CHAPITRE 6: Enquête fébrile
Munch s'éparpilla dans les bureaux pour distribuer des cafés à toute la tribu. Ceux-ci furent bien accueillis par Olivia et Elliot qui étaient prêts à vénérer leur camarade tandis qu'ils réchauffaient leurs mains fatiguées sur leurs mugs. L'enquête promettait d'être laborieuse, et ils n'étaient pas contre un gain de force et de courage supplémentaire. Fin débarqua à son tour pour enfiler sa veste en cuir et réclamer l'attention de son équipier qui se complaisait dans son rôle de serviteur dans l'unité. Il posa une main sur le bureau d'Elliot et Olivia pour leur faire part de leur programme avant de partir à l'affût de nouveaux indices. Ils furent de toute ouïe.
"On a réussi à choper l'adresse des parents de Rachel Bridges avant que Rawls se barre, si ça vous intéresse, leur informa Fin qui sortit une note de sa veste pour la leur confier. Nous, on s'occupe de ceux de la victime, ça va être gai, ironisa-t-il ensuite.
- Comment vous.. ? demanda Elliot déconcerté, s'interrogeant sur la manière dont ils auraient bien pu s'y prendre avec Cragen sur le dos.
- Shhhhh, tu ne voudrais pas savoir, bluffa Munch l'index sur les lèvres en se donnant l'air d'un cachottier.
- T'inquiète on a rien eu à lui demander, il s'est sûrement dit qu'on l'innocenterait plus vite si on s'empressait de fouiller la propriété, les rassura immédiatement Fin, malgré tout amusé par les insinuations de son équipier.
- Bon courage pour leur annoncer la nouvelle, vous en aurez sûrement besoin, leur souhaita Olivia qui reclassa ses piles de papiers pour se préparer à partir à son tour.
- On vous tiendra au jus", garantit Munch qui leva son mug vers eux et trinqua par télépathie avant de finir son contenu et de suivre son acolyte.
Elliot les salua puis s'empara de la note pour la lire tout en se balançant sur sa chaise. Pendant qu'il prenait le temps d'enregistrer l'adresse inscrite dessus, Olivia se leva dynamiquement pour lui subtiliser le bout de papier, chose qu'il n'avait pas vue venir. Devant son immense regard céruléen teinté de surprise, elle trouverait regrettable de ne pas le défier davantage avec le sien qui était toujours couvert d'un brun chaleureux.
"Quoi, tu veux quand même pas que je t'en fasse une photocopie ?" le charria-t-elle dans le simple but de savourer ce bref instant où elle sentait avoir plus le contrôle sur lui que l'inverse.
Elliot commença à rire par le nez tout seul, retournant ainsi complètement la situation puisque la surprise passa aussitôt dans le camp de son équipière.
"..Quoi ? Ça y est on t'a perdu ? L'inspecteur Stabler n'est plus joignable ? s'inquiéta-t-elle, son sourire grand ouvert restant en suspens pour témoigner de son embarras.
- Non.. Non, ce n'est rien. Je me disais juste que t'étais bien là, lui répondit-il en coinçant son stylo entre ses deux paumes et en baladant ses yeux sur son interlocutrice de haut en bas.
- Je ne suis pas une simple stagiaire, Elliot.. dit-elle alors en détournant le regard. Je ne compte pas repartir de sitôt, ajouta-t-elle en relevant peu à peu la tête vers lui après un temps de pause.
- ..."
D'abord hébété à l'écoute de cette annonce pourtant peu surprenante, Elliot sourit. Et ce n'était guère le genre de sourire gratuit qu'il donnait à ses suspects lorsqu'il s'agissait de jouer un rôle auprès d'eux. C'était un sourire de nostalgie, qui répondait à l'éternelle bienveillance qui se dégageait des yeux de son équipière. En aucun cas il jugeait lui-même que c'était un sourire de "bienvenue". Il n'avait pas à la lui souhaiter, et c'était tout naturel puisqu'elle connaissait ce commissariat comme sa poche et qu'elle y avait vécu autant de choses que lui. Tant d'épreuves, tant de doutes entremêlés de regrets, de remises en question.. qui se transformaient la plupart du temps en moments de partage dès que l'un invitait l'autre à s'ouvrir.
"Dans ce cas, dépêchons-nous de récupérer un mandat pour fêter ça dans la maison des Bridges", proposa gaiement Elliot qui quitta sa chaise avec détermination.
