CHAPITRE 4 : Réduire l'espace

Musique jazzy et roues sur le bitume. Elliot au volant et Olivia anxieuse sur le siège passager. Aucun des deux ne prêtait attention à ces sons, ni aux rues animées de Manhattan qu'ils traversaient. Seul ce mur qu'ils s'étaient bâtis entre eux les hantait. Seul ce lien contraignant qu'ils n'arrivaient pas à couper les rongeait. Ce silence qu'il fallut briser à tout prix, ils n'osaient pas le chasser. Il rendait à la fois tout simple et tout compliqué, ils ne savaient pas quoi en faire. L'un continuait de tapoter sur son volant et de passer précipitamment d'une vitesse à l'autre à plusieurs reprises pour évacuer son stress; l'autre tentait de penser à autre chose en s'accoudant sur le bord de la portière et en se perdant dans les illuminations de l'arrondissement. En fin de compte, même en détournant le regard elle se perdit vaguement dans le reflet de son chauffeur à travers la vitre. Elle renonça alors et s'affala, vaincue, sur le siège.

"Elliot, tu ne veux pas que.. ?

- Que quoi ? Tu me donnes des explications ? Ou bien que je t'en donne ? l'interrompit brusquement Elliot qui sentait qu'il avait besoin de formuler les questions à sa place avant qu'elle se défile.

- On ne peut pas discuter dans ces conditions, il est évident que tu as d'abord besoin de te calmer, soutint Olivia d'une voix légèrement tremblante.

- Me calmer ? Je suis calme, là n'est pas la question ! Mais il est fort probable que je le sois encore plus si tu me dis comment tu t'es procurée cette vidéo.. Ou alors tu nous as filmés c'est ça ? Je ne peux pas y croire.. s'enflamma Elliot qui regardait toujours la route devant lui mais qui commençait à donner quelques coups de volant à chacun de ses doutes.

- Pourquoi tu me demandes puisque de toute façon tu fais les questions et les réponses tout seul ? Dans cet état-là c'est sûr que tu ne risques pas d'accepter la moindre explication de ma part", s'emporta Olivia à son tour qui serrait sa ceinture de plus en plus fort et qui évitait de tourner complètement la tête de son côté de crainte que cela perturbe davantage sa conduite.

OoOoO

Quelques minutes plus tôt, tous deux étaient encore dans les bureaux, figés, bouches bées. Le regard partant dans tous les sens, Olivia n'avait pas pu supporter ce malaise plus longtemps, se levant alors dans une tentative de fuite. Elle avait pu effectuer sans problème la première action, mais Elliot l'eut empêché d'envisager la seconde en la saisissant instinctivement par le bras. Tout ce qu'ils avaient su faire à ce moment-là était de s'échanger leurs regards alarmés. Perdu, Elliot eut fini par doucement relâcher l'emprise qu'il avait sur elle. Le fixant alors quelques secondes dans un dernier espoir de le faire revenir à lui, Olivia eut souhaité une bonne nuit à son équipier avant de se diriger vers l'ascenseur, non sans regrets. Elle s'était longuement égarée dans ses pensées avant de se décider à presser le bouton pour descendre. Ce moment d'égarement eut été décisif étant donné qu'elle eut surpris Elliot le faire à sa place. Lui-même ignorait encore ce qui se tramait dans sa tête à cet instant précis. Sentant qu'on ne lui laissait pas tellement le choix, Olivia eut suivi son ami jusqu'à sa voiture, tout en prenant soin de rester à une certaine distance.

OoOoO

Lorsque le feu passa au rouge, Elliot put enfin souffler et détendre les membres du corps, relâcher la pression. Il s'étira les épaules et redressa sa tête et son dos en prenant le temps d'inspirer et d'expirer plus calmement, même s'il était en revanche toujours aussi crispé sur le volant. L'appui sur la pédale de frein le forçait indéniablement à voir un peu plus ce qui se passait autour de lui, y compris la détresse de son équipière qui ne savait plus comment l'aborder sans risque. Connaissant la route par cœur, il se permit de promener le bleu de ses yeux sur le profil d'une Olivia exténuée. Il vit vaguement sa queue de cheval lisse emmêlée par la fatigue. Ainsi que ses discrets anneaux, qui lui servaient de boucles d'oreilles, vibrer de par les légères secousses provoquées par le véhicule en mouvement. Il entrouvrit inconsciemment ses lèvres, sa langue restant collée à ses dents inférieures en attente d'un discours qui sonnerait suffisamment juste.

