Avant

C'était un soir de juin plus chaud que les autres. Le soleil avait brillé toute la journée, sans une brise ou un nuage pour rafraîchir les pauvres âmes en peine qui erraient dans Central City. La tombée de la nuit n'avait rien arrangé. Toute la chaleur stagnait dans l'air, étouffante.

Cela n'avait dissuadé ni Barry ni Len de maintenir leur rendez-vous hebdomadaire — qui était devenu, s'ils voulaient être tout à fait honnêtes avec eux-mêmes, bihebdomadaire depuis déjà longtemps.

Ils n'avaient pas pris la peine de se rendre jusqu'à la chambre. Allongés sur le parquet du salon, peau nue contre peau nue, ils se mouvaient l'un contre l'autre, tandis que Len accélérait ses va-et-viens entre les cuisses de son amant. Amant qui ne retenait aucun de ses cris et s'était agrippé d'une main au cuir du canapé, à s'en faire mal. Son autre main maintenait la tête de Len près de la sienne. Quand il n'était pas occupé à réciter toutes les obscénités de son vocabulaire, il passait une langue chaude le long de son cou jusqu'au lobe de son oreille. À chaque mouvement, Len serrait un peu plus fort les hanches de Barry sous ses doigts. Il était sur le point de craquer, et le gamin semblait avoir perdu pied depuis longtemps déjà. Il sentait entre eux la chaleur humide du sperme qui maculait leur ventre, le souffle erratique de Barry contre son cou, et tous les endroits où il ne le touchait pas lui semblaient gelés.

— Plus fort, articula Barry entre deux respirations. Baise-moi encore un peu… plus fort…

Qui aurait cru que l'adorable et angélique Barry Allen avait une telle tendance à la vulgarité ? Pas que Len s'en plaignait, bien au contraire. Il adorait le voir tomber le masque, cesser d'être un petit garçon bien sage et montrer son vrai visage.

Il ne lui fallut que quelques coups de rein de plus pour sentir arriver les premiers frissons de l'orgasme. Il jouit, tremblant, les lèvres de Barry collées contre les siennes, langues mêlées dans une ultime rencontre.

Le parquet n'avait sans doute pas été le meilleur choix, mais dans la fièvre du moment, ils ne s'en étaient pas soucié. Ils restèrent allongés l'un à côté de l'autre le temps de reprendre leur souffle.

— Oups, souffla Barry quand il se leva pour se débarrasser du préservatif.

— Quoi ?

— On a laissé la fenêtre ouverte…

Len rit. La belle affaire… Les voisins avaient pris l'habitude d'être témoins de leurs ébats, et ce n'était pas comme s'ils allaient venir se plaindre. Il tâtonna du bout des doigts sur la table basse jusqu'à trouver son portable. Lisa lui avait envoyé un message vingt minutes auparavant.

J'arrive te déposer ce que tu m'as demandé. Soyez au moins habillés, please

Il se leva dans un grognement, qui n'avait bien sûr rien à voir avec le fait qu'il devenait trop vieux pour ces conneries. Barry se tenait sur le seuil de la chambre, presque blanc contre le bois sombre de la porte. Lui aussi consultait son téléphone, et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'il ne semblait pas enchanté de ce qu'il lisait. Sourcils froncés et lèvres pincées, il tapa une réponse.

— Mauvaises nouvelles ?

— J'espère bien que non. Ol… Arrow est de passage à Central City demain, il va sans doute rester quelques jours. Et disons qu'il est du genre perspicace.

Len s'approcha de Barry et entoura sa taille de ses bras. Il resta encore un instant plongé dans la contemplation de son écran, pensif.

— Tu as peur qu'il découvre pour nous.

Il hocha la tête.

— Rassure-toi, si les autres à STAR Labs ne se sont rendu compte de rien depuis tout ce temps, aucune chance qu'il y arrive en moins d'une semaine. Et puis, garder des secrets, c'est ta seconde nature maintenant, non ?

Barry laissa échapper un rire nerveux avant de poser son portable. Il captura le visage de Len entre ses mains et lui mordit délicatement la lèvre inférieure.

