CHAPITRE 5: Dans le vif du sujet
Quelqu'un cognait à la porte. L'enchaînement rude des coups de poings sur la surface manqua de faire exploser la tête d'Olivia qui tendait les bras partout autour du lit duquel elle peinait à se dépêtrer. Même en clignant des yeux de toutes ses forces, ceux-ci refusaient de la sortir de l'obscurité aussi facilement. Des coups se mirent à retentir à nouveau, résonnant en elle comme un signal d'alarme. A peine réveillée, elle se força à faire voler ses draps en arrière pour s'en sortir au plus vite. Elle enfila ses chaussons puis se traîna jusqu'à la porte de sa chambre, qu'elle poussa négligemment en laissant échapper un bâillement innocent. Lorsqu'elle s'en remit enfin, elle vit tout à coup Elliot se rapprocher de la porte au ralenti, cherchant à tirer doucement son arme de la ceinture de son pantalon noir. Olivia avala instantanément sa salive. Son partenaire ne semblait pas encore l'avoir remarquée. A sa démarche, elle devina que celui-ci avait certainement du enfiler sa chemise blanche de la veille à la hâte, pour la laisser révéler son torse bien bâti. Elle vit également à quel point il faisait tout pour rester concentré et garder son sang-froid; la raideur de sa mâchoire et le sérieux de son regard ne trompaient pas.
Les coups reprirent de plus belle et firent sursauter Elliot, si bien qu'il parvint à se planter complètement contre le mur à côté de la porte. Le grossissement de ses yeux permit à ses pupilles anxieuses de se glisser vers cette porte. Sa respiration devint de plus en plus intense, et pourtant il savait qu'il devait strictement se l'interdire. Il hésita entre ouvrir cette porte de lui-même ou prendre le risque d'attendre un coup de folie du responsable de ce tapage nocturne afin de mieux le prendre par surprise. A ce moment-là, il prit conscience de la présence d'Olivia qui s'était elle aussi saisie de son arme pour le rejoindre et se placer du côté gauche tandis que lui était du côté droit.
Il remarqua également qu'elle était en culotte. Ce qui lui fit baisser la tête un moment avant de lui faire étouffer un bref toussotement. Cela lui chatouilla même les yeux au point de les rétrécir et de les ragrandir à de multiples reprises. Olivia se rendit automatiquement compte de la gêne occasionnée mais se retint de laisser son équipier seul dans le but ridicule de se vêtir elle-même d'un pantalon. Elle le menaça alors du regard de faire abstraction de ce détail pour se focaliser sur l'individu qui se trouvait de l'autre côté du mur. Elliot leva les yeux au ciel, se retenant comme il pouvait de lui hurler que se pointer en petite tenue devant un potentiel harceleur psychopathe était tout sauf une bonne idée.
Heureusement, une voix permit aussitôt de les fixer sur l'identité du tapageur.
"Olivia. Olivia, t'es là ?"
C'était la voix de Fin. Elliot fut d'abord dans l'incompréhension, puis faillit de s'agenouiller de soulagement contre le mur. Olivia, elle, profita immédiatement de cette opportunité pour se faire un peu plus présentable.
"J'arrive ! communiqua Olivia en se ruant vers sa chambre. Tu peux lui ouvrir, Elliot ? Je ne suis pas très disposée pour le moment", lui chuchota-t-elle au passage.
Elliot n'eut guère le choix, ce qu'il ne manqua pas d'exprimer par une série de grommellements. Il reboutonna prestement sa chemise avant de déverrouiller la porte pour faire face à son collègue de travail. Ce dernier éprouva alors une certaine difficulté à simuler une autre réaction que l'étonnement.
"..Elliot ? Ah bah ça, si je m'attendais à te voir par ici.. dit-il, sceptique. Je ne vous dérange pas j'espère ? reprit-il en éclaircissant sa voix et son sourire.
- Tu crois qu'on s'attendait à te voir aussi avec un vacarme pareil ? répondit Elliot qui tint la face de la porte d'une main et plia son autre bras sur le haut du chambranle.
