CHAPITRE 2 : Garder le contrôle
Elliot était essoufflé. Il venait de mettre enfin la main sur le coupable de son affaire actuelle, qui n'était autre qu'un athlète, éternel habitué des cent mètres. Il n'était pas bien malin celui-là, mais il savait se servir de ses jambes ! L'inspecteur avait réussi à le coincer au bout de plusieurs minutes de poursuite acharnée grâce à la force de sa détermination, mais surtout grâce à l'aide d'une file de gamins qui lui barraient insouciamment la route. A vrai dire il était en train de prendre son élan comme s'il s'apprêtait à sauter une haie plus large qu'à l'ordinaire, et ce fut à ce moment qu'Elliot parvint à l'arrêter en l'attrapant fermement par le ventre.
"Trevor Adams.. Vous êtes.. en état, hmmph.. d'arrestation ! Tout ce que vous di..rez pourra être retenu contre vous dans un.. tribunal !", Elliot haleta mais ne relâcha en aucun cas la pression jusqu'à lui attacher les menottes.
Odafin qui était resté à surveiller dans la voiture garée un peu plus loin au cas où une embuscade était nécessaire, ne manqua pas de faire des éloges aux prouesses de son collègue à sa façon.
"Il était plutôt coriace celui-là.. mais toi t'es pas mal non plus dans le genre, lui transmit-il avec un sourire légèrement taquin en coin.
- C'était surtout un taré tu veux dire, non mais t'as vu ce qu'il allait faire à ces pauvres gosses s'il loupait son coup ? répliqua-t-il en oubliant déjà le compliment de son interlocuteur.
- Ouais enfin, on le savait déjà que c'en était un vu les raisons pour lesquelles on l'emmène avec nous.. C'est dommage d'ailleurs, c'en était presque divertissant ses conneries, plaisanta Fin.
- Bon allez on a assez jacté, il est temps de rouler maintenant, abrégea Elliot, impatient. Il se mordillait les lèvres et lançait des regards crispés par-ci par-là devant lui en tapotant le bord de sa portière. Il était un peu à cran suite au départ de Dani Beck sa récente équipière, il y avait de ça seulement quelques jours.
- Bien, bien, monsieur. C'est pas souvent que j'me retrouve à être ton chauffeur quand même, j'avais un peu envie de profiter du moment, se justifia Fin qui avait décidément toujours le mot pour rire. La voiture était prête à partir au poste.
- ...", grommela Elliot qui prit l'initiative de se taire afin d'encourager son voisin à faire de même.
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"Ah ben vous revoilà, s'exclama Munch qui ne doutait en aucun cas de son sens de l'accueil. J'ai bien cru que vous aviez fini par vous taper gaiement un footing avec lui.
- Si ça implique d'écraser des gosses sur notre passage, autant te dire que je préférerais de loin être le roi des pachas, répondit ironiquement Elliot.
- Pas sûr de comprendre la vanne mon cher, mais en tout cas j'ai parlé à Novak vite fait toute à l'heure, elle n'avait pas l'air trop de mauvaise humeur pour une fois vu toutes les preuves qu'on a sous la main contre notre homme, enchaîna Munch.
- Adams lui a simplifié la tâche en étant aussi peu vigilant, m'enfin, on ne peut qu'apprécier autant de générosité de sa part", répondit Elliot d'un air peu concerné.
Celui-ci prit le temps de s'étirer les bras et de craquer sa nuque avant de se rendre compte d'un détail qui le titilla. Il se pencha alors et appuya un de ses bras contre le bureau où était installé son interlocuteur. Il scruta rapidement les alentours avant de plonger sérieusement son regard dans celui de Munch.
"J'te fais de l'effet ou quoi, s'interrogea ce dernier, sceptique. Désolé, mais moi et les femmes j'peux pas tirer un trait dessus et..
- Aah pitié.., l'interrompit Elliot qui attendit quelques secondes avant de se reprendre avec un toussotement silencieux. Qu'est-ce que tu fabriques à son bureau, c'est ça qui m'intrigue.