"Olivia.. tu crois que nous deux on est en train de retourner à la case départ ? demanda-t-il en faisant revenir son attention sur la route à l'instant même où Olivia se tourna, intriguée, de son côté.

- ..Combien de fois crois-tu que j'ai l'impression d'avancer à reculons avec toi ? le questionna-t-elle en retour, d'un ton qui tendait vers l'exaspération. Toute à l'heure je pensais que nous étions en quelque sorte parvenus à un accord, mais à présent.. soupira-t-elle, souhaitant malgré tout s'approprier le blâme.

- Excuse-moi d'avoir réagi de cette manière. Mais ce que j'ai fait de ma vie privée pendant ton absence ne te regarde pas, j'espère au moins que tu comprends ça, expliqua Elliot le plus calmement possible.

- J'étais déjà au courant pour toi et Dani si tu veux savoir, et d'ailleurs vous aviez l'air de si bien vous entendre que je m'en serais voulue de m'immiscer entre vous, confia Olivia d'un faible sourire qui avait pour simple but de réchauffer un minimum le contact entre eux.

- Au courant parce que tu nous as espionnés ? Ce n'est pas vraiment ce que j'appelle une façon juste de s'informer, répondit-il en passant d'un ton neutre à un ton concerné.

- Pourquoi tu t'obstines à penser ça ? Tu.. Tu penses vraiment que je serais capable de faire une chose pareille ? J'ai eu l'occasion de voir Dani et de lui parler un peu bien avant d'être tombée sur cette vidéo, si tu veux savoir, dit-elle en baissant un tantinet le regard vers ses mains jointes sur ses cuisses, éprouvant une certaine crainte à anticiper l'issue de la conversation.

- Dans quelles circonstances cela a-t-il pu se produire sans que je sois moi-même au courant ? demanda-t-il presque énervé, ne sachant comment prendre la nouvelle.

- ..Ne m'en demande pas trop s'il te plait, le supplia-t-elle, ne trouvant aucune autre réponse appropriée à cet instant. Tiens, laisse-moi descendre ici, ça va aller. Je te remercie de m'avoir raccompagnée jusque là", lui dit-elle en commençant à détacher sa ceinture et en arborant un faux sourire comme elle savait si bien les reproduire.

Elliot freina aussitôt suite à cette demande. Mais après avoir observé attentivement son équipière faire les derniers préparatifs avant de saisir la clenche de la portière, il se remit à rouler comme si de rien n'était.

"Qu'est-ce que tu fais ? s'interrogea Olivia qui avait selon elle toutes les raisons du monde de poser spontanément cette question.

- Je te ramène juste un peu plus loin. Quoi, t'as peur que je te kidnappe ? rit gentiment Elliot pour la première fois du trajet.

- 100 mètres de plus ou de moins, quelle différence ça fait, protesta-t-elle, résistant à ce rire du mieux qu'elle put.

- Eh bien comme ça j'ai le temps de me garer, et peut-être que toi tu vas profiter de ce temps-là pour m'inviter à manger un bout chez toi, répondit-il avec la plus grande audace et le plus large sourire.

- Euh, Elliot, je peux savoir ce qui te prend ? Il n'y a même pas cinq minutes tu faisais quasiment tout pour qu'on te laisse seul, et là tu me fais limite du chantage pour que je t'autorise à entrer chez moi ? s'étonna-t-elle la bouche grande ouverte puis d'un sourire gêné à pleines dents devant lui.

- Bon ok ok, ma méthode n'est pas terrible, je te l'accorde. Mais.. je ne veux juste pas qu'on se quitte en mauvais termes. Comme tu l'as dit auparavant, je ne voudrais pas que ça empiète sur notre façon de travailler, se justifia-t-il en passant sa main derrière le siège d'Olivia et en terminant sa marche arrière pour se ranger.