- Si c'était pour une simple visite de courtoisie je vous aurais sûrement prévenus avant, précisa Fin en regagnant un ton plus grave, avant de surprendre vaguement Olivia au fond de l'appartement qui finissait de boucler sa ceinture de pantalon. Wow, j'aurais du me douter que je vous dérangeais en fait, ajouta-t-il sur le moment, non mécontent de la découverte.
- Oui bon, on se passera de tes remarques vicieuses, merci, répondit Elliot qui se pencha suffisamment, le sourire crispé, pour empêcher Fin de faire une fixation sur ce qui se passait derrière lui.
- Rentre donc, Fin, l'invita spontanément Olivia qui avait enfilé un gilet fin et qui passa dessous des bras de son équipier, dont la surprise lui fit automatiquement lâcher prise. Qu'est-ce qui t'amène ? lui demanda-t-elle en croisant les bras, curieuse de savoir pourquoi il semblait décider de rester en retrait.
- ..Demande à la voisine", répondit Fin d'une voix très suggestive en détournant le regard vers la porte d'à côté.
À cette suggestion, Olivia et Elliot s'échangèrent de brefs regards inquiets qui leur permirent de confirmer que cette inquiétude était partagée. L'une suivit Fin sans plus attendre tandis que l'autre se dépêcha de récupérer sa veste sur le canapé avant de les rejoindre avec la même détermination. Fin leva vite fait son menton en direction de ce qui semblait être le corps d'une jeune femme, étendue sur le sol tout juste à l'entrée de son logement, de face. Elle avait la peau blanche et seuls ses sous-vêtements permettaient de couvrir la fragilité qui ressortait de ce corps, si l'on excluait un manteau léger qui servait davantage de serviette que de couverture. En dessous de ses oreilles étaient également attachées deux couettes blondes aux mèches brunes descendant jusqu'aux épaules.
Sous le choc, Olivia exposa des lèvres entrouvertes qu'elle eut du mal à refermer complètement, oscillant de haut en bas. Ses dents suivaient difficilement le mouvement mais sa langue était paralysée. A ce moment-là, Elliot effectua une marche sportive vers ses deux acolytes avant de jeter un œil sur la réaction incontrôlée de son équipière et de constater par lui-même la gravité de la situation. Jamais il ne pourraient s'habituer à cette première étape de leur travail. Cette scène fut d'autant plus effroyable puisqu'elle s'était déroulée à proximité de chez Olivia, ce qui amena inévitablement cette dernière à s'identifier à cette nouvelle victime.
- Olivia.. ça va ? lui demanda Elliot par réflexe, posant une main soucieuse sur l'épaule la plus proche.
- O..Oui, ça va, occupons-nous plutôt de ce qu'on a sous les yeux, se ressaisit-elle sans hésiter. Qu'est-ce qu'on a comme informations sur elle ? demanda-t-elle en se tournant vers Fin.
- Selon celui qui a "déposé" le corps et appelé la police tout de suite après, elle s'appellerait Carlie Harper. Elle aurait 20 ans. Et elle devait sortir d'une soirée entre copains avant de se retrouver là, répondit-il d'un air peu convaincu.
- Comment ça, celui qui l'a déposé ? s'interrogea Elliot qui dessina des traits suspicieux entre ses sourcils froncés. Où est-il ? reprit-il en vérifiant vivement les alentours.
- T'inquiète pas que j'ai trouvé ça louche aussi, lui confia Fin qui partageait les mêmes soupçons. Apparemment la police scientifique a retrouvé pas mal de ses empreintes sur la fille, mais il aurait de bonnes excuses. Là il est tenu en laisse au rez-de-chaussée, indiqua-t-il pour finir en levant un pouce vers les escaliers.
- Eh bien espérons que cet animal soit coopératif", pria Elliot qui ne plaisantait pas tellement sur le moment et qui se hâta vers la rampe pour retrouver un témoin qu'il plaçait d'office tout en haut de la liste des suspects.
Olivia était prête à l'accompagner pour interroger le même individu, avant de se faire discrètement interpeller par Warner qui jusque là, étudiait attentivement les blessures infligées à la victime. Les membres de la police scientifique fouillaient quant à eux les moindres recoins de l'appartement à la recherche de traces et d'indices.
"Cette pauvre jeune femme n'a pas été épargnée, observa Olivia qui s'accroupit doucement devant le corps en affichant des traits compatissants au niveau des tempes.