— Tu viens pour le troisième round ?

— Malheureusement non. Il va falloir qu'on prenne vite une douche et qu'on soit décents d'ici dix minutes, si on ne veut pas encore traumatiser Lisa. Et arrête de t'en faire pour Queen, il n'en saura rien.

Il ne laissa pas le temps à Barry de lui demander comment il avait appris l'identité de Green Arrow et se glissa dans la salle de bains.

S'il devait être tout à fait honnête, Oliver n'était pas venu en simple renfort. Il accordait toujours autant sa confiance à l'efficacité de l'équipe Flash. S'il était heureux de pouvoir leur prêter main forte, il ne serait peut-être pas venu sans cette remarque de la part de Felicity.

Elle ne se détachait pas de son portable, ces derniers temps. Cela n'aurait pas dû l'étonner. Felicity état née avec un clavier d'ordinateur entre les mains et la technologie comme seconde nature. Pourtant, il l'avait rarement vue discuter sur son téléphone comme le font toutes les femmes de son âge pour cela encore, elle faisait figure d'anomalie.

Il avait remarqué au fil des jours qu'elle passait des heures accrochée à ce petit écran, jusqu'à interrompre ses travaux en cours pour pianoter un mot ou deux par-ci par-là, chose qu'elle s'interdisait en temps normal. Il n'avait pu s'empêcher de ressentir une pointe de jalousie quand il avait compris qu'elle parlait à un autre homme, d'autant plus quand leur propre relation restait au point mort. L'air de rien, il s'était enquis de la raison de cette nouvelle lubie.

— Oh, c'est juste Barry, avait-elle répondu. C'est devenu une vraie pipelette depuis quelque temps, il a l'air sur son petit nuage. Si tu veux mon avis, il y a une femme là-dessous.

Cela ne présageait rien de bon. Il connaissait Barry, c'était encore un très jeune homme et un super-héros plus jeune encore, avec tout ce que cela comprenait d'emportement et de stupidité. A n'importe quel autre, il aurait permis une marge d'erreur, un temps pour apprendre et se tromper, grandir comme tout un chacun. Il ne pouvait pas accorder ce bénéfice à Barry, pas avec des pouvoirs aussi grands que les siens. Que Roy ou Sarah commettent une faute, qu'ils se laissent emporter par un amour de passage, cela n'engageait qu'eux. Tout glissement de la part de Barry mettait en péril le tissu-même du temps. Oliver le savait aussi naïf que romantique, et ce n'était pas pour le rassurer. Et s'il avouait à cette femme son identité secrète dans un élan de confiance mal placée ? Cela ne pouvait que mal finir. Trop de gens se trouvaient déjà dans la confidence.

Alors, il était venu jusqu'à Central City pour s'assurer que tout allait bien, et rectifier le tir le cas échéant. Il arriva tôt le matin, alors que seul Cisco était arrivé à STAR Labs. Les autres vinrent au compte-gouttes, vaquant à leurs occupations sans prêter attention à lui. Caitlin, polie, vint le saluer avant de se mettre au travail. Harry l'ignora tout à fait.

Barry n'arriva qu'en début d'après-midi, après une matinée au laboratoire de la police scientifique. Felicity avait vu juste : il semblait aux anges. Un sourire juvénile accroché au visage, il vint à leur rencontre, alors que Cisco démontrait à Oliver tout le génie mis en œuvre dans son nouveau prototype de flèche, capable de venir à bout d'adversaires plus coriaces que la moyenne.

— Oliver ! s'exclama-t-il en l'emportant dans une accolade. Tu es là depuis longtemps ?

— Quelques heures seulement. Content de te revoir.

— Je suis content aussi. Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas eu l'occasion de passer du temps ensemble. Comment va Felicity ? J'ai toujours peur qu'elle ne me dise pas tout par message.

— Elle se porte à merveille. Elle va reprendre la rééducation d'ici une semaine, on a bon espoir de voir des progrès.

