EPISODE 1 - PARTIE 13
Bellamy referma la porte d'entrée de son petit appartement d'un geste las. Ce soir, comme tous les soirs depuis des années maintenant, aucun sourire n'accueillit son retour. Aucune lumière allumée ne lui souhaita la bienvenue. Aucun fumet n'emplissait la cuisine, annonçant un bon repas en famille. Aucun rire ne résonnait dans le salon, promesse d'une agréable soirée.
Épuisé, il se laissa glisser à même le battant et y appuya l'arrière de sa tête en soupirant.
Vide, il se sentait vide. Vide, tout comme cet appartement dans lequel il avait toujours vécu et qui n'avait plus rien du foyer chaleureux dont il se rappelait. Partout où il regardait, les souvenirs l'accablaient, bons comme mauvais.
Il revoyait sa mère, coudre et dessiner sur la table de leur cuisine tandis qu'il courait autour du canapé, sa petite sœur sur le dos, les bras noués autour de son cou. Ce même canapé où, dix-sept ans plus tôt, Octavia avait vu le jour, dans le plus grand secret.
Les cris étouffés de sa mère résonnaient toujours à ses oreilles.
Il n'avait que 9 ans à l'époque et se souvenait de la terreur qui s'était emparée de lui quand Aurora lui avait interdit d'appeler les pompiers, une ambulance ou même leurs voisins. Ce n'était que des années plus tard qu'il avait compris que sa mère ne détenait pas les papiers pour vivre dans ce pays et qu'elle ne pouvait risquer de se rendre à l'hôpital, sous peine d'être renvoyée dans son pays natal.
Son père à lui, lui avait légué la nationalité avec le droit du sang, bien avant qu'ils viennent finalement viennent s'installer ici. Ce père qu'il n'avait connu que bébé et dont il ne se souvenait pas. Ce père, abusif et violent, qui avait fini par les abandonner.
Celui d'Octavia ne lui avait pas fait le même cadeau et s'était enfuit à la seconde même où Aurora lui avait annoncé sa grossesse.
Il se releva avec peine, secouant la tête, et essaya de chasser les réminiscences que sa mémoire lui infligeait. Il ramena son esprit vers des souvenirs plus récents, vers cette jolie blonde, vers leur étreinte passionnelle et brûlante. Cependant, au lieu de le réconforter, ils ne firent que l'enfoncer plus profondément dans le regret.
Il ne savait depuis combien de temps il ne s'était pas senti aussi bien, aussi apaisé, aussi complet que dans les bras de sa partenaire d'un soir. Finalement, il n'avait réussi qu'à la laisser filer entre ses doigts, et bien que ce soit à moitié voulu, il n'en avait pas été moins déçu.
Il soupira, las de son humeur constamment massacrante, mais c'était plus fort que lui. Voilà pourquoi il détestait rester ici, dans cet appartement. Il y passait le minimum de temps possible, juste histoire de dormir, prendre une douche et avaler un café.
Il se dirigea justement vers la machine à café afin d'en faire couler, puis attendit patiemment que sa boisson se termine. Il aimait son café noir et sans sucre, comme sa mère avait l'habitude de le boire.
Il s'assit sur un tabouret haut et posa ses coudes sur le comptoir où il avait l'habitude de donner cours à Octavia, en rentrant de sa propre école. Il ne se rappelait que trop bien de toutes ces fois où elle avait supplié sa mère de finalement lui donner cette vie normale à laquelle elle aspirait tant.
Des cours ennuyeux. Des amis avec qui rire et pleurer. Des garçons de qui tomber amoureuse. À chaque fois, la réponse d'Aurora claquait, sèche et irrévocable.
Non. Pas encore. Pas maintenant.
Autant dire jamais.
Toutes ces disputes semblaient si fraîches dans son esprit, comme si elles avaient daté d'hier, alors qu'elle s'étaient passées plusieurs années auparavant.