OoOoO
Leur chemin tout tracé, le voyage en voiture fut efficace. Avant de descendre du véhicule, Olivia repensa à cette étrange séquence dans la salle d'interrogatoire où Elliot avait vraisemblablement décidé de passer ses nerfs sur Melvin. Souhaitant prendre des pincettes avec son équipier, elle ferma un instant les yeux puis prit le temps de passer sa sa langue entre ses lèvres pour les humidifier. Elle attendit de s'adapter au nouveau rythme de sa respiration avant d'oser poser une question qui n'était pas forcément censé sortir de sa propre bouche.
"Elliot.. En ce qui concerne Carlie.. commença-t-elle alors qu'il s'apprêtait à ouvrir la portière.
- Quelque chose te perturbe à son sujet ? supposa-t-il intrigué, se repositionnant sur son siège.
- C'est que.. est-ce qu'elle ne te rappellerait pas.. oh et puis non laisse tomber, renonça Olivia à la fois si proche du but et si proche du précipice, le risque étant bien trop important selon elle.
- Ooooh je connais ce regard, affirma Elliot en pénétrant celui-ci du sien. T'as peur d'affecter mon ego, c'est ça ? Oh tu sais, je m'en remettrai, lui promit-il avec auto-dérision, conscient que son propre caractère rendait difficile tout respect de ses promesses.
- Dans ce cas donne moi des claques, porte plainte ou ce que tu veux si je n'aurais jamais du poser cette question, d'accord ? lui dit-elle, yeux dans les yeux, empruntant volontairement la voie de l'exagération pour s'assurer de son consentement.
- On a pas tant de temps que ça alors dépêche, lui demanda-t-il pour être sûr d'en finir au plus vite peu importe le type de remarque que son équipière avait à faire.
- ..Est-ce que Carlie ne te rappelle pas Cathy quand elle était plus jeune ? C'est peut-être pour cette raison que tu as réagi de cette façon avec Melvin ?", l'interrogea Olivia qui savait pertinemment que le mieux était de garder ça pour elle. Elle secoua d'ailleurs la tête au ralenti suite à l'expression de cette idée, déçue d'avoir cédé à ce minable tourment plutôt que de laisser Elliot respirer lui-même. Déçue d'elle-même.
Mais elle ne pouvait lutter contre cette manière qu'il avait d'accélérer le rythme de la conversation. Elliot demeura muet, le regard vague sur son tableau de bord. Ce ne fut qu'une dizaine de secondes plus tard qu'il entreprit d'ouvrir la portière pour de bon. Olivia n'eut alors d'autre choix que de l'imiter dans sa manœuvre, même si ses yeux inquiets rivés sur lui faisaient ralentir considérablement la cadence. Se rappelant alors qu'ils devaient se rendre promptement chez les Bridges, elle marcha, telle une enfant punie, jusqu'à monter sur le trottoir de droite où se situait la maison. Mais lui n'en fit pas autant. Il croisa ses bras sur le dessus de la portière qu'il n'avait pas encore refermée, attitude qu'il accompagna d'un vaste soupir. Olivia, qui marchait devant lui non sans un certain flottement, se retourna au son de la voix de son équipier.
"Elle lui ressemblait comme deux gouttes d'eau.. débuta Elliot qui se frotta le front contre ses avant-bras, comme pour essuyer des larmes dissidentes. Quand elle était ado, compléta-t-il ensuite comme s'il donnait la parole à sa propre respiration.
- ..Tu parles bien de Cathy ? vérifia-t-elle en se rapprochant de lui d'une voix peu portante, craignant de l'ébranler.
- Parfois, je lui en veux d'être partie sans nous donner une chance d'en discuter.. Il m'arrive même de lui souhaiter du mal, alors que Maureen, Kathleen, Dickie et Lizzie ont besoin d'elle..", s'exprima-t-il en papillonnant des yeux, comme pour flouter cette vérité qu'il ne pouvait affronter.
Pour le tempérer, Olivia lui massa d'une main le haut de sa colonne vertébrale. D'une main presque maternelle, un geste doux mais ferme, afin de lui marquer un soutien sans faille.
"Alors que c'est moi qu'ai tout foutu en l'air.. poursuit-il, sentant son cœur fondre à ce contact.
- Cathy t'aime, Elliot, le réconforta Olivia sans interrompre sa caresse amicale.
- Elle m'a fait signer les papiers du divorce, répondit-il plus sèchement. Et lorsque j'ai sonné à sa porte pour les lui rendre.. on s'est regardé comme des étrangers. Des étrangers qui ont flirté et qui sont allés bien trop loin, ajouta-t-il en se retenant comme il pouvait de craquer devant son équipière attentive.