— Oui, elle m'a dit ça. À se demander si ce n'est pas elle le super-héros dans l'histoire…

Ils continuèrent à échanger nouvelles et banalités pendant un moment. Oliver en profita pour observer Barry de plus près. Il semblait heureux, à n'en pas douter, mais il devint évident au fil des minutes que cela cachait autre chose. Oliver pouvait se targuer d'être un maître pour ce qui était de lire dans le comportement de ses interlocuteurs, il ne serait pas arrivé aussi loin sans ce précieux atout. Barry, lui, faisait un exécrable menteur, à peine capable de contenir ses émotions. Cela ne lui rendait la tâche que plus aisée.

— Bon, c'est pas que je veux pas rester là, finit par dire Barry, mais je crois que Caitlin m'attend et je n'aimerais pas qu'elle s'impatiente. J'en aurais pas pour longtemps. Si ça vous dit, on va prendre un café après.

Il s'éclipsa d'un pas rapide. Dès qu'il eut disparu de leur champ de vision, Cisco se tourna vers Oliver, un sourire espiègle aux lèvres.

— Tu l'as vu, toi aussi.

Ce n'était pas une question.

— Difficile de ne pas le remarquer. Je ne sais pas qui est la fille qui lui fait tourner la tête comme ça, mais ça doit pas être n'importe qui.

Il était temps de se lancer à la pêche aux informations. Cisco en savait sans doute plus long que Felicity sur le sujet, et rien ne serait plus simple que de jouer sur son amour des potins pour en apprendre plus. Avec un peu de chance, il repartirait à Starling City l'esprit tranquille et heureux pour son ami.

Cisco regarda à droite, puis à gauche. Il ne restait qu'eux deux dans le Cortex. Sans se départir de son sourire, il s'approcha d'Oliver.

— En fait, chuchota-t-il sur le ton de la confidence, et tu diras pas que c'est moi qui te l'ai dit, il y a de grandes chances que ce ne soit pas une femme.

— Ah oui ?

Cisco hocha la tête.

— En fait, c'est ce que pense Iris. Elle aussi, elle a remarqué qu'il était bizarre ces derniers temps. Elle a bien essayé de le faire avouer, mais il a pas l'air de vouloir en parler, il esquive les questions ou reste sur la défensive. Il paraît qu'il était comme ça au lycée, quand… enfin, quand il traînait beaucoup avec des garçons, si tu vois ce que je veux dire. Bien sûr, c'était un truc que tout le monde savait, enfin, toujours selon Iris. En même temps, il était plutôt « délicat » avant, et il faisait partie de la chorale, donc t'imagines bien le genre d'image qu'il renvoyait, même si du coup, ni Iris ni personne a jamais réussi à lui faire cracher le morceau.

Oliver acquiesçait de temps en temps au flot continu d'informations plus ou moins essentielles. Les détails importaient peu. Si le malaise qu'il avait vu sur le visage de Barry ne relevait que d'une peur qu'on le sorte du placard, tout allait pour le mieux.

— Mais, admettons qu'il voie quelqu'un, qui que ce soit. Vous n'avez pas peur qu'il soit tenté de lui avouer qu'il est Flash ? Ça pourrait poser problème sur le long terme…

Cisco haussa les épaules.

— Barry est un grand garçon. Sur ce point-là, je lui fais confiance. Je veux dire, c'est pas comme si j'avais eu l'occasion de dire à beaucoup de gens pour mes « pouvoirs », mais disons que si je voulais en parler à mes parents, par exemple, j'aimerais bien pouvoir le faire quand je le décide et ne pas devoir rendre des comptes. Enfin, j'imagine que tu vois ce que je veux dire…

Il comprenait, évidemment. Combien de fois avait-il été tenté de révéler son identité à l'un ou l'autre de ses proches ? Cependant, il avait toujours résisté. Il avait pris la voie de la raison, et il fallait que Barry comprenne pourquoi il était important qu'il en fasse de même.

Et si personne ne pouvait l'informer, alors la puce GPS qu'il colla sur le col de la veste de Barry quand il l'accompagna vers la sortie quelques heures plus tard saurait pallier à ces lacunes.

