CHAPITRE 3 : Retrouvailles nocturnes

Le premier pas qu'Olivia posa sur le sol en sortant de l'ascenseur fut plutôt timide, mais elle n'avait aucune raison de faire marche arrière. Elle se déplaça lentement, les mains plongées dans les poches arrières de son jean, en prenant bien soin de faire le tour des murs et des plafonds en bougeant la tête à plusieurs reprises dans le sens d'un demi-cercle. Ses yeux pétillaient durant le processus. Au bout de quelques secondes, il ne lui resta plus qu'à s'arrêter net et à détourner le regard vers sa droite pour distinguer les tableaux, la disposition de télévisions, les piles de dossiers rangées à la verticale sur les bureaux.. et bien évidemment elle reconnut les bureaux eux-mêmes. Puis son propre bureau dont elle se rapprocha de plus en plus, poussée par la nostalgie.

Olivia glissa lentement ses doigts dessus, et ce d'une extrémité à l'autre. Elle eut également envie de s'imprégner de la sensation d'être à nouveau assise sur cette chaise qu'elle avait rayé et usé au fil des années. Elle reporta cependant aussitôt cette action à plus tard lorsqu'elle crut identifier une faible lumière vers le fond des locaux. Du côté du bureau du Cragen. Elle ordonna machinalement ses cheveux du côté droit derrière l'oreille avant de s'y rendre à pas de loup, voyant cela d'un œil suspicieux. En apercevant Cragen lui-même se concentrer sur son jeu de fléchettes à travers les stores vénitiens, elle laissa retomber ses épaules et sortit les mains de ses poches pour les relâcher sur ses jambes. Le sourire aux lèvres, elle s'empressa de frapper à la porte de son supérieur.

"Ah, Olivia ! s'exclama Cragen en effectuant un léger sursaut. Je t'attendais. Comment vas-tu ?

- Vous m'attendiez ? Eh bien, je ne pensais pas mériter un tel traitement", s'étonna Olivia, refermant délicatement la porte derrière elle.

Le silence qui s'en suivit automatiquement ne tarda pas à mettre la puce à l'oreille à l'inspectrice. Elle avait travaillé au service de Cragen depuis si longtemps, elle savait nécessairement à quoi s'en tenir avec lui. Elle se devait de reconnaître qu'il la portait suffisamment dans son estime pour oser lui dévoiler une telle facette de lui-même. Elle reprit alors la conversation tout naturellement :

"Merci Capitaine. Je vais bien. Sachez qu'à l'avenir, je ferai en sorte que ce genre d'incident ne se reproduise plus, restez-en sûr, promit-elle, profitant de cette intimité professionnelle.

- De quel incident parles-tu ? Ton départ ? Je savais très bien que tu allais finir par revenir, tu avais simplement besoin d'une pause. D'une pause avec un grand P", insista Cragen d'un ton ferme, mais le regard dégageant une certaine douceur paternelle.

Gênée par l'excès de bienveillance qu'elle détecta dans ces propos, Olivia baissa la tête de sorte à ce que ses cheveux dissimulent un minimum l'expression de son visage à cet instant précis. Elle était consciente que ce geste était futile, qu'il ne suffirait guère à duper la perspicacité de son supérieur. Mais le réflexe était trop tentant.

"Tu es un des piliers de cette unité, Olivia, reprit vivement Cragen qui posa une main fière sur l'épaule de son interlocutrice. Et je sais également que tu tiens beaucoup à celle-ci. Ne remets jamais en doute tes capacités. Tu as toujours fait du bon boulot jusqu'à maintenant, et ce peu importe les risques que cela impliquait. Tu avais, et tu as encore aujourd'hui tout mon respect.

- Capitaine, je.. paniqua Olivia qui gardait la bouche ouverte, en attente d'une réaction ou d'un discours digne de répondre aux attentes de Cragen. Je.. si vous saviez pour quelle raison j'ai envisagé de quitter pour de bon l'unité, vous vous rendriez compte que vous vous trompez à mon sujet.

- Et toi, tu sais très bien que c'est faux, répondit-il, imperturbable. Tu es mon meilleur élément, et si tu crois que je n'avais pas déjà ma petite idée sur le pourquoi du comment, eh bien c'est toi qui fais fausse route, Olivia."