- ..Et donc pour repartir en bons termes, tu comptes t'inviter chez moi alors que je ne t'ai, à aucun moment, donné mon accord ? Voilà un plan qui va marcher du tonnerre, se moqua Olivia qui fut beaucoup plus détendue depuis leur arrivée.

- Oh ça va, ça va, dit-il en levant les yeux au ciel. En tout cas à ce que je vois, ça n'a pas l'air de trop te déplaire puisque tu es justement en train de mater mon pack de bières à tes pieds depuis toute à l'heure, se vengea-t-il en lui révélant des traits enfantins.

- ..C'est bon, tu as gagné, renonça gaiement Olivia qui n'eut plus la force de lutter contre les arguments de son interlocuteur.

- Comme toujours", conclut-il fièrement. Olivia secoua la tête en silence et ils sortirent tous deux du véhicule en même temps. Elliot rejoignit machinalement Olivia afin de l'alléger du poids du pack qu'elle portait. Elle apprécia le geste même si l'impression de se faire sous-estimer la faisait un poil tiquer.

Cette fois-ci, Olivia servit de guide à Elliot jusqu'à atteindre la porte principale de l'immeuble. Même se celui-ci connaissait déjà les lieux. Tandis qu'elle fouilla dans son sac à main à la recherche de son trousseau, Elliot se frotta les mains en attendant et les plongea dans la poche de sa veste, se raidissant pour contrer le froid nocturne. Puis, confrontés dès leur entrée à une panne d'ascenseur, ils empruntèrent les escaliers.

"Les couloirs sont toujours aussi ternes ici, constata-t-il devant la porte de l'appartement avec un plaisir non dissimulé.

- Oh je vois, monsieur se permet toutes les critiques grâce à son statut d'invité, vas-y, ne te gêne surtout pas, répondit Olivia qui le prit à la rigolade, insérant la clé dans la serrure.

- C'est bête mais je n'aurai sûrement plus rien à dire une fois que j'aurai passé cette porte", lui dit-il en échangeant un regard communicatif. Ce regard parvint à la capturer un moment, puis elle réalisa qu'il était temps d'ouvrir la porte à son équipier. Celui-ci se racla discrètement la gorge en pénétrant à l'intérieur.

Olivia s'empressa d'accrocher sa doudoune sur son porte-manteau pour se consacrer à la préparation d'un plat dont la simplicité serait en mesure de satisfaire l'estomac de son acolyte à coup sûr. Elle mit sans plus attendre une poêle suivie d'une casserole sur le feu puis sortit de la viande et de la sauce tomate du réfrigérateur. S'apercevant qu'Elliot tournait un peu maladroitement en rond derrière le canapé en la fixant de temps à autre, elle l'encouragea à prendre place tranquillement en faisant voleter une main rapide en direction de la zone de confort. Il enleva alors lentement son écharpe et sa veste, les posa sur le haut du canapé sans trop les chiffonner, avant de suivre les instructions de son amie et de s'installer en l'attendant. Tandis qu'il se pencha de sorte à prendre appui sur ses genoux avec ses coudes, son regard tenta d'explorer les moindres recoins du logement. Il entrecroisa les doigts à plusieurs reprises, le temps de trouver une occupation pour éviter de paraître complètement ridicule. Après tout, il ne pouvait certes pas se vanter d'avoir des yeux dans le dos, mais il n'en avait pas besoin pour savoir qu'il se sentait désarmé sur le territoire d'Olivia, et que celle-ci devait forcément s'en rendre compte. La cuisine était comme sa tour de contrôle, se disait-il.

Elliot retroussa ses manches au niveau des coudes et jeta un regard futile sur sa montre. Se décidant alors à allumer la télévision pour patienter au moins quelques minutes de plus, il tomba sur une émission de divertissement et remarqua que le volume avait été désactivé. Il pourrait très bien jouer à la zappette jusqu'à basculer sur une chaîne d'informations s'il lui en venait l'envie. Mais il ne s'agissait pas ici d'instaurer une ambiance de travail. Olivia et lui avaient beaucoup trop l'habitude de regarder les actualités dans le cadre de leur travail, et ce n'était jamais pour les meilleures raisons. Il se refusa à lui imposer ce programme alors que tous deux tentaient enfin de se retrouver en tant qu'amis et non en tant que "collègues". Il choisit de même de ne pas toucher aux paramètres du son, de peur de bousculer ne serait-ce qu'un peu sa routine à elle. Il entrecroisa les doigts à nouveau, le bleu de ses yeux illuminé par le rayon de l'écran.