Barry ne put résister. A vingt heures précises ce soir-là, il frappa à la porte de l'appartement de Snart. Voir Oliver à STAR Labs l'avait fait réfléchir à deux fois, mais il se rassurait en se convainquant qu'il ne découvrirait rien durant le peu de temps qu'il resterait. Semblable à lui-même, il se focaliserait sur leur cible, réglerait le problème et repartirait chez lui sans se douter de rien. S'il avait fait en sorte de tout dissimuler à Cisco et Iris, Oliver n'avait aucune chance de se douter de quoi que ce soit.

Len lui ouvrit une minute plus tard, torse nu, une serviette encore humide sur l'épaule. Sans attendre, il lui présenta ce qu'il avait apporté : un cupcake au citron, surmonté d'une montagne de mini-marshmallows et de deux bougies. Le regard de Len descendit vers le gâteau, puis remonta pour fixer Barry.

— Joyeux anniversaire !

— Comment tu as su ? Ne me dis pas que tu es allé vérifier dans les fichiers de la police.

— C'est Lisa qui a cafté.

— Quelle sale gosse…

Il le laissa entrer. Profitant qu'il avait le dos tourné, Barry posa un sac en plastique sur le comptoir de la cuisine. Il trépignait d'impatience, mais s'efforça tout de même de garder un air nonchalant. Une nouvelle fois, il tendit le cupcake à Len, un grand sourire aux lèvres.

— Vas-y, souffle-les. Il y avait pas la place pour en mettre quarante-six, mais je suis sûr que ton vœu se réalisera quand même.

Il lui lança un regard que Barry ne parvint pas à déchiffrer. Il se rassura il avait sans doute imaginé ou mal interprété cette pointe de tristesse dans son regard. La situation devait l'agacer, voilà tout. Il ne devait pas être du genre à aimer les anniversaires.

Il finit tout de même par souffler, non sans avoir levé les yeux au ciel. Barry sentit une pointe d'appréhension au creux de son ventre. Et s'il était allé trop loin ? Après tout, leur relation était loin d'être officielle, Len ne prévoyait peut-être pas ce genre d'attention. Tant pis, il était lancé, autant continuer. Ce n'était pas comme s'il le demandait en mariage non plus.

— Et si on mangeait ? Je me suis dit que ton plat à emporter préféré, c'était un minimum pour l'occasion.

— Bien essayé, gamin, mais à moins que tu aies couru jusqu'à…

— Poulet au noix de cajou et curry vert, fraîchement préparé au China Express du Linden Boulevard à New York.

Barry brandit la boîte en carton, une expression de fierté au visage. Il avait pris le risque d'être vu, mais le silence hébété de Len valait le coup. Ce dernier accepta le cadeau, sans jamais cesser de fixer Barry. La peur qu'il avait pu ressentir un peu plus tôt s'était évanouie il le connaissait assez pour savoir que cette attention-là, il l'appréciait.

— D'accord, tu marques un point.

Ils s'installèrent devant une série policière quelconque qui passait sur le câble, Len assis dans le canapé et Barry sur le sol, la tête appuyée contre son genou. De temps à autre, Barry protestait sur le manque de réalisme de leurs méthodes. Qui pouvait croire qu'une recherche ADN se faisait en claquement de doigt ? Et après, il se demandait pourquoi on le pressait de plus en plus à effectuer ses examens.

Alors qu'il était sur le point de hurler de nouveau sur le personnage principal que, non, un zoom sur une vidéo de surveillance ne pouvait pas être aussi net, dans aucune version de la réalité, Len poussa un cri effaré, les yeux fixés sur la porte.

— Oh mon dieu, qu'est-ce que c'est que ça ?! s'exclama-t-il d'une seule traite.

Barry sursauta et regarda à son tour dans cette direction, prêt à faire face à la menace qui se profilait. Rien. Il n'y avait rien.

Il reporta son attention sur son plat juste à temps pour voir Len lui subtiliser une lamelle de bœuf.

— Tu pouvais me demander, tu sais ?