- En effet, confirma Warner en tant que médecin même si elle acquiesçait de la tête en tant que femme.
- ..Elle a été violée n'est-ce pas ? demanda Olivia à contrecœur.
- Tout porte à croire que l'agression qu'elle a subi est à connotation sexuelle, néanmoins la question de pénétration reste à être examinée, répondit Warner en restant la plus neutre possible. Il y a tout de même quelque chose qui me chagrine.. Ces traces de morsure qu'elle a sur les lèvres, ces coupures sur la poitrine et entre les cuisses.. tout ceci lui a été infligée il y a trois ou quatre heures minimum, or ce jeune homme affirme qu'elle était encore vivante au moment où il l'a ramenée chez elle, c'est-à-dire i peine une demi-heure.
- L'agression n'aurait donc pas eu lieu chez elle ? résuma Olivia, dubitative. Autrement dit, le tueur aurait porté le coup fatal ailleurs mais aurait pris la peine de la ramener jusqu'ici car il a décidé que son appartement ferait une scène de crime idéale ? explicita-t-elle, de plus en plus dubitative.
- Je n'en sais rien, en tout cas je vous apporterai plus de précisions dès que je parviens à éclaircir un bout de ce mystère à la morgue, promit Warner qui se concentra à nouveau sur le corps de la victime en tâtant ses blessures avec ses gants.
- Merci Melinda", la salua Olivia avant de repartir à la recherche de son équipier et du témoin.
En se préparant à descendre les escaliers suspendus, Olivia put surprendre d'en haut Elliot qui se mit à agripper sauvagement le bras de l'individu comme pour le mettre en garde à vue. Fin s'apprêtait à les suivre en lui poussant le dos au cas où il exprimerait une quelconque réticence. Souhaitant obtenir des éléments de contexte quant à cette potentielle arrestation ainsi que des informations sur l'identité du témoin avant tout, Olivia prononça le nom de son partenaire à voix haute avant de dévaler les escaliers pour le rejoindre. Une fois arrivée en bas, elle eut l'agréable surprise de constater qu'il avait pris la peine de l'attendre. Elle serait toutefois encore plus étonnée de ne pas le voir un poil irrité de devoir faire preuve de patience alors qu'il semblait pressé et qu'il devait donc nécessairement avoir une idée en tête. Elle ne fut pas déçue.
"..Vous l'emmenez ? leur demanda-t-elle avec un temps de pause avant de descendre la dernière marche, basculant son regard entre celui qu'ils devaient interroger et Elliot.
- Bien sûr que oui ! répondit celui-ci, abasourdi de voir son équipière aveuglée par l'évidence. Cet illuminé a traîné consciemment un cadavre jusqu'à son lieu de vie pour en faire sa tombe, et voilà maintenant qu'il prétend avoir entendu des voix ! expliqua-t-il en tirant un coup sur le bras de son suspect pour être sûr de le maintenir sous contrôle, même si ce dernier ne cherchait pas particulièrement à se débattre à ce moment-là.
- Arrêtez de déformer sans cesse c'que j'dis, inspecteuuuuur.. se défendit l'homme en question d'une voix qui sous-entendait fortement qu'il nageait dans une mer qui portait le nom d'ivresse.
- Comme tu peux le voir Olivia, ce mec a un peu de mal à se remettre de son incroyable soirée, dit Fin d'un air à la fois amusé et blasé. C'est pour ça qu'on va un peu le stimuler pour l'aider à évacuer, si tu vois ce que je veux dire, ajouta-t-il en posant une tête vicieuse sur l'épaule de celui qu'ils allaient amener en salle d'interrogatoire pour tester sa réaction, avant de le repousser en avant.
- Je vous accompagne, dites-moi ce que vous savez sur lui une fois en route", termina Olivia dont la volonté dépassait déjà tout entendement.
