Chapitre 8
Elle regarda tout autour d'elle. Ce n'était pas possible. Ce n'était ni scientifiquement ni magiquement possible. Elle regarda une seconde fois. Quatre paires de yeux la fixaient.
Impossible ! Je la tenais !
- Cléo ! Où est Eleonora ? lui demanda, en hurlant presque, Elodie.
Elle était avec elle. Elle lui tenait la main. Mais le portail s'était déchaîné. Elle n'avait jamais vu ça. C'était horrible. C'est comme s'il ne voulait pas qu'Eleonora entre à Idris. Celle-ci s'était accrochée à elle mais, elle, Cléo l'avait lâchée.
- Par l'Ange ! Cléo ! Réponds-nous !
Enzo avait pris son visage entre ses mains la forçant à le regarder dans les yeux.
- Je ne sais pas où elle est. Je… je l'ai lâchée… elle… il… pfff… c'était…
- Hé hé, ça va, little sister, calme toi… Inspire…Expire… Encore une fois…Inspire…Expire…Voilà… Ça va mieux ?
- Expliquez-nous, Mademoiselle Juliot, je n'aime pas me déplacer pour rien.
Un homme, approchant de la cinquantaine, ne laissa pas le temps à Cléo de répondre à son jumeau. Ses yeux noirs, fixaient la jeune Chasseuse d'Ombres. Cléo céda sous le regard de l'homme. Elle raconta leur passage tumultueux dans le portail, comment Eleonora avait été refoulée.
- Serait-il possible qu'elle soit de retour à Paris ?
- Je ne sais pas Matthieu, répondit Elodie.
- Dans tous les cas, on ne peut pas rester ici à regarder le portail. Il faut le fermer, déclara le quinquagénaire.
- Quoi ?! Non ! s'exclama Cléo, Eleonora peut encore arriver. Si elle est retournée à Paris, Eva la fera passer de nouveau. On ne peut pas lui fermer la porte.
- Écoutez Mademoiselle Juliot, si nous laissons ouvert le portail plus longtemps ce serait laisser entrer des démons. Êtes-vous prête à affronter une invasion, Mademoiselle Juliot ?
Cléo détestait la manière avec laquelle l'homme l'appelait « Mademoiselle Juliot ».
Quelle condescendance !
- Non.
- Nous sommes alors d'accord.
Il fit signe de fermer le portail à un homme, caché par l'obscurité du couloir. Puis, il s'éloigna, sans un mot. Avant de disparaître à une intersection, il dit, tout de même :
- Le Consul vous attend dans son bureau.
Il disparut. Ils restèrent tous silencieux.
- Aller, les enfants venaient.
Deux gardes les escortaient. Ils déambulèrent le long des couloirs. A droite. A gauche. On monte deux étages. On descend trois étages. A gauche. A droite. Puis de nouveau à gauche et de nouveau à droite. Même quelqu'un portant une rune Mnemosyne ne pourrait retenir l'emplacement du portail. C'est fait exprès. Seuls quelques Chasseurs d'Ombres connaissent sa localisation.
C'est pour éviter les invasions surprises et les rébellions.
Enfin, ils débouchèrent dans un immense couloir. Immense ne serait pas le terme approprié, disons plutôt majestueux. Oui, majestueux convient mieux. Il y avait des colonnes qui formaient des petites alcôves où se trouvaient les portraits des anciens Consuls. Cela changeait des murs froids en pierre qu'ils avaient longés. Un sol de marbre s'étalait sous leurs pieds. Cléo avait envie d'enlever ses chaussures. Ce serait dommage de salir un si beau sol. Les deux gardes les introduisent dans un grand bureau. Il y avait des étagères croulant sous les boîtes à archives, tout le long des murs. Une unique fenêtre baignait la pièce d'un halo bienveillant. Au milieu, trônait un bureau auquel était attablée Jia Penhallow. A leur entrée, elle leur adressa un sourire chaleureux. Elle leur fit signe de s'asseoir. Comme il n'y avait que deux chaises, les garçons étaient restés debout derrière elles. Cléo aurait bien aimé donner sa place à son petit frère mais un seul regard de lui montrait que ce n'était pas la peine de proposer.