— Et où serait le plaisir là-dedans ?

Il se contenta de soupirer et grogna pour la forme à chaque fois que Len tentait un nouveau plan diabolique pour s'approprier sa nourriture. Il en vint à souhaiter que cette relation dure encore longtemps, peu importe ce qu'ils étaient l'un pour l'autre et s'il pouvait vraiment y mettre des mots. Il ne voulait rien de plus que ces soirées où personne ne lui demandait d'être un héros, où il pouvait se contenter d'être Barry Allen, technicien de la police scientifique.

Ce qu'il n'avait pas pris en compte, c'était l'homme perché sur le toit de l'immeuble d'en face, qui les observait à travers ses jumelles.

— On va avoir une petite discussion, toi et moi.

Oliver passa à l'action au moment-même où Barry franchit le seuil du Cortex le lendemain matin. Sa fureur se lisait sur son visage, mais il n'essayait pas de la dissimuler. Il le guida vers le toit. Là, aucune chance qu'on puisse les écouter. Le vent brouillerait la réception de n'importe quel micro.

— Je pense que tu sais où je veux en venir, Barry.

Il ne répondit pas, mais l'air coupable qu'il combattait en vain parlait à sa place. Oliver n'arrivait toujours pas à croire ce qu'il avait vu la veille. Il imaginait bien des choses en suivant Barry, mais le voir avec Captain Cold, comme si de rien n'était… Il était resté longtemps, pour être sûr que ce qu'il voyait était bel et bien la réalité et pas un délire généré par la fatigue. Non, il ne rêvait pas. Il avait bien vu Barry, héros de Central City, lové contre un des criminels les plus recherchés de l'État, voire du pays tout entier. Il les avait vus rire devant la TV, partager des plats à emporter, se disputer pour de faux pour mieux se réconcilier dans un baiser. Ils se comportaient comme un couple normal, comme s'ils ne voyaient pas à quel point leur relation était aberrante.

— Non, j'en sais rien, tenta-t-il. Qu'est-ce qui se passe ?

— Regarde sous le col de ta veste.

Barry s'exécuta. Il porta la main à sa nuque et en ressortit une puce pas plus grande qu'une pièce d'un cent. La peur qui traversa ses yeux indiqua à Oliver qu'il avait compris.

— C'est une balise GPS, expliqua-t-il tout de même. Felicity pensait que tu avais une petite-amie alors j'ai voulu m'assurer que c'était quelqu'un de bien. Tu imagines ma surprise quand j'ai constaté que c'était loin d'être le cas.

Il laissa quelques secondes à Barry pour répondre, s'expliquer. Il ne saisit pas l'opportunité.

— Depuis combien de temps ça dure ?

— Un peu plus de six mois.

— Tu te rends bien compte que ça ne peut pas continuer ainsi ?

Encore une fois, Barry ne répondit pas. Il gardait les yeux fixés dans le vide, terrifié. Oliver inspira à fond. Il s'efforçait de garder son calme, de ne pas lui hurler qu'encore une fois, il se comportait comme un idiot, incapable de comprendre la portée de ses actes. Qu'est-ce qui lui avait pris ? Leonard Snart était un criminel, un assassin. Il l'avait mené par le bout du nez en prétendant adhérer à leur stupide marché. Barry était bien naïf s'il avait pu croire à ça.

— Écoute, Barry, je suis sûr que tu comprends à quel point la situation est…

— Bien sûr que je comprends. Pourquoi tu crois que j'ai rien dit à personne ?

— Alors tu dois savoir qu'il est temps d'y mettre un terme.

Il faisait confiance à Barry du moins, il essayait. Il pouvait se montrer intelligent et responsable, il ne doutait pas qu'il recouvre la raison avec les bons arguments.

— Ça ne te regarde pas, Oliver. Je sais ce que je fais.

— Non, tu ne sais pas. Leonard Snart est un meurtrier et un manipulateur. Il finira par se servir de toi et à ce moment, tu mettras tous les gens auxquels tu tiens en danger.

— Tu te trompes, il ne ferait pas ça.

