EPISODE 1 - Partie 10


Clarke était sûre de trois choses.

Un : la téquila était décidément son alcool favori. Voilà pourquoi sans doute avait-elle remporté à 6 contre 4 le concours de shots qu'elle avait joué contre Jasper. Devait-elle deviner sous cette victoire (trop) facile un énième coup fourré de son ami pour l'amener à se lâcher davantage ? Elle ne croyait pas. Elle ne voulait pas le croire. Elle avait gagné car elle était la meilleure. Point.

Deux : elle tenait très bien l'alcool. Ou du moins c'est ce qu'elle se répétait en boucle depuis qu'elle avait terminé la chorégraphie entamée par ce même Jasper sur la piste de danse. Et s'il faisait si chaud, si son cœur battait si vite, si sa tête tournait légèrement et que le sol n'était plus tout à fait stable, cela n'avait rien à voir avec les verres qu'elle avait ingurgités depuis le début de cette soirée.

Trois : elle était certaine que personne ne l'avait jamais mis dans un tel état de fureur que ce maudit barman. D'abord, elle s'était retenue de lui sauter à la gorge lorsqu'il avait joué les chevaliers servants. Ensuite, elle s'était presque mordue la langue pour ne pas l'enterrer sous des mots plus horribles les uns que les autres. Et maintenant, elle serrait ses poings à s'en faire mal aux phalanges, à en enfoncer ses ongles dans sa paumes et entamer celles-ci jusqu'au sang, pour ne pas se ruer jusqu'au bar et l'achever définitivement.

Et pourquoi ? Pourquoi une telle rage la consumait-elle à cet instant précis ? Parce qu'avec la nouvelle tournée de verres commandés cette-fois ci par Lincoln et Nyko, le serveur avait déposé devant elle une Margarita qu'elle n'avait pas demandé, et une serviette en papier sur laquelle étaient écrits les mots qui avaient déclenchés sa fureur :

"J'ai cru comprendre que tu appréciais la Téquila, Princesse."

Étrangement, sa rage l'avait rendue parfaitement immobile. Elle ne bougeait plus, ne parlait plus, ne respirait plus. Le sourire qui étirait ses lèvres une seconde auparavant s'était transformé en un rictus assassin et tous ses amis l'observaient à présent avec un mélange de crainte et d'amusement. Elle hésitait entre 1/descendre le cocktail d'une traite et ignorer royalement le barman ou 2/se lever, marcher d'un pas décidé vers lui et lui envoyer son contenu à la figure.

Comment peut-on seulement être aussi charmant qu'agaçant ?

La question s'imposa à elle. Pourtant, elle ne voulait pas penser au jeune homme impétueux et effronté. Elle ne voulait pas penser à ce sourire satisfait. Elle ne voulait pas penser à cette lueur suffisante dans ses yeux. Mais c'était justement ce qui l'avait tant agacée, et ce qui la mettait en rogne à ce moment précis. Cet égocentrisme, ce machisme, cette suffisance.

Et comme la plupart des hommes qu'elle avait rencontrés et croisés dans sa vie, il devait penser qu'il suffisait de s'interposer entre un goujat et sa proie pour obtenir les faveurs de la proie en question. Il devait s'attendre à une reconnaissance éternelle, à un merci timide, un sourire soumis et un regard séduit. Croyait-il réellement que quelques mots grattés sur un bout de papier suffiraient à ce qu'elle lui saute dans les bras ?

Qu'il aille au diable !

— Clarke ?

La voix de Lincoln la ramena sur Terre et elle croisa son regard. Tout le monde parmi ses proches savait à quel point sa colère pouvait la consumer. Lincoln plus que quiconque pour l'avoir maintes et maintes fois retenu de ses propres bras lorsque sa rage finissait par exploser.

L'inquiétude qu'elle lut dans ses yeux l'adoucit, bien qu'il lui semblât que le feu qui brûlait en elle soit bien parti pour être éternel. Elle consulta l'heure sur son téléphone et ouvrit la bouche pour signaler qu'elle allait rentrer chez elle, mais Jasper la coupa en plaquant une main sur ses lèvres.

— Non, je t'interdis d'annoncer la fin de cette soirée géniale, Clarke.

Elle s'apprêtait à mordre les doigts toujours collés à sa bouche quand il aperçut l'écriture sur le napperon et tendit sa main pour s'en saisir.

— Jasper ! cria-t-elle, mais il était trop tard.

— "J'ai cru comprendre que tu appréciais la Téquila, Princesse" lut-il à voix haute avant de rire à gorge déployé.