OoOoO
Melvin Rawls. 24 ans. Etudiant en médecine dans la prestigieuse université de Rockefeller de Manhattan. Il avait de lisses cheveux roux clairs un tantinet électriques, ainsi que des yeux dont la couleur grisâtre était en mesure de trahir chacune de ses pensées. Son propre reflet s'affichant sur le miroir sans tain de la salle d'interrogatoire lui donna l'envie de s'en évader du regard, mais on lui fit bien comprendre autour de lui qu'aucune échappatoire n'était envisageable. Tandis qu'Elliot saisissait d'une main ferme le dos de sa chaise, Olivia prenait appui sur le côté de la table avec une main posée à plat dessus ainsi que l'autre sur sa hanche. Fin quant à lui contemplait la scène à travers la vitre les bras croisés.
Elliot qui se trouvait derrière Melvin, se pencha de sorte à l'intimider et le pousser rapidement aux aveux.
"Alors comme ça vous avez été pris à Rockefeller sur le fil ? Un simple coup de chance ? Vous devez être particulièrement doué dans ce domaine. Après tout vous avez réussi à enchaîner vos années d'étude en comptant sur votre bonne étoile jusqu'au bout, décrit Elliot avec une certaine éloquence, un ton hautain qu'il se plaisait à adopter dès qu'il s'agissait de faire craquer les suspects.
- Qu'est-ce que ça a à voir avec le fait que j'sois ici ? Et puis, comment vous savez ça d'abord ? demanda en retour Melvin qui regagna peu à peu la voie menant à la sobriété, posant d'un coup sec ses mains menottées sur la table.
- Oh si vous connaissiez tous les moyens et les réseaux dont nous disposons pour enquêter sur une vie parmi tant d'autres, vous ne vous remettriez certainement pas du choc.. répondit Elliot qui le prenait toujours de haut avec un sourire provocateur.
- ..Nous pensons que vous avez voulu tester si cette fameuse chance miraculeuse dont vous bénéficiez dans les études pouvait également s'appliquer à votre pouvoir de séduction, et que vous en avez "légèrement" abusé la nuit dernière, précisa calmement Olivia qui tourna lentement autour de la table, les photos du corps en main, afin de canaliser la tension qui émanait de son équipier.
- Hahaha, c'est une supposition plutôt amusante que vous m'sortez là ! réagit Melvin qui refusa de prendre l'hypothèse au sérieux et s'esclaffa tout seul.
- Ah oui.. Et c'est sûrement grâce à votre incroyable sens de l'humour que vous avez su improviser votre numéro de drague avec Carlie Harper ? demanda Elliot qui rafla une des photos à sa partenaire pour la jeter devant le suspect et cogner sa main dessus, comme pour l'empêcher de se délecter de cette vue cadavérique.
- Hé, hé ! s'écria-t-il en agitant au mieux les poignets. Vous oubliez que c'est moi qui vous ai appelé pour que vous trouviez celui qu'a fait ça ! Pourquoi ça me retombe dessus ? Pourquoi j'ferais une chose pareille ?
- Peut-être parce que vous avez toujours compté sur votre chance pour réussir ce que vous entreprenez, et non sur votre cerveau ! s'emporta Elliot sous les yeux d'une Olivia qui ne le trouvait pas comme d'habitude et qui plaça alors une main protectrice entre son biceps et son torse pour lui conseiller de baisser d'un ton.
- Ecoutez, Melvin, cela nous est déjà arrivé que le criminel que nous recherchons soit sous nos yeux depuis le début et que l'on ne s'en rende compte que lorsqu'il est trop tard. Nous ne tombons que très rarement dans ce piège-là. Si vous n'avez vraiment rien à voir avec la mort de cette jeune femme, dites-nous ce qui a bien pu se passer pour qu'elle finisse dans cet état, qui elle a fréquenté au cours de cette soirée, qui aurait pu lui en vouloir.. Nous voulons tous les détails, insista Olivia qui fit preuve de patience et s'adossa au miroir en espérant que la méthode était la bonne.
- Ah bah voilà, quelqu'un qui me demande des explications ! s'enthousiasma Melvin qui regretta que ses applaudissements soient affaiblis par ses menottes. Vous êtes bien la première ! J'ai l'impression que cet inspecteur parle tout seul depuis toute à l'heure avec ses conclusions bidons, se moqua-t-il en pointant sa tête vers celle d'Elliot qui fronça les sourcils et serra la mâchoire.
- Si vous pouviez arrêter de vous exciter tout seul, ça nous aiderait aussi monsieur Rawls.. le menaça Elliot qui se pencha à nouveau vers lui.