- Comment tu peux dire ça ? lui demanda-t-elle bouleversée, prête à s'effondrer mentalement à ses côtés. Si tu cherches à prendre contact avec elle, je suis sûre que..
- ..Non, murmura-t-il impuissant. Non, non, rien ne peut plus être comme avant."
Le silence s'abattit sur eux et leurs regards tentèrent de fusionner en vain jusqu'à ce qu'Elliot claque la portière de la voiture de fonction, pour se délivrer de cette histoire à laquelle il était enchaîné depuis des années.
"Je le sais, Olivia", insista-t-il après avoir augmenté la distance entre eux de quelques centimètres.
Olivia relâcha les bras et les épaules, puis soupira du nez en se mordillant les deux lèvres de l'intérieur. Ils allaient devoir se rendre sur une potentielle scène de crime dans cet état d'esprit confus, et s'investir dans leur travail d'officier de police, comme si de rien n'était. Cependant, Elliot qui restait à marcher devant elle dans un premier temps les mains dans les poches et les jambes nerveuses, se mit à ralentir pour se déplacer peu à peu au rythme de sa partenaire.
"Si je m'en suis pris comme ça à Melvin, c'est parce qu'il pourrait être à la fois mon harceleur et le tien. Ce crime a tout sauf l'air d'une simple coïncidence", expliqua-t-il en vitesse avant de prendre les devants et d'emprunter les petits escaliers menant à la porte des Bridges.
Elliot fit retentir la sonnette, et dès cet instant Olivia fut convaincue qu'il faisait tout pour lui dérober l'opportunité de lui répondre. Elle patienta derrière lui sur les marches de cet escalier étroit, jusqu'à ce qu'une dame daigne finalement les accueillir. C'était qu'elle avait froid dans son gilet fin, elle n'avait pas pris le temps d'enfiler une tenue convenable, tant les événements l'avaient bousculée.
"Bon..jour ? commença la dame, quelque peu impressionnée par ces deux inconnus de plutôt grande taille.
- Bonjour Mme Bridges, répondit Olivia qui esquissa brièvement un sourire pour la rassurer, rejoignant Elliot sur le palier. Lui c'est l'inspecteur Stabler et moi l'inspecteur Benson, dit-elle en présentant son badge en même temps que lui.
- Vous êtes toute seule ? la questionna spontanément Elliot.
- O..Oui, mon mari travaille toute la journée, y a-t-il un problème ? demanda-t-elle en retour d'un ton méfiant gorgé de mielleux.
- Il se peut que oui, la renseigna pauvrement Olivia. Vous êtes au courant qu'une fête a eu lieu chez vous hier soir ?
- Une fête ?! s'indigna la mère d'un subtil mouvement de recul du buste. Je.. non, à vrai dire moi-même j'étais partie à l'extérieur fêter notre anniversaire de mariage avec mon mari, mais.. Qu'est-ce que cette sale chipie de Rachel a encore fait ? s'énerva-t-elle, agrippant son coude d'une main et glissant l'autre sous son collier de perles qui contournait sa poitrine.
- Nous enquêtons actuellement sur la mort de Carlie Harper qui serait apparemment une très bonne amie de votre fille, et il est fort probable que le meurtre se soit produit chez vous, développa Elliot en tout professionnalisme.
- Ah non ! Vous allez tout mettre sens dessus dessous c'est ça ?" Vous avez un mandat au moins ? paniqua la dame un tantinet maniaque.
Prenant connaissance du mandat de perquisition, elle laissa entrer ses visiteurs d'un air importuné, échouant dans sa tentative de les tenir à carreau. Ils mirent alors les pieds dans une modeste maison garnie d'une décoration somme toute classique, et en entrant ils eurent directement accès à la salle à manger qui était connectée au salon. Olivia et Elliot constatèrent que la demeure bénéficiait effectivement d'assez d'espace pour y organiser une soirée mouvementée; elle comportait peu de mobilier superflu. Excepté cette table de baby-foot qui leur sauta aux yeux, régnant en maître en plein milieu.
"Voyez dans quelles inventions saugrenues Rachel investit son argent de poche.. quand ce n'est pas pour amocher son look ! s'exclama la dame qui avait bien l'intention de mettre son grain de sel à la vue de la curiosité des deux inspecteurs.
- Dans quel état avez-vous trouvé la maison en rentrant hier soir Mme Bridges ? lui demanda Olivia qui choisit d'ignorer son précédent commentaire, pendant qu'Elliot examinait les alentours d'un œil averti.