Sa gorge se serra. Il ne pourrait jamais oublier ce matin où les coups avaient violemment résonné à leur porte. La façon dont le battant avait finalement cédé. Les deux hommes en uniforme qui avaient déboulé dans leur salon. Au nom de la loi... Et comme ça, en quelques battements de cœur, le temps d'un clignement de ses paupières, sa mère n'était plus là.
Trois coups retentirent soudain dans son entrée, interrompant de film de sa misérable vie, et il sursauta lorsque le songe et la réalité s'entremêlèrent. Immobile, il posa une main sur sa poitrine, s'efforçant de respirer calmement.
Inspirer. Expirer. Recommencer.
— Bellamy ?
Une voix masculine familière résonna de l'autre côté du couloir et il expira lentement. Il se leva et alla ouvrir, laissant passer son ami dans l'embrasure avant de refermer derrière lui.
— Qu'est-ce que tu fais là, Miller ? demanda-t-il.
Sa voix lui parut étrangement dure, déformée par le stress qui le dévorait de l'intérieur.
— Je suis juste venu m'assurer que tu gardais la tête sur les épaules, Blake.
Le sourire dans la voix de son meilleur ami adoucit un peu l'humeur de Bellamy.
— J'ai toujours la tête sur les épaules, rétorqua-t-il.
— La situation n'est pas ce qu'on pourrait appeler "normale". Ce n'est pas tous les jours qu'on se fait passer pour le tuteur bénévole d'une association de délinquants en détresse médicale et psychologique dans le seul but de faire soigner sa petite sœur illégale avant de s'enfuir avec elle dans un autre pays, déclara-t-il d'une traite, et pendant une seconde, Bellamy fut impressionné qu'il ait pu dire toute cette phrase sans même respirer.
La réalité se rappela durement à Bellamy aux mots de son ami. Pas qu'il puisse jamais lui échapper, loin de là, et même s'il avait pu s'en évader un temps ce soir. Son esprit tenta une nouvelle escapade. Il se perdit une seconde dans le souvenir de sa peau contre la sienne, de son goût sucré sur ses lèvres, de ses gémissement dans le creux de son oreille. Malheureusement, l'illusion ne dura qu'un bref moment et les mots de Nate s'insinuèrent dans son esprit.
Se faire passer pour le tuteur bénévole d'une association de délinquants...
Miller bossait pour cette association depuis des années, depuis qu'il s'en était lui-même sorti grâce à cette association. C'est lui qui leur avait proposé d'y inclure Octavia lorsqu'elle avait rempli les premières lignes de son casier judiciaire.
En détresse médicale et psychologique...
Sa petite sœur remplissait assurément ces deux critères. Passer les quinze premières années de sa vie enfermée dans un minuscule appartement, sans autre compagnie que celle de sa mère et de son frère avait certainement cet effet. La suite de sa vie n'avait été que tragédies, péripéties et enchaînement de choix plus désastreux les uns que les autres.
Dans le seul but de faire soigner sa petite sœur illégale avant de s'enfuir avec elle dans un autre pays...
L'insuffisance cardiaque dont souffrait Octavia avait grandi avec elle. Sa maladie, désormais de stade 3, nécessitait une chirurgie, peut-être même plusieurs. Et ces chirurgies venaient avec un strict rétablissement. Mais après ça, après ça... Le timing serait serré. Il leur faudrait s'enfuir au moment idéal, juste entre son rétablissement et son retour au centre de détention. Seule sa présence à l'hôpital et la surveillance relâchée leur permettrait cette liberté.
Quel plan totalement insensé était-ce là ? Qui avait été assez fou pour organiser une telle mascarade ?
Moi, bien sûr...
Pour Octavia, il aurait tout tenté. Surtout l'impossible. Et parfois, ce besoin irrépressible de la protéger, de la garder en sécurité, prenait le pas sur sa raison. Mais pas cette fois...
Es-tu sûr de ça ?