- C'est bon, c'est bon ! Ok, elle était peut-être en train de mourir pendant que je la ramenais, mais j'étais trop bourré pour le voir ! Je pensais qu'elle était juste en train de s'endormir sur place sous les effets de l'alcool ! Faut me comprendre, se justifia-t-il en usant d'un prétexte d'une maigre valeur.
- Vous êtes sûr que vous ne l'êtes pas encore un peu pour sortir des absurdités pareilles ? réagit Elliot qui fit brutalement reculer la chaise du suspect, ne faisant qu'obéir à ses pulsions.
- Elliot, ça suffit, l'avertit Olivia qui lui fit signe de stopper et quitta sa position adossée pour se rapprocher de la table. Melvin, ce n'est pas la peine d'épiloguer sur la période où vous l'avez ramenée chez elle, nous connaissons les faits. Ce qui est flou en revanche, c'est ce qui s'est passé en dehors de chez elle. Et vous n'avez aucun intérêt à ne pas nous aider sur ce coup-ci, expliqua Olivia qui ne put s'empêcher de surveiller du regard les sautes d'humeur de son partenaire pendant qu'elle s'adressait à son jeune interlocuteur, assise sur le bord de la table.
- ..C'était la soirée des foldingues, si vous saviez.. Il s'y est passé tellement de choses qu'on peut pas se souvenir de tout.. ou bien qu'on aimerait pas se souvenir, temporisa Melvin qui prenait un certain plaisir à partir dans les aigus.
- Vous n'avez pas le choix, accentua-t-elle en le fixant puis en repassant son regard sur Elliot qui tentait de se contenir en s'appuyant contre son avant-bras plié sur le mur, le dos tourné par rapport au suspect.
- Vous êtes très persuasive, madame, lui lança-t-il d'un air à la fois admiratif et moqueur avant de se reprendre après un silence de plusieurs secondes qui en disait long sur l'impact de ses propos sur l'inspecteur. C'est Ra.. comment elle s'appelle déjà ? Ah oui ! Rachel Bridges, la meilleure amie de Carlie, qui nous a invités hier dans la maison de ses parents pour passer un bon moment. En fait la particularité de la soirée c'était de réunir que des cas particuliers, des gens de notre entourage qui peuvent avoir un grain de folie tout comme des gens qui ne s'assument pas en temps normal, enfin vous voyez le genre, s'exprima insouciamment Melvin.
- Et donc c'était quoi votre petit truc à vous, Melvin, on se le demande tous, ironisa Elliot qui se déplaça vaguement dans la pièce les bras croisés et les yeux au plafond, toujours le dos tourné.
- Moi ? Vous vous méprenez, Rachel m'a choisi seulement parce qu'elle me trouvait stupide, mais bon moi ça m'arrangeait, hein ! Faut parfois savoir tirer profit de sa réputation, qu'elle soit bonne ou mauvaise, n'est-ce pas ? développa Melvin, pas peu fier de son mode de vie.
- Ça.. se défend, le rassura Olivia non sans une certaine hésitation et appréhension. Et Carlie, pour quelle raison a-t-elle été conviée à la fête ? Tout simplement pour son statut de "meilleure amie" ?
- Ah non non non, croyez pas qu'elle avait pas sa place là-dedans la jolie Carlie, Rachel avait toutes les raisons du monde de l'inviter, j'peux vous le garantir, s'affola Melvin les yeux grand ouverts et les bras agités. Elle était un peu fêlée mais ça faisait partie de son charme.. ajouta-t-il dans le peu de barbe qu'il avait, n'assumant pas totalement ce discours.
- Bientôt vous allez dire que c'est elle qui a causé sa mort, je vous vois venir, intervint Elliot qui simula un bâillement avant de se concentrer à nouveau sur ce que le suspect avait à dire.
- Absolument pas inspecteur, comment oserais-je ? plaisanta Melvin en retour. Mais il est indéniable que j'ai passé un très bon moment avec elle, même si aux yeux de tout le monde cela nous faisait passer pour des extraterrestres, confia-t-il en accoudant ses deux bras à la table et en plaçant ses mains sur le front pour cacher brièvement une partie de son visage.
