ce que tout était sujet à plaisanterie avec lui ?
— Je savais que tu réagirais comme ça. Toi, tu es le gentil super-héros et moi le vilain criminel, alors ce genre de relation mettrait en péril nos rôles naturels. Il ne faudrait pas que tu aies envie de me passer les menottes pour autre chose que pour m'envoyer en prison…
Barry sentit le rouge lui monter de nouveau aux joues. Comment avait-il deviné ?
— Personnellement, continua Len, j'adore aller contre l'ordre établi. Je trouve ça terriblement excitant. Mais je comprends, tu sais. Tes obligations, tout ça, tout ça. Cela dit, s'il te reprenait l'envie de fricoter avec le côté obscur…
Il claqua des doigts et une carte sur laquelle était noté un numéro de téléphone apparut entre son index et son majeur. Avec sa super-vitesse, Barry réussit à décomposer chacun de ses mouvements et comprit qu'il l'avait simplement cachée sous le comptoir en prévision du moment opportun. Dommage que cela retire un peu de l'attrait de ces petits tours de passe-passe, mais il devait admettre qu'il démontrait une dextérité certaine. Non pas qu'il n'en ait pas eu un exemple un peu plus tôt, dans un tout autre contexte… Il préférait ne pas y penser s'il voulait tenir sa résolution que cet écart de conduite serait le premier et le dernier.
Il termina son petit-déjeuner dans le plus grand des silences et s'éclipsa sans demander son reste. Il passa la journée au labo, comme si rien ne s'était passé et, quand il arriva à STAR Labs en début de soirée, son comportement étrange de la veille semblait effacé des mémoires. Du moins, personne n'y fit allusion et Barry s'en contenta.
La carte resta une semaine dans la poche de sa veste. Malgré sa décision, il n'avait pu se résoudre à la jeter. Souvent, il la triturait avec nervosité, les doigts tremblants. Il devait l'admettre : il avait envie d'y retourner. Il passait des heures à peser les pour et les contre, et sans grande surprise, les contre l'emportaient à chaque fois. Cependant, peu à peu, il s'était rendu compte que tous ces arguments ne prenaient pas en compte ce qu'il voulait lui, Barry Allen. C'était toujours « Joe ceci » et « Oliver cela ». Pour une seule fois depuis qu'il était devenu Flash, il avait envie d'écouter ses envies à lui, sans penser aux conséquences.
La seule chose qui le retenait, c'était la peur de ce qu'on penserait de lui si l'affaire venait à s'ébruiter. L'incompréhension dans les yeux de Cisco, ou dans ceux d'Iris, la déception dans ceux de Joe, la désapprobation dans ceux d'Oliver.
Quand il eut compris cela, un mardi soir, tandis que la neige tombait comme rarement elle tombait dans le Missouri, il prit son téléphone et envoya un simple message.
Est-ce que ça te dirait qu'on se voie ?