Sa voix était teintée de détermination. Ce n'était pas un vague espoir, il était convaincu de ce qu'il affirmait. Exactement ce qu'Oliver avait craint. Les hommes comme Snart ne changeaient pas. Ils continuaient à semer le chaos autour d'eux jusqu'à ce que mort s'ensuive. Cela faisait longtemps qu'Oliver ne croyait plus à la rédemption.

— C'est vraiment ce que tu penses ?

— Oui. Je sais que ça doit te paraître aberrant et je t'en veux pas si tu comprends pas. Moi aussi, j'ai encore un peu de mal à comprendre des fois. Mais je lui fais confiance. Je lui fais confiance et…

— Et quoi ?

— Rien, c'est pas important.

Oliver soupira. Il avait envisagé cette possibilité, mais aurait préféré ne pas en arriver là. Barry ne lui laissait pas le choix. Il ne pouvait pas permettre que cette relation se poursuive plus longtemps.

— Très bien, si tu es vraiment sûr de toi… Je vais te proposer un choix, mais sache que ça ne m'enchante pas. Ce soir, tu vas aller voir Snart et tu mettras fin à votre relation. Tu lui feras comprendre que c'est définitif et sans possibilité de retour en arrière. Par égard pour toi, je ne donnerai pas son adresse à la police.

— Et si je ne le fais pas ?

— Si tu ne le fais pas, j'ai une cellule libre sur l'île de Lian Yu et tu sais tout autant que moi à quoi la vie ressemble là-bas. Je le trouverai, lui et sa bande de truands, et s'ils ne résistent pas trop, alors ils auront le privilège d'être enfermés pendant le restant de leur vie. S'ils se montrent un peu trop virulents, une flèche dans la nuque fera bien l'affaire.

Barry le dévisagea, livide. Oliver ravala la pointe de pitié qui lui pinçait le cœur. Il n'était pas à plaindre, il s'était mis dans cette situation tout seul.

— Tu ne ferais pas ça…

Il s'avança vers Barry et posa la main sur son épaule.

— Je suis sûr que tu prendras la bonne décision.

Il réfléchit toute la journée sans arriver à une conclusion. L'image de Len couché dans une flaque de son propre sang, ses yeux clairs grands ouverts, figés dans une horreur funeste, une flèche fichée dans le crâne le hantait, il ne parvenait pas à se la sortir de la tête. Jamais il ne se rendrait sans se battre, mais même avec le fusil cryogénique, il ne ferait pas le poids. S'ils s'affrontaient, alors Len en mourrait, aucun doute là-dessus. D'un autre côté, il gardait espoir qu'Oliver voulait simplement lui faire peur, qu'il tentait de le pousser à accepter son marché sans intention de mettre ses menaces à exécution.

Quand il frappa à la porte de l'appartement, il hésitait encore. Il avait tourné et retourné le problème encore et encore jusqu'à s'en faire mal. Ce fut le regard inquiet de Len qui le décida. Une force invisible le poussait à se jeter sur lui pour le serrer dans ses bras, mais il se ravisa. Il ne permettrait jamais à quiconque de lui faire du mal. Il sacrifierait tout pour l'empêcher.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Viens, il faut qu'on discute.

Il croisa son regard et sut à ce moment-là qu'il avait compris. Ils se traînèrent jusqu'au canapé avec une lenteur de condamné à mort qu'on amène à l'échafaud et s'assirent face à face, silencieux. Barry sentait son cœur prêt à s'arracher de sa poitrine. Il pouvait toujours faire marche arrière, tout expliquer à Len, refuser de céder à la pression. Lui dire au moins une fois : « Je t'aime ».

— Je pense… je pense qu'il faut qu'on arrête de se voir, toi et moi.

Pendant plusieurs lourdes secondes, Len ne réagit pas. Il semblait réfléchir, et Barry dut user toute sa volonté pour ne pas se rétracter. C'était le seul moyen de le protéger. Tant pis s'il devait déchirer sa propre âme en deux pour y parvenir.

— D'accord.