— Eh, Bell, l'interpella Nathan en s'approchant. Ça va bien se passer d'accord. Je t'ai appris tout ce qu'il fallait savoir sur ces jeunes, sur leurs maladies, sur leurs traitements, sur leur passé. Je t'ai expliqué mon job en long, en large, en travers. D'ailleurs, je l'ai tellement bien fait que tu pourrais me remplacer officiellement sans aucun problème.
Un sourire naquit sur les lèvres de Bellamy. C'était la vérité. Ils avaient passé des heures et des heures à lire les dossiers, à apprendre le nom des médicaments, à parler de ces jeunes et de leurs histoires difficiles, de la manière de gérer leurs comportements souvent irrationnels et parfois violents. Même s'ils ne les avaient jamais rencontrés, il avait déjà l'impression de les connaître. Et c'était nécessaire pour que Bellamy prenne la place de Nathan à leurs côtés sans éveiller les soupçons de quiconque.
— Je ne te remercierai jamais assez pour ce que tu fais pour nous, Nathan.
La surprise se dessina sur les traits du métisse, mais il sourit et posa une main réconfortante sur l'épaule de son ami.
— Ce n'est rien. Ce qui vous est arrivé est injuste. Vous méritez une vie normale. D'être heureux. Et surtout, ensemble... et libres.
Bellamy déglutit douloureusement en écoutant son ami. Il évitait de se demander s'ils méritaient vraiment d'être tout ça : ensemble, libres, heureux. C'était pourtant tout ce à quoi il aspirait.
J'imagine que je réfléchirai à ça plus tard.
Il acquiesça néanmoins, affichant une assurance qu'il espérait sans faille.
— Une idée d'où vous allez vous rendre après tout ça ? demanda Nathan.
— Si je te le dis, je devrais te tuer.
Miller éclata de rire et ce son réchauffa un peu Bellamy.
— Où que ça soit, je sais que vous prendrez soin l'un de l'autre. Il faudra juste empêcher Octavia de tomber dans d'autres ennuis.
— Je la tiendrai à l'œil, ne t'en fais pas.
Nathan hocha la tête. Ça, Il n'en doutait pas. Néanmoins, son meilleur ami allait lui manquer. Il pourrait encore le voir pendant quelques semaines, c'est sûr. Mais ensuite, il ignorait quand il aurait à nouveau de ses nouvelles...
— La plupart des jeunes seront transportés en ambulance à l'hôpital. Ils viennent d'un peu partout, comme tu le sais. Ce serait bien si tu pouvais quand même passer chercher Charlotte et Myles à Arkadia.
— Tu es sûr ? hésita Bellamy.
Sa sœur était gardée au centre de détention des mineurs de la ville, car lui seul disposait d'une infirmerie suffisamment équipée pour prendre soin d'elle. Les autres jeunes vivaient dans un immeuble appartenant à l'association. Il ne s'était jamais rendu à Arkadia auparavant. Ce centre n'était pas une prison, même si ça y ressemblait. Si les ados se retrouvaient là-bas, c'était justement parce qu'ils étaient trop jeunes pour atterrir en prison. Trop jeunes et trop malades.
Tous étaient suivis, médicalement ou psychologiquement, parfois les deux. La sécurité y était importante. La plupart des enfants là-bas étaient seulement paumés, mais certains parmi eux pouvaient représenter un danger pour les autres ainsi que pour eux-même.
Une prison-hôpital. Mes deux pires cauchemars unis dans une seule réalité.
Bellamy n'avait que trop visité l'un et l'autre. Il n'osait même pas rêver d'un futur où ces lieux maudits, qui lui avaient tous deux enlevés les gens qu'il aimait, ne figureraient.
Peut-être, un jour...
Il ordonna à la voix dans sa tête de se taire. Il n'avait pas besoin d'espoir à cet instant. Seulement de force et de courage.