- ..Nous avons passé la nuit à l'hôtel avec mon mari, et moi je suis rentrée au petit matin tandis que lui s'est rendu directement à son travail, répondit-elle, pointilleuse sur la clarté de ses propres propos.
- Et vous n'avez rien remarqué d'anormal ? s'interrogea Elliot qui éternisa son regard sur quelques photos de famille avant de réactiver son radar.
- Ma fille a le don de camoufler tout ce qu'elle manigance, répondit-elle dans une attitude d'exaspération fébrile. Même si je me doute qu'elle a fait quelque chose, jamais elle ne s'abaissera à m'avouer ou à me montrer quoi.
- Il n'y avait aucun déchet par terre ? Des traces qui vous auraient interpellée ? Des meubles qui auraient peut-être été déplacés à votre insu ? enchaîna Olivia qui comptait bien poursuivre la fouille en dépit du point de vue de son interlocutrice.
- Un point positif c'est qu'elle sait faire le ménage, inspecteurs, répondit la mère en hochant la tête pour confirmer son propre sous-entendu.
- Vous permettez que j'aille voir un peu sa chambre ? demanda Olivia qui touchait déjà la rampe de l'escalier en pointant l'étage de son autre main.
- Faites-vous plaisir, ironisa Mme Bridges en levant les yeux au ciel.
- Et est-ce que vous pouvez m'indiquer où sont les toilettes s'il vous plaît ? se manifesta à son tour Elliot, souriant et confiant en ce qui concernait son timing.
- Mais bien évidemment cher monsieur, répondit-elle de manière sarcastique avant d'admettre son charme et de le guider vers la salle de bains où elle le laisserait faire sa commission. Je vais vous faire un café tiens", se mit-elle en tête en l'abandonnant devant la porte.
OoOoO
La chambre de Rachel était à première vue tout à fait normale, voire trop normale, comme si sa conception correspondait en grande partie aux idéaux de sa mère. Seuls les multiples posters de groupes de rock et métal collés au mur semblaient, aux yeux d'Olivia, respirer la jeunesse et rompre avec cette morosité suffocante. En jetant un œil aux tiroirs, elle découvrit quelques photos de Rachel en uniforme scolaire en compagnie de Carlie qui démontraient sans nul doute l'étendue de leurs liens. Puis elle eut un réflexe, celui de s'attarder sur le lit, dont elle fit immédiatement valser les draps dans le but de vérifier leur état ainsi que celui du matelas, en passant par les lattes. Munie d'une lampe UV, elle ne tomba néanmoins sur aucune trace compromettante, sachant que le lit n'avait pas pu être entièrement lavé en si peu de temps. Le drap housse était suffisamment froissé pour supposer qu'il y avait eu de l'agitation la veille, mais rien de concret n'était à signaler.
L'investigation improvisée d'Elliot ne fut pas non plus glorieuse de son côté. Il commença sérieusement à envisager la possibilité que Rachel soit apte à rentrer dans la catégorie des suspects. L'accuser de complicité fut déjà une option beaucoup plus tentante, puisqu'il y avait de fortes chances qu'elle eut passé un coup de balai pour effacer les preuves et ainsi éviter de se faire rappeler à l'ordre par sa mère -et par la police, accessoirement-.
Peut-être que le crime s'était déroulé ailleurs. Peut-être qu'ils avaient suivi la mauvaise piste, qu'il leur manquait un élément de contexte crucial pour démêler tout ça. Peut-être qu'un personnage-clé, qu'ils ne soupçonnaient pas, était au rendez-vous et que lui seul détenait toutes les informations dont ils avaient besoin. Et qu'il prenait un malin plaisir à le faire. Elliot était persuadé d'avoir raison sur tous ces points, excepté l'idée d'une fausse piste. Celle-ci était si logique, si évidente, qu'elle pouvait en paraître dérisoire, mais il eut l'impression que quelqu'un cherchait tout bonnement à leur mettre des bâtons dans les roues. Qu'ils savaient que le bout du tunnel était proche, mais qu'un mur immense les empêchait de prouver qu'il existait réellement.