- Dites-nous en plus Melvin, le sollicita Olivia en rapprochant sa tête de la sienne. Décrivez-nous ce moment. Que lui avez-vous fait ?
- Ah, tout de suite les grands mots ! C'est plutôt elle qui m'a fait quelque chose ! Elle m'a fait de l'effet ça oui, mais elle n'y a pas été de main morte la coquine, insinua Melvin.
- Pourquoi cherchez-vous à tout prix à vous gratter le cuir chevelu ? Les mensonges commencent enfin à vous chatouiller ? demanda Elliot qui fut perturbé par cette scène peu naturelle à laquelle il assistait.
- Tout simplement pour m'imprégner encore de cette sensation si unique, répondit-il, semblant se perdre dans une autre dimension, rêveur.
- Quoi, elle vous a caressé la tête ? demanda tout bêtement Olivia, peu convaincue de l'intérêt de la tournure de l'interrogatoire.
- Oh mais bien plus que ça ! Elle m'a carrément bouffé les cheveux, vous voyez pas le trou en plein milieu ? révéla-t-il en inclinant suffisamment la tête pour rendre la perte de cheveux plus visible devant deux inspecteurs complètement interloqués.
- Elle vous a.. reprit Olivia qui n'eut pas l'audace de répéter l'intégralité des dires de Melvin. Mais encore ?
- On a bu, on a dansé, je la faisais rire tel le bêta que j'suis, puis j'ai secoué mes cheveux sur son décolleté, tandis qu'elle, elle en profitait pour me les bouffer encore et encore.. me regardez pas comme ça, ça m'excitait mais croyez pas qu'elle était mieux ! Moi ça me plaisait car c'était tout nouveau, mais c'est elle qui m'a proposé ce p'tit jeu-là ! Le seul moment où on s'est séparés c'est lorsqu'elle a du passer aux toilettes. Après on a rebu jusqu'à ce qu'on aille chez elle, et là je l'avoue, dans les couloirs j'ai profité qu'elle soit un peu dans les vapes pour l'embrasser sur les lèvres et la nuque, mais.. quand j'ai ouvert la porte pour la laisser, je l'ai lâchée, elle s'est effondrée dans l'entrée, et avec son manteau ouvert, c'est là que je me suis rendue compte qu'elle était blessée.. puis qu'elle était carrément morte", se livra Melvin qui commença à prendre conscience de la gravité de la situation en achevant sa narration.
Olivia et Elliot restèrent un moment sans voix face à un suspect qui leur sembla dans le fond sincère, malgré une façon de conter les événements qui était susceptible le décrédibiliser. Ils avaient tous deux retenu un détail important de cette histoire: Carlie s'était temporairement éloignée de son champ de vision lors de cette soirée. Si Melvin venait à être innocenté, cela signifiait nécessairement que ce meurtre avait eu lieu dans ce laps de temps plus ou moins long. Fronçant des sourcils par curiosité à la manière de son équipier, Olivia prit une pause respiratoire pour digérer les informations reçues avant de vouloir extirper au suspect davantage de précisions à ce sujet. Mais elle manqua cruellement de temps puisqu'elle fut immédiatement interrompue par l'ouverture subite de la porte. Cragen signa alors d'un geste ferme la fin de la séance et les deux acolytes se virent contraints d'abandonner leur suspect en cours de route. L'une soupira à cette idée tandis que l'autre grogna en laissant tomber ses bras, impuissant, adressant un dernier regard méfiant à Melvin avant de quitter la salle en vitesse.
"Vous n'avez pas le droit de le garder ici plus longtemps sans aucune preuve concrète, les mit en garde Cragen qui leur ordonnait en d'autres termes de libérer Melvin.
- On peut au moins finir de l'interroger non ? le défia Elliot qui toucha quasiment son nez avec le sien, insatisfait de l'issue de l'interrogatoire.
- Pas dans ces conditions, répondit Cragen qui ne se laisserait intimider par son subalterne sous aucun prétexte. Vous venez à peine d'être mis sur l'affaire, et ce n'est pas en cherchant à coller l'étiquette "coupable" sur le front du premier venu que vous allez faire avancer les choses, ajouta-t-il impassible.