"C'est bientôt prêt", le prit par surprise Olivia qui apporta un plat de gâteaux apéritifs ainsi que leurs bouteilles de bières individuelles, un drôle de mélange qui ne pouvait se faire qu'entre eux. Ils n'avaient pas besoin de s'imposer des règles strictes, de se forcer à partager leurs bonnes manières pour entretenir une relation saine.

Elliot se décala tout naturellement en voyant Olivia cherchant à se créer un petit espace à côté de lui.

"Ce soir ce sera steak-pâtes, annonça-t-elle avec un grand sourire, histoire de rompre un silence qui allait assurément s'interposer entre eux si elle ne réagissait pas assez vite.

- ..Alors comme ça tu t'essayes aux menus enfant ? répondit-il légèrement amusé par sa propre blague avant de prendre une première gorgée de sa bière.

- A part ta propre famille, je ne vois pas qui je pourrais bien nourrir avec ça, dit-elle en se penchant de la même façon que son interlocuteur, avec cette fois-ci un sourire empreint d'une certaine mélancolie et le regard qui partait au loin.

- Tu ferais une mère formidable, Olivia, intervint-il en reprenant son sérieux et en posant une main sur la première épaule qu'il rencontra. Décidément je ne sais vraiment pas parler aux femmes, reprit-il en se faisant intérieurement tous les reproches du monde.

- Excuse-moi Elliot, je me morfonds en évoquant ta famille alors que tu dois mal vivre le départ de Kathy et de tes enfants de ton côté.. On n'est vraiment pas doués l'un comme l'autre, répondit-elle en tournant la tête de son côté, les yeux qui brillaient et le sourire chaleureux.

- ..En effet, confirma-t-il en étouffant un rot. Enfin.. t'as bien du te rendre compte que j'ai essayé de tirer un trait sur elle, d'une certaine façon", s'ouvrit brièvement Elliot qui serra sa bouteille bien fort avant de s'attaquer à nouveau à son contenu.

Olivia n'arrivait pas à toucher à une goutte de la sienne, qu'elle tenait aussi fermement que son interlocuteur. Elle fixa ce dernier le temps qu'il avala son alcool les yeux fermés, avant de se rediriger furtivement vers la cuisine pour surveiller la cuisson de la viande et des spaghettis. Elle éteignit le feu puis sortit deux modestes assiettes avant de servir équitablement les boulettes et les pâtes. Après avoir préparé les couverts et les serviettes en papier, elle resta un moment derrière le comptoir, ses yeux scotchés sur le dos d'Elliot. Celui-ci sembla particulièrement vulnérable à cet instant, ce qui lui parut tout à fait inhabituel. Se remettant d'aplomb, elle transporta les plats jusqu'à la petite table face à laquelle ils étaient assis. Elle pensa qu'Elliot devait certainement mourir de faim, et s'en serait voulu de le faire attendre davantage. D'ailleurs, il ne se priva pas de lui transmettre la confirmation.

"Il était temps que tu arrives, tu peux pas savoir à quel point ça grogne là-dedans, dit-il en pointant son estomac.

- Cela signifie que le grand enfant que tu es va pouvoir bien apprécier son menu, répondit-elle d'une voix plutôt enjouée.

- ..Désolé que tu aies eu à te déranger, s'excusa-t-il en fixant le plat qu'il avait placé dans le creux de ses jambes puis en relevant les yeux vers elle.

- Roh tu exagères, ça ne prend même pas dix minutes à préparer, et puis pour une fois qu'on prend le temps de passer une soirée ensemble..", répondit-elle avec une soudaine modestie en cherchant sa propre assiette sur la table comme pour esquiver son regard.