— Quoi, c'est tout ? Tu ne demandes pas plus d'explications ?

Il avait espéré qu'il proteste, qu'il s'insurge, qu'il lui montre qu'il tenait un tant soit peu à lui. Mais rien, il ne dit rien, et son visage resta dépourvu de toute émotion.

— Est-ce que ça changerait quoi que ce soit si je savais pourquoi ?

— Non, sans doute pas.

— Alors ça m'intéresse pas.

Ils restèrent longtemps sans bouger, dans le silence le plus total. Barry se leva alors que la nuit tombait, plongeant l'appartement dans la pénombre. Il se dirigea vers la sortie sans autre forme de procès.

Il voulut lui dire au revoir mais choisit de se taire.

La porte d'entrée s'abattit derrière lui comme la lame d'une guillotine.

Faute de mieux, il retourna à STAR Labs. Cisco avait passé la journée à surveiller les moindres faits et gestes numériques de leur nouvelle cible et il comptait sans doute sur Barry pour le filer dans la nuit.

Sans un mot pour ses coéquipiers, il traîna des pieds jusqu'au vestiaire pour se changer. En temps normal, il l'aurait enfilé sa combinaison en l'espace d'une seconde, mais cette fois, il ne s'en sentait pas la force. Tous ses mouvements lui donnaient l'impression qu'on l'avait lesté de plomb. La colère grondait en lui, sourde et lancinante. Aussi peu héroïque que cela lui semblait, il lui tardait de trouver ce metahumain et de pouvoir passer ses nerfs.

— Barry ?

Il se retourna. Oliver se tenait sur le seuil de la porte, en tenue de Green Arrow. L'idée-même de travailler avec lui lui donnait la nausée.

— Est-ce que…

— C'est fait.

Le ton était abrupt, implacable. Il n'avait aucune envie de s'étendre sur ce qui venait de se passer. Ses doigts étaient serrés sur l'étoffe synthétique de son costume, les jointures blanchies. Il ne savait plus ce qu'il voulait le plus : courir chez Len pour lui expliquer quelle énorme erreur il venait de commettre et le supplier de lui pardonner ou foncer sur Oliver pour lui coller son pied dans le ventre.

— Écoute, je sais que tu dois être…

— Tu ne sais rien du tout !

Cette fois, il ne put pas se retenir. D'un geste, il empoigna Oliver par le col et le plaqua contre le mur le plus proche. Il l'entendit avec satisfaction pousser un grognement de douleur. Il voulait lui faire mal, le faire souffrir autant qu'il souffrait. Son poing vibrait, chargé d'une vitesse surnaturelle. Il le leva, prêt à frapper.

— Barry ! Barry… Ne fais rien d'irréfléchi, je t'en prie.

— Tu as peur, Oliver ?

— Quoi ?

— Est-ce que tu as peur ?

Il ne lui laissa pas le temps de répondre. Frappa. Le coup passa à quelques millimètres de son visage et finit sa course dans le mur. L'onde de choc se propagea dans les cloisons et l'éclat d'une baie vitrée qui avait implosé sous la pression dans la pièce parvint à leurs oreilles.

— Peut-être que tu devrais.

Il le lâcha et sortit de la pièce.

Il en fallait beaucoup pour que Lisa en vienne à contacter Mick. Ce n'était pas qu'elle avait peur de l'associé de son frère, mais elle avait appris avec le temps à l'éviter, lui et son humeur changeante, qui passait au gré du temps de désagréable à massacrante.

Seulement voilà, le téléphone de Lenny sonnait dans le vide. Il n'était ni chez lui, ni au Saints and Sinners et Barry n'avait pas pris la peine de répondre à ses douze appels. De deux choses l'une : soit il gisait mort au détour d'une ruelle, soit il refusait de décrocher. Elle n'arriva pas à déterminer lequel des deux l'inquiétait le plus.

— Snart ? Oui, je l'ai vu il y a une heure à l'entrepôt. Il m'a sorti deux trois trucs que j'ai pas compris et il est monté sur le toit. Si ça peut te rassurer, je crois qu'il a pas sauté.