Épuisé de ces recherches non concluantes, Elliot s'appuya sur le rebord de la baignoire les deux bras tendus. Puis un regard hasardeux l'amena à distinguer une porte discrète se fondant dans le décor, et à susciter son intérêt par un grand froncement des sourcils. Deux commodes posées côte à côte cachaient partiellement cette porte et semblaient la rendre inaccessible, mais l'inspecteur n'allait pas se laisser désemparer par une telle broutille. Il déplaça subtilement un des deux meubles afin d'avoir tout juste l'accès sur la salle qui se trouvait derrière. Lorsqu'il parvint à s'introduire dans cette dernière, il observa machinalement autour de lui avant de déduire qu'il s'agissait d'une simple buanderie, qui faisait également office de débarras. La pièce dégageait une atmosphère lugubre, et l'idée qu'elle puisse seulement être éclairée par la lumière de la salle de bains n'arrangeait rien.
La poussière volait sans arrêt. Son odeur devenait insupportable, mais Elliot ignora très vite ce détail en identifiant la présence d'une nouvelle porte au fond de la pièce. Au moment où il entrouvrit la porte, la lumière du jour qui pénétra la buanderie lui fit systématiquement comprendre qu'elle menait à l'extérieur, telle une sortie de secours. Il fut aussitôt tenté de creuser le petit coin de terre dans le mince espoir d'y trouver l'arme du crime, qui devait nécessairement être un couteau ou un autre objet pointu insolite au vu des blessures infligées à Carlie. Mais il recula devant cette pulsion, car conscient qu'il ne pouvait se permettre de franchir cette limite dans son travail et que c'était à la police scientifique de s'en occuper dès qu'il les aurait mis sur le coup.
Ne voulant pas risquer de s'attirer les foudres de Mme Bridges, Elliot s'empressa de faire demi-tour en prenant soin de fermer les deux portes et en replaçant les commodes à leur position initiale. Regagnant ensuite la salle principale, il y retrouva Olivia qui dégustait son café, assise à la grande table. A chaque fois qu'elle reprenait une gorgée elle semblait éprouver une certaine difficulté à reposer sa tasse. Il ne se prétendait pas voyant ni mentaliste, mais pour lui l'interprétation de cette attitude était claire: elle était repartie bredouille de sa visite à l'étage, et exprimait par ce simple geste sa déception. Il le savait puisque lui-même aurait goûté à ce café de la même façon s'il avait ressenti ce sentiment d'échec. Lorsqu'il tira une chaise pour s'installer à côté d'elle, il remarqua vaguement que Mme Bridges était en train de nettoyer sa cafetière.
"Vous êtes-vous senti à l'aise sur mon trône, Mr Stabler ? le réveilla-t-elle en lui servant son café accompagné d'une remarque de mauvais goût dans une tasse plus coquette.
- ..Plus ou moins, répondit-il d'un petit sourire gêné en joignant ses mains à l'aide de ses coudes sur la table. Savez-vous à peu près quand votre mari ou votre fille rentrera ici ? demanda-t-il sans temps mort en reposant ses mains sur la table, passant habilement d'un sujet à l'autre.
- Je vous l'ai dit, il est à peine midi et mon mari travaille toute la journée. Quant à ma fille.. son emploi du temps est.. comment dire.. variable, oui c'est ça, donc im-po-ssible de vous renseigner à ce sujet ! répondit-elle, à la fois offusquée et fière d'avoir raison.
- Maman, ça y est j'suis rentrée.. c'est qui eux."
Une nouvelle voix féminine tombant à point nommé résonna dans la maison. Une voix portante mais grave, traduisant en apparence une sorte de laisser-aller dans les bonnes manières. Olivia et Elliot se débarrassèrent aussitôt de leur pause café et se levèrent pour saluer celle dont le nom était assurément Rachel Bridges. Cette dernière projetait du noir et blanc de la tête aux pieds; elle portait des bottes noires en cuir verni qui effleuraient ses genoux avec des talons de deux centimètres, des collants plus discrets à rayures verticales noires et blanches, ainsi qu'une robe courte à carreaux dans les mêmes tons. Elle vêtait également quelques accessoires, notamment une ribambelle de bracelets ou encore un collier au ras du cou auquel était accroché un rosario. Au niveau capillaire, sa frange sombre alignée au ras des paupières était aussi carrée que ses pointes. En fin de compte, seul son regard cuivré, soutenu par un eye-liner noir, ainsi que ses lèvres au naturel faisaient exception à cette apparence qu'elle s'était forgée.
"Les petites pestes reviennent toujours sur les lieux du crime, on ne vous l'a jamais dit ?" murmura Mme Bridges à l'arrivée de sa fille, derrière les deux officiers.