— Oui, aucun problème, répondit finalement Miller, ça fait plusieurs mois que ma responsable est partie en mission humanitaire. Elle ne revient que dans quelques mois. Souviens-toi. Aplomb, assurance, confiance. Le fait de te pointer à leur porte comme ça éveillera moins de soupçons. Comme je serai absent, ils s'attendront à ce que quelqu'un vienne me remplacer. De toute façon, tu n'auras même pas à entrer, juste à te pointer à l'accueil, montrer ce badge et annoncer que tu emmènes les enfants au GGS.
— Comment être sûr que la personne qui est vraiment sensée te remplacer ne se pointera pas ?
— Je te l'ai déjà expliqué. Wick et moi, on s'occupe de ça. Toi, fais juste ce qui est prévu.
Il lui tendit un badge où figurait sa photo et Bellamy lut à haute voix :
— Bellamy King ? Tu plaisantes, j'espère ?
Miller eut un sourire gêné et tenta maladroitement de s'expliquer :
— Je n'arrivais pas à te joindre et ça m'a semblé plus évident que Blake... Après tout, n'étais-tu pas le roi du lycée à l'époque ?
Bellamy le frappa gentiment sur l'épaule et réussit à émettre un petit rire qui s'étrangla dans sa gorge presque aussitôt.
— J'imagine que ça fera l'affaire.
— OK. Tu as besoin qu'on répète encore une fois les différentes étapes pour demain, ou c'est bon ? proposa son ami.
— Non, ça ira. En fait, je suis plus stressé par l'opération d'Octavia que par le reste... Je ne sais pas comment je vais faire pour ne pas paraître mort d'inquiétude et concerné, pour agir normalement et de manière détachée quand qu'ils l'emmèneront au bloc et l'opéreront.
— Non, non, rétorqua Miller. Tu dois te sentir concerné. Tu dois être mort d'inquiétude et montrer que tu t'en soucies.
Bellamy fronça les sourcils, se demandant où Nathan voulait en venir.
— Tu dois juste agir comme ça avec tous ces gamins et pas seulement avec O'. C'est comme ça que je me sens. Nous sommes avec eux depuis des mois, certains depuis des années. Nous ne pouvons pas ne pas nous attacher, ni ressentir d'émotions. Nous tenons à eux. Si j'avais été là, j'aurai été inquiet. D'ailleurs, même sans être présent, je serai inquiet.
Le jeune homme prit soudain conscience du sacrifice qu'il demandait à son meilleur ami et sentit la culpabilité l'envahir.
— Je suis désolé. Je sais que tu aurais aimé les accompagner. Je te donnerai autant de nouvelles que possible.
— Je te fais confiance. Je sais que tu t'occuperas bien d'eux. Et puis, si j'avais été là, tu n'aurais jamais pu me remplacer au dernier moment. D'ailleurs, je vais rentrer, car je commence à me sentir fiévreux...Il ne faudrait pas que je tombe malade.
Il accompagna son mensonge d'un clin d'œil et d'une toux exagérée.
Bellamy rit doucement une nouvelle fois et accompagna son ami jusqu'à la porte avant de lui dire au-revoir et de lui souhaiter une bonne nuit. Puis, il s'installa sur le canapé et consulta l'heure de son téléphone. 1h10. Il aurait dû se sentir fatigué, mais il se savait incapable de dormir. Aussi, il ouvrit un petit placard et en sortit une pile de dossiers avant de les placer sur la table basse devant lui. Relire tout ça une dernière fois ne lui ferait pas de mal.
Il ouvrit le premier d'entre eux et laissa ses yeux bruns s'attarder sur la photo et le nom familier de sa petite sœur, Octavia Blake.
Salut à tous et merci beaucoup à tous ceux qui ont laissé des commentaires sur ma fiction et surtout sur le dernier chapitre.
J'espère que celui-ci vous plaira aussi, il est pleins d'explications qui s'avèreront je l'espère convaincantes à vos yeux.
Des Bizouzou !