La télévision était toujours allumée en silence. Elliot mangea sans retenue en reposant parfois son assiette sur la table pour reprendre un peu de son breuvage. Olivia, elle, prit tant de temps à enrouler ses pâtes autour de la fourchette qu'elles n'allaient guère tarder à refroidir à ce rythme. Elle se sentait gênée d'avoir évoqué ainsi l'idée de "passer la soirée ensemble" comme s'il allait nécessairement se passer quelque chose entre eux, et cette gêne aspirait entièrement son appétit. Elle se leva alors pour aller déposer son assiette sur le comptoir qu'elle allait sans doute mettre à réchauffer le lendemain. Ce fut alors qu'elle posa la paume de ses mains sur le bord du comptoir, balançant lentement le haut du corps d'avant en arrière avec les bras pliés. Elle se mordit la lèvre inférieure, réfléchissant à un sujet pendant les précieuses secondes dont elle disposait avant qu'Elliot ne commence à la soupçonner de quelque chose. Un sujet qu'elle jugea de la plus haute importance à ce moment précis.

Olivia avala durement sa salive, prenant la décision de révéler ce qu'Elliot avait demandé à savoir depuis leur fameuse altercation dans les bureaux, et elle estima qu'il avait le droit de savoir. Même s'il devait refuser d'y croire. De la croire. Ce fut pourquoi elle plongea une main résolue dans la poche de son jean pour en saisir l'objet qui était source de tous les débats, de tous les malheurs et de tous les conflits depuis la veille au soir. L'ayant trouvé et caché sous sa poigne, elle regagna le canapé en s'appuyant sur un gros coussin situé dans l'angle opposé à son équipier. Elliot quant à lui la regardait faire sagement, le bras gauche qui ballait derrière le sofa tandis qu'il se servait toujours de sa main droite pour vider peu à peu sa bouteille. Il se demanda ensuite quelle mouche piqua son amie lorsqu'il la vit poser une clé USB juste au milieu de l'espace qui les séparait. Lorsqu'il releva la tête vers elle, il constata qu'elle n'avait jamais cessé de solliciter son attention par le regard. Elle affichait cette expression grave qui lui laissa uniquement supposer qu'elle aurait tout donné pour ne pas avoir à en arriver là. Il ne pouvait donc qu'exiger qu'elle lui en révèle davantage sur le fond de sa pensée.

"T'es en train de m'offrir ton album photos virtuel ?" demanda-t-il ironiquement afin de dissimuler son incompréhension. Il espérait que son léger sourire moqueur servirait aisément d'outil de provocation pour pousser Olivia à se livrer à lui sans plus attendre.

Cependant, le regard d'Olivia ne fit que s'intensifier davantage. Elle ne jouait plus au même jeu que lui. Ses yeux étaient si noircis qu'il parvenait à peine à lire ce qu'ils dégageaient. C'était le genre de regard qui lui recommandait fortement d'établir tous les liens possibles avec cette clé par lui-même. Il songea alors aux précédents événements les ayant amené jusqu'ici, et ainsi l'alcool qu'il avait ingurgité lui monta automatiquement à la tête, déclenchant des maux incontrôlables. Cette clé contenait bel et bien le film centré sur lui et son équipière temporaire Dani.

"..Comment ça se fait que t'aies ça en ta possession", redemanda-t-il d'une manière qui laissait plus penser à une affirmation qu'à une question, et qui sous-entendit qu'il était au plus mal. Olivia se concentra un moment avant de donner à son partenaire la réponse qu'il méritait.

"..J'ai reçu ça hier soir, entre 2h et 2h30 je dirais. Un type a glissé une enveloppe sous ma porte, je l'ai vu faire. Enfin.. je n'ai pas vu à quoi il ressemblait, tout ce dont je suis sûre c'est qu'il m'a "confiée" cette enveloppe. Et dedans se trouvait cette clé.. dont tu connais le contenu, expliqua Olivia en insérant beaucoup de temps morts, maintenant difficilement sa salive en place. Pour autant, Elliot n'en restait pas moins attentif, ne pouvant s'empêcher de garder les sourcils froncés au cours de sa narration.