- Son bureau ? On parle de qui là ? T'es au courant de ce qui se passe aujourd'hui au moins ? répondit Munch en assaillant son collègue de questions, comme s'il tenait à le tester.
- S'il te plaît ne m'oblige pas à dire son nom. Elle.. veut tout oublier de son côté et elle a demandé à ce que je l'oublie personnellement. Et.. au courant de quoi exactement ? demanda Elliot qui n'était pas d'humeur à plaisanter et cela se voyait toujours autant dans son regard.
- Oh là là attention ! Une question à la fois, s'alarma faussement Munch en agitant les bras en l'air.
- Bon ça suffit, ça sert à rien que j'insiste, je vais tout simplement aller me chercher un café et me détendre à MON bureau, ça me fera du bien tiens.", conclut Elliot en filant comme une flèche.
Munch repositionna ses lunettes et haussa les épaules l'air de rien avant de retourner à son propre poste. A la vue d'un Elliot plutôt remonté contre le monde, il était impuissant, mais cela ne l'empêchait pas d'échanger un regard et un sourire complice avec Fin en songeant au fameux événement du jour à venir. Récemment, ils avaient tous deux surpris une conversation téléphonique entre Cragen et Olivia qui laissait fortement sous-entendre que cette dernière ferait son comeback en ce jour, même s'ils ignoraient quand exactement. La porte du bureau du capitaine était entrouverte, ce qui facilitait l'interception de l'information. Ils avaient dès lors décidé de ne rien annoncer à Elliot jusqu'au moment venu pour "lui faire la surprise".
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Le soleil se noya peu à peu dans le cœur de New-York, laissant place à une nouvelle nuit remplie de doutes pour Olivia qui rêvassait en bas de l'escalier, devant les portes de son lieu de travail. Elle venait de sortir prendre l'air après avoir déposé l'enveloppe au laboratoire, sans réelle conviction. Elle n'avait pas encore osé franchir le pas pour venir saluer ses bons vieux camarades de la brigade et leur annoncer qu'elle allait revenir parmi eux. Les mains enfouies dans les poches de sa doudoune bleue marine et la tête plongée en arrière dans la fausse fourrure de sa capuche, elle pensait. Pensait à toutes ses années de lutte au sein de l'USV, à tous ces criminels qu'elle avait appris à connaître par cœur contre son gré, à la douleur de toutes ces victimes, à toute l'expérience qu'elle avait pu en tirer, mais aussi aux fois où elle tombait malade à cause des horreurs auxquelles elle assistait quotidiennement.
Elle pensait à tous ceux qui l'accompagnaient dans cette tâche perpétuelle, aussi. A celui qui lui avait fait le serment d'être son équipier pour le meilleur et pour le pire, Elliot.
Olivia soupira. Les yeux toujours rivés au ciel, son souffle vint se mêler aux derniers nuages qu'elle pouvait distinguer. L'instant où elle commença à les voir flous fut synonyme de l'instant où elle dut reprendre ses esprits.
Elle avait besoin de reprendre le contrôle. De grimper ces satanées marches, d'ouvrir cette foutue porte, et d'incarner à nouveau l'inspecteur Benson. Même si elle devait dire adieu à son ancienne routine qu'elle convoitait tant à ce jour.
Au moment où elle envisagea de passer l'entrée, elle tomba sur des visages plutôt familiers qui s'apprêtaient à ouvrir la porte de l'autre côté. Le contact qui s'établit immédiatement entre eux représenta pour Olivia une forme de chaleur indescriptible en cette soirée qui promettait pourtant d'être glaciale.
"Fin ! John ! Il était temps que j'arrive, j'ai bien failli vous rater de peu", s'exprima-t-elle auprès d'eux à la fois avec joie et avec soulagement.
Elle fut quasiment sur le point de les enlacer, mais renonça à cette idée et à la place, posa chacune de ses mains sur un de leurs bras. Surpris de la croiser dans ces circonstances, les deux compères répondirent aussitôt à ce geste par une longue tape amicale sur une de ses épaules.
"..Salut Olivia, c'est bon de te revoir, lui confia Fin d'une voix assurée et sincère.