- Rah pitié, vous ne pouvez pas nous faire un peu confiance Capitaine, pour une fois, se révolta Elliot qui leva les yeux et la tête au ciel, les poings serrés contre ses cuisses.
- Quand je dis vous, je parle en particulier de toi, Elliot, rectifia Cragen qui s'évertuait à garder un ton sévère. Si tu continues comme ça, je t'enlève de cette affaire. Et quand je dis comme ça, tu sais très bien ce que j'insinue, je ne prendrai pas la peine de te faire un dessin. Compris ?"
Elliot refusa de se soumettre complètement aux ordres de son supérieur en laissant volontairement un blanc et en s'éloignant le plus vite possible de Cragen pour se retenir de péter les plombs. La bouche d'Olivia demeura entrouverte et la faible lueur de ses yeux traduisirent un dilemme au cœur de ses pensées puisqu'elle était à la fois dépassée par le comportement de son équipier ainsi que par le fait que la victime de cette affaire soit sa propre voisine. Elle s'estima plutôt heureuse de revenir à ses esprits suite à l'inquiétude répétée de Fin qui avait posé une main sur son épaule et secoué légèrement l'autre sous ses yeux. Elle replongea systématiquement dans son travail en tant qu'Olivia Benson. Elle ne pouvait pas demander mieux afin de repousser les problèmes qui s'accumulaient comme de la poussière. Cela ne les aspirait pas pour autant, mais cela représentait une solution temporaire qu'elle ne pouvait négliger. S'impliquer dans son travail. Comme elle l'avait toujours fait, en fin de compte.
"Olivia, je suis désolé que tu aies à reprendre du service dans de telles circonstances, s'excusa Cragen dont le bref regard compatissant atteignit Olivia sans qu'elle ne le demande.
- Que voulez-vous Capitaine, on ne choisit pas ces choses-là, répondit-elle d'un sourire qui laissait penser qu'elle était capable d'accepter les moindres aléas de la vie pour en faire une force.
- ..Si tu le dis, répondit Cragen qui parvint à déceler une pointe de douleur dans ce visage radieux mais qui souhaita tout de même la laisser renouer avec ce travail auquel elle tenait tant. Bien, fais en sorte avec Elliot de rendre une petite visite aux parents de Carlie Harper, pour leur annoncer la nouvelle et leur soutirer des informations, ordonna-t-il après un court silence.
- On peut s'en occuper avec John de ça, suggéra Fin pour alléger temporairement le poids d'Olivia, qui décida gentiment de ne pas s'opposer à l'offre.
- Merci, Fin. Dans ce cas on va essayer d'en savoir un peu plus sur cette fameuse Rachel que Melvin a évoqué", proposa-t-elle en retour en intégrant Elliot dans son groupe, visant à être la plus productive possible.
OoOoO
Olivia ne put résister à l'envie de taquiner son équipier une fois revenue dans les bureaux. Elle scruta sa nuque irritée et son dos tourmenté tout en faisant le tour de son bureau pour s'installer en face de lui. En prenant place elle s'attarda sur des détails tels que son pouce et son index fixés sur sa tempe gauche ou encore son autre main parcourant les dossiers de l'enquête en cours à la volée. Puis elle se pencha et inclina sa tête de sorte à établir une véritable connexion entre leurs regards, les bras croisés sur le support. Elliot releva alors la tête, mais même s'il tentait d'être réceptif à l'approche de sa partenaire, le bleu de ses yeux semblait toujours noyé dans les documents. Il apprécia néanmoins l'intention.
"Hé", lui susurra-t-elle spontanément, réticente à l'idée qu'il oublie déjà sa présence et le soutien qu'elle pouvait lui apporter.
En temps normal elle l'aurait imaginé détaler du commissariat, furieux, pour se défouler sur le premier poteau ou la première bouche à incendie qu'il croiserait.
Et là, elle le voyait crispé sur sa chaise de bureau, tentant de se maintenir en cage le plus longtemps possible. Une partie d'elle en était soulagée, mais l'autre la dominait, et cela lui fendait le cœur.
Elliot ne put s'empêcher de lui dévoiler un sourire attendri même s'il fut de courte durée. Le sérieux reprit le dessus sur tout le reste. Ils devaient savoir qui était à l'origine de tout ça.