Elliot tiqua sur cette remarque, jamais il ne pourrait parler dans le dos de sa progéniture de cette manière. Jamais il ne pourrait leur manquer ainsi de respect, peu importait l'autorité qu'il exerçait sur elles. Olivia, quant à elle, trouva tout simplement Rachel plus jolie que ce que le jugement péjoratif de sa mère pouvait laisser imaginer. Devant la posture et le regard alarmés de la jeune fille, elle chercha absolument à la mettre en confiance.
"Bonjour Rachel, commença doucement Olivia en se rapprochant d'elle. Moi c'est l'inspecteur Benson et lui c'est..
- Il s'est passé quelque chose hier soir ?" l'interrompit-elle toute tendue en pénétrant ses doigts dans les coutures de sa jupe. Sa voix tremblotait.
Olivia comprit tout de suite. Notant la façon qu'elle avait de la fixer elle en continu plutôt que d'affronter son parent, elle perçut ce signe comme un appel au secours.
"Mme Bridges, pouvez-vous.. nous laisser seuls s'il vous plaît ? demanda Olivia qui respira et se retourna à peine pour ne pas quitter Rachel des yeux.
- Je suis encore chez moi à ce que je sache !" se révolta-t-elle subitement.
L'esprit d'équipe d'Elliot le motiva à éveiller le côté docile de Mme Bridges qui sommeillait en elle, le perçant alors de ses yeux azur. Olivia jalousa un instant son statut de bel homme en observant l'effet immédiat que cela procurait à la dame.
"..Eh bien je vais me balader dans le voisinage cinq minutes, tiens", se résigna-t-elle enfin avant de s'éclipser, le visage renfrogné.
Lorsque qu'elle fit claquer la porte d'entrée, le courant d'air qu'elle répandit dans la maison fut indubitablement synonyme d'une sensation de délivrance dont le duo d'inspecteurs se délecta. Soufflant un coup, Olivia passa une main délicate sur l'épaule de Rachel de sorte à la guider vers le canapé en velours du salon. Elliot suivit tranquillement le mouvement, souhaitant laisser assez de temps et d'espace à son équipière pour la laisser gérer la situation avec la jeune fille, jusqu'à ce qu'il puisse prendre place à son tour sur le sofa de sorte à ce que cette fille se sente entourée et en sécurité. Et non menacée.
"Donc Rachel, je n'ai pas eu le temps de faire les présentations toute à l'heure, mais tu as l'air de savoir pourquoi nous sommes venus jusqu'ici pour te parler.. je me trompe ? lui demanda patiemment Olivia, se penchant sur ses genoux et tournant sa tête de côté pour voir son visage.
- Y a eu une embrouille, ça j'ai pas besoin d'avoir un énorme quotient intellectuel pour m'en douter.. répondit-elle d'un ton dur et nerveux, frottant simultanément ses mains sur ses cuisses pour évacuer son stress. Et ce que vous allez me dire, c'est que ça va être de ma faute, et que vous devez m'arrêter, ajouta-t-elle les joues rougissantes et les sueurs froides sous sa frange et sur sa nuque.
- Absolument pas, la rassura Olivia, pour le moment nous allons seulement essayer de vous poser quelques questions.
- Par rapport à quoi exactement ? Il est arrivé quoi à qui ? s'inquiéta Rachel prise de panique en tournant vivement la tête des deux côtés dans l'espoir d'obtenir une réponse claire d'un de ses deux interlocuteurs.
- Votre amie Carlie Harper est malheureusement décédée hier soir, nous ne savons pas à quelle heure exactement. Je suis désolé, s'excusa Elliot qui détestait avoir à annoncer ce genre de nouvelles, comme tout être humain.
- C..Carlie ? Elle est.. morte ? N..Non non non non je suis en train de cauchemarder, vous débarquez de nulle part et là vous dites que.. non, nooooon.. fondit en larmes Rachel qui posa ses mains tremblantes sur ses oreilles en berçant sa tête, espérant qu'elle était jusque là déconnectée du monde réel et qu'elle n'allait pas tarder à retrouver celui-ci.
- Nous sommes sincèrement désolés, Rachel, nous savons que vous teniez particulièrement à elle, lui dit Olivia de sa voix la plus douce, bien que consciente qu'une étrangère serait loin d'être en mesure de lui apporter le réconfort nécessaire. Malgré tout, nous avons besoin de votre coopération pour retrouver le coupable et nous allons tout faire pour le coincer, vous avez notre parole, lui assura-t-elle ensuite en priant pour qu'elle soit réceptive à cette perche tendue.