- Ça c'est bien vrai. Et figure-toi que j'avais justement rendez-vous avec une nana dans une demi-heure, mais si j'avais su que tu venais maintenant je l'aurais annulé rien que pour toi Benson, continua Munch en toute élégance.
- Non mais t'as vu ça, il m'avait promis avant qu'on se barre qu'il allait me payer un burger et voilà ce qu'il nous sort maintenant", grogna gentiment Fin qui fut tout de même amusé par la situation.
Ces deux-là étaient toujours fidèles à eux-mêmes. D'un côté, pourquoi ne le seraient-ils pas ? Un enfant que l'on abandonne pendant une période indéterminée serait certes susceptible de manifester un changement d'attitude considérable une fois le parent revenu, ce qui semblait logique. Olivia n'avait pas du tout cette prétention de se considérer comme la "mère" de cette équipe, et elle jugea d'ailleurs sa propre comparaison très étrange. Ce n'était pas dans son intention de se considérer comme une présence indispensable aux yeux de ces deux grands enfants, mais elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver cette crainte par rapport aux éventuelles conséquences de son absence au sein de l'unité. En fin de compte, elle était rassurée à l'idée de s'être fait du mal toute seule et de ne pas avoir infligé ce mal à son entourage. A présent, elle pouvait guérir à leurs côtés, en faisant son travail en prenant parfois appui sur leur soutien comme elle l'avait toujours fait.
"Ça fait plaisir de vous voir en forme. Vous avez fini votre journée alors si j'ai bien compris ? demanda Olivia même si elle connaissait déjà la réponse.
- On vient tout juste de boucler notre dernière affaire, donc tu ne peux pas mieux tomber ! Tu peux limite rentrer chez toi directement pour ce soir, suggéra Munch.
- J'accepterais volontiers la proposition si je ne me sentais pas assez nostalgique pour aller me balader un peu dans les bureaux, répondit Olivia qui esquissa un plus large sourire, curieuse de revisiter les lieux tel un gamin rentrant chez lui suite à des vacances imposées chez ses grand-parents.
- T'inquiète on te comprend j'pense, en tout cas.. sois à nouveau la bienvenue Olivia, répéta Fin d'un hochement de tête communicatif avant de s'éclipser, suivi de près par Munch.
- A demain", les salua Olivia qui s'était légèrement retournée vers eux de sorte à leur faire un bref signe de la main lorsqu'ils arrivèrent en bas de l'escalier.
À présent parée à renouer avec sa routine, l'inspectrice pénétra innocemment à l'intérieur du bâtiment, comme si elle redécouvrait sa deuxième maison où l'activité était bien plus variée que dans la première. Cette odeur de café et de paperasse qui traînait dans les bureaux et voletait jusque dans les couloirs, ces bousculades incessantes, cette harmonie de sonneries de téléphone.. Elle fut assourdie par toute cette agitation pendant un bref instant, mais se sentit très vite comme un poisson dans l'eau au cours de cette apnée. Elle se sentit presque de nouveau à sa place. Émue de retrouver un tel état d'esprit, elle expira longuement avant d'appuyer sur le bouton de l'ascenseur la menant à son environnement de travail. Olivia papillonna encore un peu des yeux une fois à l'intérieur mais elle avait regagné un peu de sérénité. Les portes se refermèrent sur elle, mais son sourire, lui, s'étira peu à peu.
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Une dizaine de minutes plus tôt, Elliot avait décidé de s'arrêter à l'épicerie située le plus à proximité de chez lui, pour se réapprovisionner en eau, bières et plats réchauffés. En se frottant le menton il se rappela qu'il commençait également à manquer de mousse à raser qui était indispensable pour garder sa pilosité du visage sous contrôle -il était toujours très carré là-dessus-. Arrivé à la caisse, il n'attendit pas l'annonce du prix de ses courses pour déposer efficacement la monnaie sur le comptoir, laissant derrière lui un caissier bouche bée.