S'il était possible pour Olivia d'avoir les yeux exorbités dans le but d'exprimer son étonnement, elle ne s'en priverait pas. Elle ne savait plus où se mettre. Elle rebaissa la tête, joignant ses mains qui devenaient de plus en plus moites derrière le dos. Si Cragen était véritablement au courant des circonstances et qu'il tolérait malgré tout un tel égoïsme de sa part, elle ne se le pardonnerait pas. Si la seule figure qu'elle considérait comme un guide décidait de lui accorder aussi facilement son pardon, elle se devait d'être exigeante à sa place, envers elle-même.

Parvenant à peine à resurgir de ce brouillard émotionnel, elle vit derrière Cragen une bouteille d'alcool légèrement entamée ainsi qu'un fond de verre au milieu de son bureau. Se servant de cette observation pour se recréer une façade, Olivia se dessina un sourire, le plus chaleureux possible.

"Je me disais bien que vous n'étiez pas dans votre état normal.. Vous avez bu ! affirma-t-elle en riant une seconde de la situation.

- C'est fort possible.. Il n'y a que comme ça que la vérité peut sortir, c'est bien ce qu'on dit. Tu as donc peut-être raison", répondit Cragen, qui sourit à son tour et cacha ses mains dans les poches de son pantalon à bretelles, comme pris en flagrant délit.

Suite à une tentative échouée d'analyse de la réponse de son interlocuteur pour y déceler une part de mensonge, Olivia rit aux éclats, et ce sans faire semblant cette fois-ci. Cette conversation lui faisait du bien, tout comme la précédente interaction entre elle, Fin et Munch. Et elle regretta sincèrement de ne le réaliser qu'à la fin.

"Allez, il faut que je me rentre. Reste un peu ici si tu le souhaites, mais je veux te voir en forme demain, quoiqu'il en coûte. Bonne nuit Olivia, souhaita Cragen qui transmit un clin d'œil à son inspectrice par télépathie, avant de prendre son manteau et de s'éclipser rapidement des bureaux.

- ..Bonne nuit Capitaine", rebondit Olivia dont les yeux semblèrent sourire autant que les lèvres, même si on pouvait y voir une pointe de tristesse.

Presque solennellement, Olivia regagna son bureau. Elle régla sa lampe de sorte à diffuser une lumière tamisée, avant de retirer sa doudoune et de la poser sur sa chaise où elle ne tarda pas à prendre place. Après quelques instants de réflexion, son regard finit par s'accrocher sur un des tiroirs qu'elle se mit alors à ouvrir instinctivement. Elle en dégagea une photo sur laquelle posaient tous les membres de son équipe sans exception, y compris Casey Novak, George Huang ou encore Melinda Warner. Retirant immédiatement le peu de poussière qui la recouvrait à l'aide de sa manche, elle se souvint alors que Cragen avait proposé cette idée de photo de groupe le soir suivant une affaire qui avait sévèrement mis en danger l'unité dans son ensemble. Tout le monde avait été choqué par cette suggestion du capitaine, et peu d'enthousiasme en était ressorti, mais Olivia à elle seule était parvenue à les persuader et à les réunir pour concrétiser ce mini-projet. Elle laissa discrètement échapper un rire saccadé par le nez, ignorant quelle sorte de miracle l'avait amené à accomplir un tel exploit. Le sourire indétachable, elle secoua brièvement la tête avant de se décider à remettre la photo à sa place, à contrecœur. Elle songea sérieusement à en faire une copie plus tard et à l'encadrer chez elle ainsi que sur son support de travail. Car c'était la seule famille qui la motivait à se battre et que c'était en partie pour continuer de vivre au sein de cette famille qu'elle se battait, pour la protéger.

Olivia rapprocha la chaise de son bureau puis joua inconsciemment avec un stylo en réfléchissant à quel type de paperasse elle s'amuserait à trier ou à déchiffrer. Elle espérait vaguement s'abandonner dans les bras de Morphée au cours de cette activité, mais elle ne dut pas patienter bien longtemps en vérité; un long bâillement la prit par surprise. Se sentant partir, elle s'attacha négligemment les cheveux avant de se laisser tomber complètement dans ses bras croisés sur la surface plate et dure.