"J'ai reçu aussi un appel inconnu juste avant que ça arrive, et la simple respiration que j'entendais au bout du fil ne me laisse aucun doute sur le fait que c'était un homme, continua Olivia se recroquevillant sur le canapé pour faire face à Elliot, pliant ses genoux du même côté et s'accoudant sur le haut. Mais..

- T'as essayé de rappeler ce malade ? l'interrompit-il finalement en se rapprochant de quelques millimètres de son interlocutrice et en tendant son bras crispé sur la même surface qu'elle.

- ..Je t'avoue que oui. Mais seulement cet après-midi, et je ne sais franchement pas pourquoi je ne m'y suis pas prise plus tôt.. La ligne était coupée, avoua-t-elle en finissant sur un soupir.

- Comment ça se fait qu'il savait où t'habitais à ce moment-là ? Tu as rencontré quelqu'un récemment ? l'assaillit-il en sachant pertinemment qu'elle allait mal le prendre.

- N-non ! répondit-elle déconcertée. Alors ça y est, maintenant que je t'ai tout dit, je dois subir ce type d'interrogatoire ? Je ne suis pas une victime, se persuada-t-elle strictement devant lui, relâchant vivement son bras sur le haut du canapé. Leurs doigts se frôlèrent presque à cet instant.

Elliot connaissait cette réaction par cœur: madame refusait encore qu'on se sente d'humeur protectrice à son égard. Même si les circonstances l'obligeaient la plupart du temps à devoir admettre qu'elle avait besoin d'être soumise aux mesures de sécurité, ses caprices prenaient toujours le dessus. Elle s'était toujours débrouillée toute seule et se complaisait dans cette idée qu'elle se faisait d'elle-même. Il se rappela d'ailleurs de la fois où il avait pris la peine de faire un détour chez elle plusieurs années auparavant pour l'emmener aux bureaux le matin, au cas où Richard White serait venu s'en prendre à elle. Il se rappela aussi de la fois où il était submergé par l'inquiétude une ou deux années plus tard, où il l'avait fait suivre par des agents du FBI à cause d'un homme qui cherchait à se venger d'elle pour l'avoir jeté en prison par erreur.

Puis il se rappela de Gitano. Et voulut le chasser de son esprit aussi vite qu'il y était apparu.

Elliot ne pouvait rivaliser avec la mort. C'était comme si cette dernière était la seule capable de faire revenir Olivia à la raison, si on lui donnait la chance de la voir de très près. Le simple fait de rester en vie la rendait inconsciente. Ou bien son altruisme lui faisait oublier l'importance de sa propre existence. Dans tous les cas, cet aspect d'elle continuait de le troubler même après toutes ces années. Même s'il se forçait à reconnaître que grâce à ce même aspect, elle avait toujours excellé dans son travail.

A la vue d'une équipière contrariée, il tenta de rétablir calmement la situation.

"Olivia, tu sais que je ne peux pas ne pas te poser ces questions. Surtout la première qui me semble plus que légitime, dit-il en mettant particulièrement l'accent sur la dernière partie.

- ..Oui.. C'est vrai, excuse-moi, répondit-elle faiblement en cherchant à atteindre sa bouteille à peine entamée sur la petite table sans trop perturber sa position initiale. C'est juste que.. je ne veux pas que tu t'inquiètes trop.. Comme cette fois-là. Tu le regretterais, se justifia-t-elle en baissant légèrement le regard sur la bouteille qu'elle tenait à deux mains.

- Ne me dis pas que t'es en train de comparer notre discussion à un scénario où l'on se retrouve face à une foule en panique, plusieurs gamins à sauver, des décisions à prendre sur-le-champ et des actes irréfléchis ?", demanda Elliot bouleversé.

Olivia parcourut du bout des doigts le goulot de sa bouteille, embarrassée d'admettre qu'il avait raison, et embarrassée d'anticiper à ce point l'avenir, l'issue de leur relation à partir d'une simple conversation.

"..Ce n'est pas pareil ici, Olivia. Là il n'y a que toi et moi dans cette pièce, on est au calme, sans ces foules en panique ni ces psychopathes pour nous faire monter en tension. Si on discute maintenant de ce problème, on peut peut-être éviter le pire avant qu'il nous tombe dessus, expliqua Elliot qui demeura placide.