Il passa la serviette à Monty et Clarke observa, déconfite, le mot passer de mains en mains jusqu'à ce que Lincoln, assis à côté d'elle, le lui rende avec un sourire et un regard de questionnement.

— Il me semblait bien ne pas avoir commandé de Margarita, murmura-t-il à son oreille.

— Alors, Clarke, tu vas nous dire qui t'offre un verre et pourquoi ? demanda Indra, soudain curieuse.

— Un malotru, voilà qui, répondit-elle en crachant presque son venin.

Au mot "malotru" venant clairement d'un autre siècle, la première moitié de ses amis s'étrangla de rire dans leur verre et l'autre moitié comprit instantanément qu'elle était un peu plus que "légèrement pompette".

— Tu te sens bien, Clarke ? Tu as l'air... commença Nyko.

— Bourrée ! s'exclama Jasper en la pointant du doigt, l'air très très très fier de lui.

— N'importe quoi, rétorqua Clarke immédiatement.

— Répète-moi le qualificatif que tu as employé pour celui qui vient de t'offrir ce verre ?

Le rose qui s'étala immédiatement sur ses joues répondit à sa place et Clarke comprit qu'elle était piégée.

— Clarke, Clarke, Clarke, continua Jasper. Tout le monde sait que quand tu commences à t'exprimer comme au 19ème siècle, c'est le début de la fin.

— Que nenni ! tenta-elle vainement de se justifier.

Il lui apparut alors qu'un autre signe de son ivresse était son évidente mauvaise foi et elle rit avec ses amis. Sa colère se dissipa légèrement jusqu'à ce qu'Indra répète sa question précédente, toujours curieuse d'avoir le fin mot de l'histoire.

Clarke se lança donc dans la narration de ce qui lui était arrivé une heure plus tôt et, elle eut beau noircir les traits de son sauveur le plus possible, elle n'obtint pas la réaction espérée de la part de ses amis. Lincoln et Nyko déclarèrent qu'ils auraient agit exactement pareil. Jasper et Monty acquiescèrent silencieusement. Même Indra, la femme la plus courageuse, indépendante et badass que Clarke connaissait, se contenta de dire :

— C'est un gentleman. Il aurait pu intervenir plus tôt, quand ce barbare a levé la voix, ou encore quand il t'a insulté. Mais il a jugé que tu étais capable de te débrouiller seule. Il n'est pas intervenu pour te sauver, il a agit quand la situation est devenue insupportable pour lui.

Les mots s'étranglèrent dans la gorge de Clarke et elle se repassa l'altercation en boucle dans son esprit, jusqu'à ce que la voix de Lincoln résonne à ses côtés.

— Il te plaît !

Clarke n'eut pas le temps de répondre, le rose de ses joues le fit pour elle, ce qui provoqua les sifflements de ses amis autour d'elle.

— Ce n'est pas parce qu'il est agréable à regarder qu'il me plaît. C'est un abruti ! s'entêta-t-elle férocement.

— C'est ça, c'est ça... balaya nonchalamment Jasper.

— Bon, je vais y aller, décréta la jeune femme en se levant. Il se fait tard et j'ai déjà bien trop bu...

— Allons, tu renoncerais à un dernier défi ? provoqua Jasper.

Clarke se figea, son éternel esprit de compétition reprenant le dessus. Ces garçons la connaissait décidément trop bien. Monty enchaîna :

— Une question, deux réponses. Celui qui répond correctement a le droit de lancer le défi qu'il veut à l'autre.

Clarke se rassit, son esprit embrumé d'alcool tournant aussi vite que possible. Elle imagina tous les supplices qu'elle pouvait infliger à celui qui n'avait cessé de la provoquer toute la soirée. Quels genres de torture allait-elle bien pouvoir infliger à Jasper ? Elle eut soudain une idée.

— Très bien, accepta-t-elle en se rasseyant sous le sourire victorieux des deux amis. Mais si je gagne, je veux la priorité absolue aux résultats d'analyse et à l'IRM pendant une semaine.

Jasper, technicien de radiologie, et Monty, biologiste et laborantin, ouvrirent de grands yeux. Si elle gagnait, c'était le jackpot. Il fallait toujours des heures (hormis urgences vitales) pour accéder à l'un ou l'autre des services. Avec la première vague des 100 patients arrivant demain, elle s'assurait un confort non négligeable.

Les deux amis se concertèrent, échangeant quelques mots à voix basse puis un hochement de tête, puis Jasper parla :

— C'est d'accord.

Clarke poussa un cri de victoire, mais son collègue continua :

— Mais si tu perds...