Un soudain couinement sur le parquet interrompit sans pitié sa douce réconciliation avec son sommeil perdu. D'un bref sursaut, elle leva un de ses avant-bras pour se frotter le crâne, s'ébouriffant la frange et les mèches évasives par la même occasion. Elle venait à peine de s'endormir mais n'avait jamais éprouvé autant de difficulté à émerger. Cragen était-il revenu pour la rappeler à l'ordre ?

Olivia eut beau cligner des yeux, c'était comme si elle souhaitait observer le monde à travers un simple verre d'eau. Elle continua malgré tout, jusqu'à confirmer malgré elle la présence, à l'entrée des bureaux, d'une silhouette qui lui fit tourner la tête. Elliot Stabler. Celui avec qui elle avait toujours fait équipe. Celui qui arrivait à lire en elle comme le journal qu'il achetait presque tous les matins. Celui qui l'intimidait mais sur qui l'on pouvait toujours compter, à travers une franchise à toute épreuve qui la fascinait. Celui qui avait dépassé ses propres limites, trahi sa propre ligne de conduite.. à cause d'elle. Celui qu'elle avait laissé. Pour son bien.

Le contact visuel fut tout de suite très maladroit du côté d'Olivia. Il n'arrêtait pas de la fixer, et elle n'avait aucune idée de la raison, ni de combien de temps il était resté là à le faire. Elle se gratta la nuque de haut en bas, virevoltant le regard exactement de la même manière. Qui devait démarrer la conversation ? Comment procéder ? Quels mots choisir ? L'inspectrice eut l'impression d'être la seule à se torturer l'esprit de façon aussi puérile, et il lui fut impossible de penser autrement à la vue d'un Elliot figé, les bras ballants, cherchant simplement à mettre en valeur sa présence par son regard bleu perçant. Et il faisait effet à chaque fois ce regard, ce qui avait le don de l'énerver elle.

Refusant de vouloir jouer à ce petit jeu plus longtemps, elle fut sur le point de se lever pour aller l'affronter, lorsqu'il s'avança tout à coup vers elle. Le regard ne faiblissait toujours pas. Perturbée face à cette rencontre dont le déroulement et l'issue semblaient imprévisibles, Olivia reprit sa position initiale. Rester assise lui permettait quelque part de mieux gérer la situation. Elle ressentit péniblement l'instabilité de leur ancienne connexion à ce moment-là. Il fallait mettre fin à tout ça.

"Me revoilà", se lança Olivia. Elle souhaitait se comporter comme si de rien n'était mais cette parole non assumée qui était prononcée tel un murmure, ne trompait pas.

"..Je vois ça", répondit Elliot qui détourna les yeux pour la première fois depuis que leurs regards s'étaient croisés. Il commença d'ailleurs à effectuer des déplacements aléatoires dans la pièce tout en restant autour du bureau de sa coéquipière.

"..Tu n'as rien à me dire ? le questionna-t-elle, convaincue qu'il n'était pas si ravi que ça de son retour.

- Oh si, des tas de choses.. je pourrais te demander pourquoi tu es ici, te redemander pourquoi tu es ici, et renouveler encore et encore la question, s'emporta légèrement Elliot qui commençait déjà à s'ouvrir peu à peu.

- Eh bien fais-le, ça nous avancera au moins un peu, le poussa Olivia qui pouvait perdre patience à tout moment mais qui se retenait de toutes ses forces car elle se disait qu'au fond, c'était forcément elle la plus en tort dans l'histoire.

- Je pourrais me plaindre aussi.", revint-il à la charge en exerçant une nouvelle pression psychologique par le regard. Il ne faisait toutefois pas réellement avancer les choses.

Olivia savait très bien qu'elle ne pouvait pas gagner à ce jeu-là, pas dans ce contexte. Et son état de fatigue accumulée n'arrangeait rien. Comme pour avouer sa défaite, elle se mit alors à fixer son collier qu'elle faisait légèrement trembler du bout des doigts. Ceci n'échappant pas au radar d'Elliot, celui-ci cessa ses déplacements futiles pour passer sur le côté du bureau et se pencher vers Olivia en diagonale, cherchant à la mettre en confiance.

"Je pensais que tu aurais plus de répondant que ça, confia-t-il d'un air plutôt déçu avant de se pencher et de s'appuyer sur ses deux coudes pour mieux faire face à son interlocutrice.