- Je ferai tout.. pour la venger, et me faire pardonner de mon pêché.. Demandez-moi tout ce que vous voulez, fit-elle serment, déterminée à apporter sa pierre à l'édifice.
- Rachel, surtout gardez en tête que ce n'est pas de votre faute, peu importe les circonstances de cette tragédie, insista Olivia. Ne vous tenez pas responsable d'un crime que vous n'avez pas commis. Pouvez-vous nous dire comment était Carlie en général et comment s'est-elle comportée au cours de cette fête ?
- Je sais pas trop quoi vous dire.. c'était ma meilleure pote, on se partageait tout depuis le collège, donc je dirais.. depuis presque dix ans. Depuis un ou deux ans elle est devenue un peu bizarre mais vu que je le suis devenue aussi, ça a fait que.. qu'on a pu s'accepter plus facilement quoi, se livra Rachel nostalgique avec les yeux qui brillaient encore suite à sa récente crise.
- C'est d'ailleurs cette bizarrerie qui était le thème de votre soirée, d'après le témoignage de Melvin Rawls, c'est bien cela ? demanda Elliot qui dissimula sagement son impatience de détruire la crédibilité de son précédent suspect.
- On était tous un peu bizarre, ouais c'était le principe.. Oh mon dieu, ce crétin de service l'a tellement collée, vous pouvez pas savoir.. j'avais même envie de le tuer moi-même pendant une bonne partie de la soirée, à se demander pourquoi je l'ai invité, se défoula Rachel en guise de réponse.
- Vous pensez qu'il l'a tué ? approfondit Elliot, le regard pointé sur l'expression hésitante de la jeune fille.
- Bien sûr.. que j'ai envie de le penser. On en serait vite débarrassés comme ça. Mais ce que je pense réellement là maintenant.. c'est qu'il y a un autre type qu'elle semblait fréquenter et qui s'est incrusté chez moi pour être de la partie, mais elle ne m'avait jamais mise au courant qu'elle le voyait avant ce soir-là, et ça me tracasse, se confia Rachel qui se mordit la lèvre inférieure et releva la tête vers ses interlocuteurs, le visage pâle.
- C'est intéressant ce que vous dites là, l'encouragea Olivia. Et si l'on met de côté cette personne pour le moment, savez-vous si quelqu'un était susceptible de lui en vouloir ?
- On fréquente la même université, et franchement là-bas tout s'est toujours à peu près bien passé. Mais dites-vous bien que j'ai réuni tous les cas particuliers à ma soirée pour aider certaines personnes à s'intégrer dans un groupe, donc qui sait ce qu'ils pouvaient penser et jusqu'où ils pouvaient aller, là-dedans.. expliqua Rachel qui se noya une fois de plus dans les regrets tout en secouant sa tête baissée qu'elle tentait de maintenir à l'aide d'une main sur son front.
- Vous n'aviez que des bonnes intentions, Rachel, la consola à nouveau Olivia en caressant son dos, tandis qu'Elliot prenait quelques notes et continuait de presser ses lèvres en signe d'approbation. Pour en revenir donc à cet individu que vous avez évoqué.. savez-vous comment il s'appelle ? Ou.. à quoi il ressemble ?
- Carlie a pas voulu me le présenter justement, quand je lui ai demandé elle avait l'air toute contente mais elle s'est mise à me parler d'autre chose, je vous avoue que je n'ai pas compris, répondit la jeune fille qui transmit son incompréhension par un regard et une gestuelle agités. Pour ce qui est de la dégaine du type, malheureusement j'ai jamais réussi à l'approcher, il faisait toujours en sorte de se cacher et se mettre à l'écart. Je me souviens juste d'un jean, d'une veste en polyester beige et d'une casquette qu'il rebaissait souvent. Pas de son visage.
- Nous vous remercions déjà de nous avoir fourni ces informations, lui dit Olivia d'un sourire qui tentait de se mettre à la place de la victime.
- ..Vous avez observé l'attitude de ce garçon ? creusa davantage Elliot.
- Il avait l'air beaucoup plus âgé qu'elle, c'est ça qui me choquait le plus ! Sinon concernant son attitude.. oh mon dieu, c'est vrai je me rappelle, je le voyais discuter à plusieurs reprises avec son petit frère, c'est pour ça que je me retrouvais à le surveiller quasiment tout le temps, révéla-t-elle, peinant à masquer son état de choc quant à son oubli.
- Quel petit frère ? réagit Olivia intriguée.
- Bah le petit frère de Carlie ! Elle l'hébergeait dans son appartement à cause de ses parents complètement chtarbés, tellement chtarbés qu'ils ont même jamais cherché à le retrouver !"