La jeune femme renifla, entre le dédain et le rire.

— Quand tu perdras, tu devras aller remercier ton admirateur pour la Margarita...

— Deal ! le coupa Clarke.

— D'un baiser, ajouta Monty.

Ce fût à la blonde d'ouvrir de grands yeux cette fois.

— Je le déteste et il me hait. Comment pourrais-je faire ça ?

Elle nota mentalement qu'elle s'était demandé "comment" et pas "pourquoi".

— J'imagine que tu devras trouver la réponse à cette question toute seule...si tu perds, répondis Jasper, un grand sourire aux lèvres.

Clarke eut soudain très chaud. Toute cette histoire était ridicule. Elle n'était plus au lycée ou à l'université. Les paris stupides, le jeu de la bouteille, deux mensonges une vérité, je n'ai jamais... Il était temps de grandir et elle en fit part aux deux gamins qui lui servaient d'amis.

— Vous croyez qu'on a quel âge franchement ? 17 ans ? Je ne vais pas aller embrasser un inconnu sous prétexte qu'on m'a défié de le faire.

Lincoln rit ouvertement, s'attirant les foudres de Clarke, puis tenta de se justifier :

— Pardon, Clarke, c'est que ça sonne tellement comme quelque chose que tu pourrais faire.

Chacun y alla de son petit rire et la jeune femme dût se rendre à l'évidence. Ce qui la gênait tant, ce n'était pas forcément d'aller embrasser un inconnu, c'était d'embrasser cet inconnu. A quel point un geste aussi anodin allait-il gonfler son égo de mâle déjà démesuré, elle se le demandait. Et même si elle lui expliquait la raison de son baiser, rien ne pourrait le ramener sur Terre, elle en était sûre.

— Tu peux aussi gagner, déclara posément Indra.

Cette simple phrase décida Clarke. Ce n'était pas qu'elle pouvait gagner, c'est qu'elle allait gagner.

— C'est quoi la question ? demanda-t-elle soudain.

Dans un brouhaha assourdissant, il fut décidé que Monty poserait cette fameuse question. Clarke s'exclama que l'asiatique avait très bien pu souffler la réponse à Jasper plus tôt dans la soirée, mais une messe basse entre Monty, Lincoln, Indra et Nyko suffit à démontrer l'innocence du jeune homme. Il fut décrété que Jasper ne pouvait en aucun cas connaître la réponse à l'avance, l'événement en question étant arrivé quand il se déhanchait sur la piste de danse.

Monty se leva alors et demanda :

— Clarke, Jasper... Notre cher ami et collègue dépressif et célibataire nommé Andrew s'est il, oui ou non, envoyé en l'air, ce soir ?

Clarke réfléchit à toute vitesse. Elle ne s'attendait pas à une telle question et n'avait pas été prêté plus d'attention que cela au jeune homme en question.

Elle l'avait vu, comme tout le monde, se lever et partir danser avec deux jeunes femmes un peu plus tôt. Puis, lorsqu'elle attendait qu'on la serve au bar, elle était quasiment certaine de l'avoir vu embrasser langoureusement l'une des deux au rythme d'une chanson latino à la mode. Il lui semblait même que la jeune femme en question était brune. Oui, elle en était certaine, il était définitivement rentré accompagné ce soir.

— Je dis qu'il s'est envoyé en l'air ! s'exclama Clarke.

— Je dis qu'il est rentré chez lui en solo ! déclara Jasper au même moment.

Le doute s'insinua doucement en elle en même temps qu'un horrible pressentiment. Pressentiment aussitôt confirmé par le grand sourire qui s'étira sur les lèvres de Monty tandis qu'il montrait à tout le monde une photo envoyé par Andrew un peu plus tôt montrant le jeune homme en pyjama, tête sur l'oreiller, une grimace triste affiché sur le visage. En légende, on pouvait lire "pas la tête à ça ce soir, mais merci quand même pour ce bon moment !"

Un brouhaha géant s'éleva de leur petit groupe. Le sang de Clarke se glaça dans ses veines et sa vision se troubla une seconde lorsqu'elle sentit son cœur s'emballer. Elle n'aurait su dire si elle paniquait à l'idée du défi qui l'attendait ou simplement de déception devant la défaite, mais une chose était sûre :

Clarke Griffin détestait perdre.


Salut à tous !

Je ne suis pas convaincue de ce chapitre mais le voilà quand même.

J'ai hâte de passer à la suite, pas vous ?

J'espère avoir bien réussi cette partie tout de même et que la lire vous a plu !

Des Bizouzou