- Faut me le dire tout de suite si j'te dérange, se rebella-t-elle en mettant de côté sa résolution de s'abstenir. Ou alors c'est le contact avec les femmes maintenant qui te rend aussi compliqué ?" supposa-t-elle en repassant à l'offensive sans lui laisser le temps de répondre à sa première remarque.

Elliot continuait de la fixer avec intensité, mais Olivia nota bel et bien dans ce regard que son coéquipier était dans la tourmente. Elle remarqua dans ses iris une lueur qui constitua une preuve irréfutable d'une réaction troublée. Cela ne voulait pas dire pour autant qu'elle était satisfaite d'avoir réussi à actionner cet interrupteur en lui. Tandis qu'elle se remit un bout de cheveu derrière l'oreille avec embarras, lui recommença à errer dans les bureaux, cette fois-ci en se réfugiant dans une zone non éclairée par la lampe. Il espérait vainement avoir mal entendu les propos de cette dernière, et tentait de se remémorer ce qu'elle aurait pu lui dire à la place.

Olivia se mordit le côté droit de la lèvre inférieure, se rendant compte de l'impact de ses dires. Elle était allé trop loin. Elle avait toujours connu Elliot avec un très fort caractère et l'avait toujours respecté ainsi. Elle avait même toujours pris son parti en raison de cela. Ce n'était pas le moment de tout jeter en l'air. Ça non plus elle ne serait pas en mesure de se le pardonner.

"Excuse-moi Elliot. Si.. tu considères que je t'ai trahi, c'est tout à fait normal. J'accepte ton jugement. Mais je ne veux pas que ça empiète sur notre façon de travailler à l'avenir, et je suis sûre que toi non plus", monologua Olivia qui essaya de se faire entendre malgré la très forte probabilité que son équipier ait déguerpi par l'autre entrée à l'abri de la lumière et de sa surveillance.

Tout était calme autour d'elle. Les secondes passaient, filaient, et aucun bruit environnant ne semblait lui confirmer que le message avait bien été transmis. Soupirant longuement par le nez et le regard peiné, Olivia mit son ordinateur en marche, afin qu'il l'aide à combler sa solitude. Elle y inséra ensuite la clé USB qu'elle avait reçu la veille au soir par ce parfait inconnu qu'elle ne voulait pas risquer de retrouver pour le moment en rentrant chez elle.

Elle s'accouda tristement à son bureau, la paume de sa main soutenant fermement son menton. Omettant volontairement d'activer le volume de l'appareil, elle laissa tourner la vidéo en fond. Le peu d'images qui défilaient se refléta dans ses yeux vides et fatigués pour y apporter un peu d'animation. Cette fois-ci il n'y avait aucune chance qu'elle tombe de sommeil, sa tête étant surchargée de pensées noires.

Pourtant, elle n'avait jamais été seule dans cette pénombre.

"Pourquoi je penserais à toi comme à une traîtresse ? C'est par ma faute que tu es partie, je me trompe ? dit Elliot qui resurgit à la surface de l'obscurité. Il passa des bras croisés aux mains dans les poches d'un manière qui parut peu spontanée par rapport à ses habitudes.

Estomaquée à la vue d'un interlocuteur présent, Olivia se laissa retomber au fond de sa chaise, la faisant reculer de quelques centimètres.

"Ta faute ? Qu'est-ce que tu racontes, j'avais mes propres raisons, lui répondit-elle en feignant une certaine froideur.

- Avoir tes propres raisons ne signifie en aucun cas que je ne suis pas impliqué dans l'histoire.. Olivia, tu me la fais pas à moi. Tu es partie à cause de notre conversation suite à cet incident, affirma Elliot qui se rapprocha dangereusement de son équipière en rétrécissant les yeux lors de l'expression de ses doutes.

- ..Écoute, pense ce que tu veux, puisque de toute manière tu ne voudras pas en démordre", le rembarra Olivia qui ne savait pas comment le maintenir sous contrôle.

Elliot tentait d'attraper son attention en se penchant sur le côté, toujours aussi insistant dans son regard. Tant qu'il n'avait pas obtenu confirmation, tant que son équipière s'acharnait à nier la réalité, il ne bougerait pas d'un poil. Olivia se rappela à quel point il était borné -tout comme elle, mais ce n'était pas à son avantage ici- et s'évertua alors à le rassurer.