Elliot gardait souvent cette expression grave et cette démarche pressée ces derniers temps. Il ne pouvait s'empêcher d'être méfiant de ce qui l'entourait et de tout analyser de façon précipitée lorsqu'il se rendait dans une certaine direction. Il prenait tout au sérieux et avec sérieux, n'arrivait plus à rire de quelque sujet que ce soit.
La faute à qui ? Il le savait pertinemment. Il y avait plusieurs manières de répondre à cette question et de remédier au problème, tout comme il y avait plusieurs manières de l'esquiver. Cependant, plus le temps passait et plus il se sentait incapable de surmonter ce mal-être au quotidien. Le seul moyen auquel il avait recours pour évacuer son stress et ses pulsions était de les ranger dans son sac de frappe qu'il avait acquis il y avait de ça plusieurs semaines. Il n'en finissait plus d'enfiler ses gants pour extérioriser toute cette haine, une mauvaise habitude qui l'attirait machinalement dès qu'il avait le malheur de rentrer chez lui. Il peinait à s'adonner à d'autres occupations dans une maison si grande, mais surtout si vide. Il n'était jamais à l'aise avec les tâches ménagères mais il était prêt à apprendre si sa famille décidait de revenir lui donner une seconde chance. Il était prêt à tout, mais s'il était trop tard rien de tout cela n'avait d'importance. Rien n'avait de sens.
Le visage toujours fermé, Elliot parcourut quelques mètres pour regagner sa voiture avant de se faire brusquement culbuter par un passant qui concentrait toute son attention sur le simple réajustement de sa casquette.
"Hé, vous ! Vous pourriez pas faire attention un peu", s'exaspéra l'inspecteur qui exigea des excuses en levant à moitié les bras. Il fronça un sourcil énervé puis haussa le deuxième en attente d'une réaction spontanée de son interlocuteur.
Toutefois, l'homme sembla poursuivre sa route sans avoir pris conscience de la gêne qu'il avait causé sur son passage. Elliot serra les poings et se mordit les lèvres de l'intérieur, le regard intense. Durant une poignée de secondes, son profil était aisément assimilable à celui d'un tueur en série. A tout instant il pouvait faire demi-tour et venir agripper ce type par le col de sa veste brune pour lui cogner la tête contre la vitre de l'épicerie dont il venait juste de sortir. Devoir contenir toute cette frustration et continuer de marcher dans la direction opposée lui pompa énormément d'énergie.
Une fois installé sur son siège et la main sur sa clé, Elliot réfléchit avant de démarrer le moteur. Était-ce réellement une bonne idée de rentrer chez lui ce soir-là dans de telles circonstances ? Il secoua instantanément la tête d'un air lassé, lassé d'être aussi pathétique. Il était complètement dépassé par lui-même, Elliot Stabler, ce monstre qu'il avait bien entretenu au fil des années. Il pourrait rire tout seul de cette situation, mais il n'avait pas encore sombré dans cette folie-là. Celle-ci ne l'avait pas encore rattrapé, autrement on ne lui donnerait plus aucun droit d'exercer.
Il n'y avait qu'un seul endroit en mesure de limiter ses sautes d'humeur à la nuit tombante. Un endroit qui pouvait certes le mettre encore plus sur les nerfs la journée, mais qui le délivrait à coup sûr de ses démons le soir.
Un changement de programme s'imposa.
Sortant de la voiture d'un pas assuré, Elliot fit mine de n'avoir aucun souci en sifflant et en jonglant avec son trousseau de clés.
Sa stupeur lui fit automatiquement tomber le trousseau par terre lorsqu'en levant sa tête vers le côté opposé, sa vue lui joua des tours. Il garda les yeux grands ouverts rivés sur son objectif qu'il tentait en vain d'associer à un mirage. Seule sa propre respiration qui devenait de plus en plus irrégulière, fut audible.
Ce fut seulement lorsqu'il la vit entrer et disparaître de son champ de vision qu'il put saisir le temps de cligner des yeux une seconde et de ramasser ses clés sur le trottoir. Tout cela avec le peu d'équilibre qui lui restait.
..Pourquoi Olivia se trouvait-elle là ? Pourquoi se trouverait-elle là ?