Le regard d'Olivia traversa alors la présence de Rachel pour se poser immédiatement sur celui de son équipier. Elle ressentit simplement le besoin de vérifier si la surprise s'était autant emparée de lui que d'elle. Ils se mirent ensuite silencieusement d'accord et s'apprêtèrent à épargner la jeune fille d'une autre série de questions pour le moment, et à la laisser un peu seule pour décompresser. Cependant, lorsqu'ils se préparèrent à se lever, Rachel eut une autre violente prise de conscience.
"..Oh mon dieu, oh mon dieu.. je.. il.. il y avait des traces de sang dans les toilettes.. et j'ai tout enlevé.. par réflexe.. je voulais.. je ne voulais juste pas.. mon dieu pourquoi j'ai fait ça.. ?! s'écria-t-elle, tenant difficilement en place sur le canapé au cours de cette confession.
- Des traces de sang vous dites ? Vous rappelez-vous où exactement ? Cela peut nous aider à reconstituer la scène, précisa Olivia qui essayait de réprimer la douleur de lui infliger un nouvel interrogatoire.
- Il.. Il devait y en avoir sur la cuvette et.. sur le carrelage.. c'est.. c'était plusieurs petites traces, je croyais.. que c'était une fille qui ne savait pas.. gérer ses pertes, vous comprenez ? bégaya Rachel.
- Vous ne pouviez pas savoir, Rachel, la calma Olivia sous les yeux d'un Elliot mitigé. Et rien ne peut nous confirmer non plus qu'il s'agissait bien du sang de Carlie.
- Pouvez-vous nous confirmer que Melvin Rawls a bien ramené votre amie ET son frère chez elle ? la questionna Elliot en gardant tout son sérieux.
- Melvin l'a ramené.. NON ! rejeta la jeune fille en fronçant au maximum les sourcils. Il est certes monté dans la voiture avec elle sur le siège arrière, mais c'était l'autre type qui conduisait. Je ne pouvais pas me permettre de m'y opposer.. Après tout, lui il avait son permis contrairement à nous, et c'était hors de question qu'on prévienne ne serait-ce qu'un parent disponible, se justifia-t-elle en vain.
- Mmh.. réfléchit Elliot qui commençait à abîmer le papier de son carnet avec son stylo. Avez-vous reconnu le type de voiture qu'il utilisait ? Ou avez-vous retenu un élément de la plaque d'immatriculation ?
- J'y connais rien là-dedans, et puis je commençais à voir un peu trouble aussi.. répondit-elle, le regard cuivré qui flanchait. En tout cas j'ai trouvé le comportement de Carlie vraiment louche à ce moment-là et.. d'ailleurs son frère ? Où est son frère aujourd'hui ?!", s'affola-t-elle enfin.
A ce moment-là, Olivia sentit son portable vibrer dans la poche de son pantalon, et tandis qu'elle se leva promptement pour prendre l'appel, Mme Bridges signa la fin de sa promenade en faisant une entrée remarquée.
"Benson", s'éclipsa Olivia en se présentant rapidement à son interlocuteur distant.
Elliot rangea son carnet avant de se décider lui aussi à quitter sa position. Il estimait qu'ils avaient tous deux suffisamment dérangé la maison comme ça et qu'il était bientôt temps pour eux de récapituler les informations et d'étudier tout cela à tête reposée à l'unité. Mme Bridges jugea en rentrant l'état déplorable dans lequel semblait se trouver Rachel.
"Alors, comment s'est passée votre petite entrevue Mr Stabler ? lui demanda-t-elle les doigts entrecroisés, d'une curiosité qui étouffait ce dernier. Ma fille a réussi à vous vendre tout son cinéma ? ajouta-t-elle en remuant le couteau dans la plaie.
- Elle nous a été d'une aide que nous estimons précieuse, madame", la tacla-t-il en rangeant son stylo dans la poche de sa veste et en simulant un brin de malice, ne prenant pas réellement l'attitude de cette mère à la rigolade.
Cette brève altercation poussa Elliot à saluer Mme Bridges et à partir en coup de vent. Il patienta alors en bas des escaliers jusqu'à ce qu'Olivia soit disposée à l'accompagner jusqu'à la voiture de fonction. Lorsqu'il la vit remercier la mère et la fille avant qu'elle descende, l'impression qu'elle lui donna le frappa de plein fouet.
Il jurerait que le ciel lui était tombé sur la tête. Pas son regard sur elle, mais le ciel.