- Elodie, je suis tellement contente de te revoir. Cela fait longtemps que nous nous sommes vues, déclara la Consule.
- Oui, bien trop longtemps, lui répondit Elodie avec une intonation qui trahissait sa peine.
Elles restèrent silencieuses, comme si elles se recueillaient. Cela faisait dix ans que Sébastian Verlac, leur neveu, était décédé. Il avait été assassiné par Jonathan Morgenstern dont la réputation n'est plus à refaire. Il a même utilisé l'identité du défunt pour commettre ses atrocités. Imaginez le choc pour Elodie qui avait élevé le vrai Sébastian comme son propre fils.
Enfin, Penhallow brisa le silence gênant :
- Ne devais-tu venir avec une nouvelle Néphilim ? Où est-elle ?
Elodie se râcla la gorge :
- Il est arrivé quelque chose d'étrange. Eleonora a traversé le portail avec Cléo. Mais le portail a en quelque sorte repoussé Eleonora. On ne sait pas où elle est actuellement.
Jia Penhallow les regardèrent tour à tour. Visiblement, elle, non plus, ne comprenait pas comment cela était possible.
- Vous êtes sûrs qu'elle est le Yin ?
- On n'en sera sûrs quand on retrouvera le Yang. Mais il faut que nous la retrouvions vite, on a déjà essayé de la tuer.
Sous le regard interrogateur de la Consule, Elodie raconta tout ce qui s'était passé ces derniers jours. Enzo et Matthieu ponctuèrent son récit de précision. Quant à Cléo, elle restait silencieuse. Elle était inquiète. Elle se sentait responsable d'Eleonora. C'est elle qui avait insisté pour la ramener à l'Institut après tout. Et si les démons Ravener revenaient... Elle ne voulait pas l'imaginer.
Nora où es-tu...
Cléo sentit la main de son parabatai lui presser l'épaule. Il savait quand ça n'allait pas. C'est un peu bête à dire mais ce petit geste de réconfort la calma un peu. Enzo avait ce pouvoir.
Mon idiot de frère, mon alter ego...
Jia Penhallow se leva et regarda par la fenêtre. Cléo avait remarqué que tous les gens importants faisaient cela quand ils réfléchissaient. Cela l'aurait fait rire dans d'autres temps. Enfin, la Consule prit la parole :
- Il est évident qu'il faut retrouver cette jeune fille le plus rapidement possible. Mais je pense que prévenir les autres Néphilims seraient une erreur.
- Quoi ? lâcha Cléo, mais il nous faut un maximum de personnes pour retrouver Eleonora, peut-être que quelqu'un l'a vue, ce serait mieux...
- Cléo, la coupa Matthieu, Madame Penhallow a raison. Le Yin et le Yang attire beaucoup de convoitise. On ne peut faire confiance à personne.
Cléo repensa à l'histoire de Dourov et Pachkov. Les gens faisaient des choses stupides quand il s'agit du Yin et du Yang. La jeune fille se contenta de hocher la tête en signe d'assentiment.
- Elodie, tu es en charge de cette affaire, les jumeaux Juliot t'aideront, déclara la Consule.
- Moi ? Mais Jia, cela fait des années que...
- que tu n'es pas sortie de l'institut de Paris. Je le sais. Je suis sûre que tu n'as pas perdue la main. N'oubliez pas de me donner régulièrement de vos nouvelles, moi même je resterai à l'écoute du moindre indice. Bon courage. Ah ! J'oubliais ! Matthieu, vous rentrez à Marseille. Vous n'êtes pas majeur et vous êtes blessé. Ce n'est non-négociable.
Cléo regarda du coin de l'œil son petit frère. Il affichait sa mie renfrognée que Cléo trouvait adorable. En tout cas, elle était d'accord avec la décision de la Consule. Ra risquait d'être une mission dangereuse.
Ne t'inquiète pas Nora. On arrive.