"Ce n'est pas de ta faute Elliot. Vraiment, lui dit-elle le regard tentant de se mêler au sien de la plus profonde sincérité. Considère seulement que c'était pour ton bien, et pour le mien. On avait besoin de changer d'air. Tu n'es pas d'accord ?

- ..Je n'en sais rien, répondit-il en se redressant deux secondes pour se frotter l'intégralité du visage, chaque ride apparente étant représentative de ses soucis au quotidien. Mais ce que je sais, c'est que je n'aurais jamais dû te faire sentir coupable de la mort de ce gosse, alors que j'en suis toujours l'unique responsable. Je n'aurais jamais dû douter de toi et de ce que t'allais faire avec ce flingue ce jour-là. Que tu le veuilles ou non, tout ce qui est arrivé est de ma faute, maintint-il en s'appuyant de dos sur le rebord du bureau, le regard plutôt fermé, résigné.

- Tu as pensé ce que n'importe qui aurait pensé ! répliqua-t-elle, inquiète de ne pas savoir à quel point son interlocuteur était obnubilé par cette histoire, à quel point celle-ci l'avait rendu aussi tendu. Et ce que tu m'as dit suite à tous ces événements était ce qu'il y avait de mieux à faire pour nous, n'en doute pas une seule seconde. On a trop privilégié la sécurité de l'un ou l'autre avant même de se préoccuper du plus important. Si tu veux à tout prix rejeter la faute sur quelqu'un, fais-le sur le duo qu'on formait.

- Olivia, quand je t'ai sauvée au détriment de ce gosse, j'ai parlé à Huang par la suite, et tu sais ce qu'il m'a dit ? Qu'il n'y avait aucun bon choix dans cette situation. Je commence aujourd'hui à croire que c'est vrai, confia-t-il péniblement en inclinant légèrement le menton vers le haut.

- Il a raison. J'aurais très bien pu y laisser ma peau si la blessure qui m'avait été infligée était plus profonde, et si tu n'étais pas allé voir dans quel état je me trouvais. Mais cela n'enlève pas le fait que ce petit garçon était supposé être notre priorité absolue, tout comme la petite fille qui avait été enlevée par ce monstre. J'aurais certes fait la même chose que toi à ce moment-là mais.. nous partageons les mêmes torts, voilà tout.

- Évitons de remuer ce sujet là plus longtemps, je t'en prie.. la supplia-t-il en ondulant la tête et les yeux, toujours d'un ton grave.

- Je voulais juste te demander si aujourd'hui, tu serais prêt à me laisser pour venir en aide aux victimes si le même cas de figure se présentait. C'est tout ce dont on a besoin pour continuer à travailler ensemble, dit-elle en étirant les lèvres qu'elle pressa par la même occasion, espérant qu'Elliot soit réceptif et saisisse la perche qu'elle désirait lui tendre le plus naturellement possible.

- ..Et toi ? Qu'est-ce que t'aurais fait au juste ? demanda-t-il en retour suite à un silence qu'il ne pouvait s'empêcher d'instaurer, car il avait toujours du mal à répondre automatiquement aux questions de ce genre. Qu'est-ce que tu ferais dans ce type de scénario ? Comment je peux être sûr que tu es fiable de ce point de vue-là ? enchaîna-t-il, espérant que sa gestuelle ainsi que le bleu perçant de ses yeux suffisaient à esquiver l'expression orale de sa propre réponse.

- ..En me faisant tout simplement confiance ? suggéra Olivia qui s'accouda de nouveau à son bureau pour poser son poing sous sa joue fatiguée, pointant son stylo sur son propre cœur avec son autre main. Tu n'as pas besoin de répondre à ma précédente question au fait. Personnellement, je ne vois aucune raison pour laquelle tu commettrais la même faute. Rien ne peut battre le sens du devoir d'Elliot Stabler", sourit-elle en pointant cette fois-ci fièrement le stylo sur lui.

Elle garda en silence cette expression et scruta son ami de haut en bas en réitérant plusieurs fois l'action jusqu'à ce que celui-ci craque. Ce qui fut un réel succès au bout d'une trentaine de secondes où il cherchait désespérément une raison de rejeter la volonté de son équipière. Il l'avait inconsciemment mise dehors, il ne pouvait définitivement pas se résoudre à la laisser sur le banc une fois de plus. Seule Olivia était en mesure de le comprendre et de s'adapter à lui tout comme il était capable de s'adapter à elle. Il leur fallait simplement régler quelques paramètres déficients et tout pourrait ainsi fonctionner comme avant. Tout allait rentrer dans l'ordre.