- Tu as raison, mais qu'est-ce que tu veux qu'on en dise de plus pour le moment ? demanda-t-elle en écarquillant les yeux et en haussant les épaules.

- Eh bien déjà je suis bien content de m'être invité ici, au cas où notre homme déciderait de se repointer ce soir, répondit-il fièrement en s'affalant et en passant ses deux bras derrière le sofa, tout cela avec un sourire plus blanc que blanc.

- Te mets pas dans la tête que c'est pour cette raison que je te l'ai laissé entrer ici ce soir, gros malin", l'avertit-elle en fronçant le sourcil d'un côté et en souriant de l'autre.

Elliot se redressa. Tous deux demeurèrent pensifs un instant, le regard vague mais le sourire résistait à leur changement d'attitude. Ils tenaient la même posture, tenaient la même bouteille, de la même façon. Le silence qui s'immisça entre eux ne leur parut pas si inconfortable lorsqu'ils prirent conscience de ces détails. Olivia ressentit tout de même un certain besoin de le rompre, les yeux légèrement scintillants.

"..Ça n'a pas marché avec Dani ? demanda-t-elle sans laisser échapper une quelconque attente concernant la réponse de son ami.

- Elle.. Dani n'a pas bien vécu la dernière affaire qu'on a traité ensemble. Elle a trop sympathisé avec une victime et.. elle en a payé les frais, résuma Elliot qui en eut de brefs frissons.

- Ce n'était donc pas vous, le problème.. déduisit-elle sans paraître étonnée, en se tournant de son côté. Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Au final, toi aussi tu prends un sale plaisir à m'interroger", constata-t-il dans le but de se créer une échappatoire. Il joignit ses mains puis les colla ainsi sur une bonne partie de son visage, cachant au mieux son affolement par rapport à ces questions, mais aussi par rapport à ses regrets.

"Rah Elliot.. dit-elle en levant ses yeux papillonnants au ciel, consciente qu'elle était exactement en train de reproduire ce qu'elle lui reprochait quelques minutes plus tôt. Je ne comptais pas aller plus loin de toute manière, rassure-toi", reprit-elle en plaçant le point final qu'Elliot la suppliait intérieurement d'envisager.

S'apercevant qu'Olivia interceptait son signal, Elliot laissa échapper un brin de soulagement, s'étira puis débarrassa son assiette à laquelle il avait fait honneur. Il s'étira à nouveau une fois l'assiette posée dans l'évier. Olivia se leva à son tour et posa ses mains sur ses hanches face à lui.

"Tu t'apprêtes à rentrer chez toi ? demanda-t-elle souriante en allant vers lui, convaincue qu'il allait juste enfiler sa veste et prendre la porte.

- ..Tu rigoles ? Après tout ce que tu m'as dit ?"

Olivia devint pâlotte et ne savait plus comment stabiliser son regard à mesure qu'elle le regarda gagner à nouveau son trône tel un seigneur.

"Je commence à bien l'aimer ce canapé. J'y passerais bien la nuit", dit-il en exagérant le sous-entendu. Confiant, il tourna la tête vers Olivia qui croisa les bras exaspérée et repartit de la cuisine pour le rejoindre en restant debout.

"..Je suppose que là encore, je n'ai pas mon mot à dire, dit Olivia en pressant les lèvres.

- Quelle perspicacité, répondit Elliot amusé de la situation, ses yeux souriant autant que ses lèvres.

- Estime-toi heureux que je ne t'oblige pas à dormir sur le tapis", répondit-elle en tant que fière maîtresse de maison avant d'aller s'enfermer dans la salle de bains tandis que son interlocuteur prenait plaisir à observer ses déplacements.

Peu de temps après, ils se mirent en tête de passer, si possible, une bonne nuit de sommeil. Une nuit qu'ils n'avaient pas vécu depuis bien longtemps.

Allez savoir pourquoi, cette nuit-là tous deux dormirent à poings fermés.

Mais c'était sans compter les mystérieuses vibrations répétées de la porte vers cinq heures du matin.