— Que… quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? Pourquoi il aurait sauté ?

— Je sais pas, il avait pas l'air dans son assiette. Je crois qu'il avait pas mal bu. Il puait l'alcool à des kilomètres.

Jamais de sa vie elle n'avait grimpé plus vite sur sa moto.

Comme Mick l'avait dit, elle trouva son frère assis sur le toit de l'entrepôt, adossé au bloc de la ventilation. Il tenait à la main une bouteille de Fireball à moitié vide, qui embaumait les environs d'un parfum entêtant de cannelle et de whisky. Il la regarda à peine quand elle s'assit à côté de lui.

— Qu'est-ce qui se passe, Lenny ? Pourquoi tu t'es mis dans un état pareil ?

Il nourrissait depuis sa jeunesse une aversion pour l'alcool et encore plus pour les ivrognes. Sans doute le résultat d'avoir vu Lisa maculée de sang après un coup de bouteille de Lewis. Elle ne l'avait jamais rien vu boire d'autre que de la bière et jamais au point de s'enivrer.

— Pour tout t'avouer, j'espérais un peu devenir comme papa… Hurler, cogner sur tout ce qui bouge, balancer tout ce qui me tombe sous la main. Juste pouvoir m'énerver, ressentir un truc. Résultat des courses, j'ai juste envie de vomir.

D'un geste lent, elle lui prit la bouteille et la jeta au loin. Il esquissa un vague geste dans sa direction, comme pour la retenir.

— Eh…

— Pas de « eh » ! Maintenant dis-moi ce qui s'est passé.

— Je suis un gros con, Liz… Ouais, je suis qu'un gros con et les vœux, c'est de l'arnaque.

Il laissa tomber sa tête sur l'épaule de Lisa, qui passa son bras autour de ses épaules pour le rapprocher encore un peu plus d'elle. Pendant un moment, elle attendit qu'il poursuive, en vain.

— Est-ce que c'est…

— C'est Barry, l'interrompit-il. Il est parti, il m'a quitté.

Il prit un caillou sur le sol et le lança mollement devant lui. Il claqua contre ses semblables et roula sur quelques centimètres. Lenny l'observa, fasciné, avant de poursuivre.

— C'est terminé…

— Mais… est-ce qu'il t'a dit pourquoi ?

Il haussa les épaules.

— J'ai pas voulu savoir.

— Est-ce que c'est parce qu'il est Flash ?

Il se redressa, la fixa sans réussir à se tenir immobile.

— Tu savais ?

— Bien sûr que je savais, ça crève les yeux. Mais c'est pas le sujet. Est-ce que c'est pour ça ?

— J'ai pas voulu savoir, je te dis. J'aurais dû savoir que ça arriverait, j'aurais pas dû…

— Pas dû quoi ?

— Rien, c'est pas important.

Elle serra un peu plus sa main sur son épaule. Autour d'eux, un vent frais sifflait et emportait ses cheveux. Elle replaça une mèche derrière son oreille.

— Tu veux que j'appelle Mardon et Hartley et qu'on aille lui casser la gueule ?

Il ricana.

— Si seulement je pouvais vouloir ça…

— Qu'est-ce que tu veux alors ?

— Je veux qu'il soit heureux et qu'il ne lui arrive rien de mal.

Nouveau silence. Les voitures allaient et venaient dans la rue en contrebas, tandis que les habitants de Central City rentraient chez eux après une longue journée de travail ou partaient dîner en ville. Leur tumulte arrivait à Lisa assourdi, comme à travers un voile de coton.

— Je peux te prendre dans mes bras ?

Elle hocha la tête et il se lova contre elle. Aussi protecteur qu'il pouvait se montrer, Lenny n'avait jamais été du genre fusionnel. Elle resta assise là, une main douce posée sur la tête de son frère, ignorant de son mieux le gravier qui lui cisaillait les chairs. Elle le laissa cuver sa tristesse sans mot dire. Une goutte vint mouiller la peau de son cou, puis une autre.

Elle le serra encore plus fort.