La surprise d'Olivia fut totale lorsqu'elle vit Elliot lui tendre la main de lui-même, annonçant donc son consentement à son retour dans l'unité, à ses côtés. L'instant où elle lui serra cette main fut bien plus long que toutes les séquences muettes de leur conversation réunies, et fut donc bien plus communicatif.

"Malgré ce qu'on a enduré, c'est toujours un plaisir de faire affaire avec vous, inspecteur Olivia Benson, plaisanta Elliot qui sourit à pleines dents le temps d'un clignement d'yeux de son équipière avec qui il venait enfin de se réconcilier.

- Ça faisait un bail que je t'avais pas vu faire le malin comme ça, m'enfin ce n'est pas pour me déplaire, répondit Olivia d'un air taquin en se retenant comme elle pouvait d'ouvrir son sourire.

- Bon c'est pas tout, mais c'est possible que je dorme sur mes deux oreilles après ça, et je ne voudrais pas manquer l'occasion, dit-il en quittant sa prise d'appui, en pliant sa veste et en la jetant sur son épaule, ne révélant plus que sa chemise blanche et sa cravate verte rayée.

- Tu ne rentres pas chez toi ? constata-t-elle à la vue de sa démarche.

- Pas ce soir, non. C'est un peu spécial on va dire, dit-il en se grattant le bout du nez. Mais tu veux que je te ramène ?

- Non, non. Ne prends pas cette peine. J'appellerai un taxi une fois en bas. Je vais juste rester encore un peu là si ça ne te dérange pas, va te reposer de ton côté, insista Olivia qui fut soucieuse du bien-être de son équipier.

- Mais tu sais, toi non plus tu n'as pas l'air bien fraîche. J'ignore depuis combien de temps t'es comme ça mais j'ai bien envie de te faire gagner ton lit le plus rapidement possible, insista de même Elliot, qui était toujours aussi têtu qu'elle.

- Je te remercie du compliment", répondit-elle toujours souriante mais en gardant les yeux fermés un moment, comme pour tenter de se visualiser en train d'observer à travers un miroir son reflet meurtri par les nuits blanches.

Lorsqu'elle rouvrit enfin les yeux face à son interlocuteur, Olivia ne comprit pas tout de suite l'expression de ce dernier. Elle tourna sa chaise vers Elliot, croisa les jambes et s'appuya dessus pour pencher sa tête et son buste vers lui afin d'essayer de l'interpeller en silence. Mais il était obsédé par autre chose à cet instant. Ses yeux restaient sérieux et ne flanchaient pas, mais sa bouche entrouverte témoignait d'un état instable. La sueur discrète sur son front en disait également long sur sa gêne. Olivia s'inquiéta, voulut secouer son équipier pour lui demander ce qui n'allait pas, mais elle savait bien qu'il allait finir par dire quelque chose de lui-même, et lui laissa donc cette liberté.

"..Qu'est-ce que c'est que ça, Olivia.. Comment t'as obtenu ça..", demanda-t-il à la fois énervé et confus, peinant à respirer correctement.

Olivia fut dans un premier temps perplexe à la vue d'un Elliot complètement paniqué. Puis, se rappelant d'un détail qui était hautement susceptible de compromettre la bonne entente de leur duo, ses yeux se grossirent et elle se tourna immédiatement vers la vidéo qui continuait de tourner depuis une bonne dizaine de minutes, affichant la scène de baisers répétés entre son équipier et Dani Beck devant la portière ouverte de la voiture. Paniquée à son tour, elle ne parvint pas à maîtriser ses mains hésitantes sur le bureau.

Même en s'empressant de couper l'ordinateur, les yeux d'Elliot restaient grands ouverts, collés à l'écran de l'appareil. Il en avait même laissé tomber sa veste sur le moment, bouleversé.

Les non-dits allaient encore compliquer les choses, se disait Olivia qui pénétrait peu à peu ses ongles dans le haut du crâne qu'elle saisissait avec douleur.