CHAPITRE 9: Privés de vie privée
Elliot se demandait bien ce que l'appel lancé par leur supérieur réservait à Olivia, plus particulièrement lorsqu'il la vit baisser la tête en raccrochant et qu'il sentit son haleine sur son torse. Il vit même son regard vriller sous l'effet de sa chemise et de sa cravate, comme si elle souhaitait se réfugier à l'intérieur de sa veste. Il avait beau être proche d'elle au cours de cette brève conversation téléphonique, seules de faibles plaintes répétées daignaient sortir de sa bouche, s'il faisait abstraction d'un acquiescement final plutôt forcé.
Il ne savait pas vraiment s'il avait le droit de la toucher à cet instant. Les bras et les épaules, il y était habitué, mais.. il n'avait jamais vraiment eu le cran d'aller au-delà lorsqu'elle semblait avoir besoin d'un peu de réconfort. Il l'avait enlacé deux secondes tout au plus. Lui prendre la main ? Faufiler ses doigts à travers ses cheveux ? Essuyer des larmes qu'elle ne laissait jamais couler sur ses joues devant lui ? Aucune de ces attentions ne lui ferait plaisir, il en était convaincu. Olivia les jugerait certainement comme étant trop "chevaleresques" et futiles. Elle ne voulait pas se sentir protégée, mais épaulée. C'était tout ce qu'elle lui demandait.
Lorsqu'elle releva enfin les yeux vers les siens, il se contenta de procéder le plus simplement possible: se frotter la nuque en la questionnant sur ce qui n'allait pas.
"..Alors, qu'est-ce que ce bon vieux Capitaine t'a annoncé ? commença-t-il en arborant une mine faussement enjouée.
- Ce n'est pas bon signe.. il nous renvoie déjà chez nous alors qu'on devrait déjà être occupés à traquer cet homme, répondit Olivia qui se remettait déjà à fixer le col de sa chemise au cours de son explication. Il m'a dit qu'il avait fait appel à la vigilance de tous les services de transport, y compris les gardes-frontières si jamais Ewan parvenait à quitter la ville. Mais ce n'est pas parce qu'on est sûr qu'il ne passera jamais à la douane que l'on peut se permettre de le perdre de vue !
- La nuit commence à tomber et on a pas arrêté de la journée, sans compter la fatigue qui a affecté notre faculté de tir à tous les deux, je peux comprendre qu'il en soit venu à cette décision, tenta-t-il de relativiser avec un certain sourire dont il suspectait lui-même la crédibilité.
- Tu crois que Fin et Munch ont la même excuse ? Ils vont devoir se trimbaler toute notre charge de travail en plus de la leur, t'arrives à le tolérer ça ? se révolta-t-elle en faisant de brefs allers-retours à côté de lui tout en agitant les avant-bras.
- Je n'aime pas toujours me plier aux ordres, mais si on cherche à les aider en remontant maintenant, je sens qu'on ne va jamais nous en laisser l'occasion, dit-il en haussant vaguement les épaules. Lorsque le soleil se lèvera demain matin, Cragen pensera tout de suite qu'on sera devenus plus lucides, plaisanta-t-il ensuite pour la rassurer.
- Je n'en serais pas aussi sûre à ta place.. Je pense.. que Morales lui a annoncé quelque chose toute à l'heure qui pourrait bien tout chambouler pour t.. pour nous, lui confia-t-elle avec des lèvres entrouvertes qui trahissaient son hésitation du moment.
- Rah c'est vrai qu'on n'avait pas fini de débattre sur l'identité complète du type avec la voiture et sur ce qu'il foutait avec le gamin dans la vidéo.. Génial, maintenant on a pas moyen de se renseigner avant demain", marmonna-t-il en inclinant la tête pour se craquer le cou.
Olivia déglutit, avant d'entrouvrir davantage ses lèvres. Un sentiment de culpabilité s'empara de tout son être, un sentiment dont elle parvenait tout juste à juguler les frissons. Ce qu'Elliot ignorait, c'était que suite à l'appel de Cragen, Fin lui avait transféré une copie du dossier de l'homme qu'ils recherchaient, accompagné de sa photo d'identité. Il avait de même précisé dans son message que d'après le témoignage d'un officier assommé à l'entrée du département de police par le faux livreur en fuite, ce dernier ressemblerait comme deux gouttes d'eau au portrait du propriétaire de la Cadillac. Olivia était reconnaissante de pouvoir obtenir ces informations grâce à son collègue, mais une sensation de mal-être prenait le dessus sur tout le reste. Rien que d'y penser elle en eut mal au ventre.
Elle n'avait aucune raison de ne pas tenir Elliot informé. Mais elle eut toutes les raisons du monde de l'éloigner temporairement de cette vérité. De l'en protéger.
Ne lui reprochait-elle pas la même chose il n'y avait de cela pas plus de dix minutes ? Le stress d'Olivia teinta ses joues d'un rouge qui fit fondre les gouttes de sueur froide qui les sillonnaient. Ce stress semblait également influer sur la qualité de sa respiration et elle faisait de son mieux pour ne pas trépigner ou avaler bizarrement sa salive avant de saluer son équipier à la hâte et de s'éloigner de lui. Celui-ci jugea aussitôt son comportement louche, même s'il savait qu'Olivia cachait en général si bien son jeu qu'elle n'aurait eu aucun mal à le berner. A quelques détails près.
Mais il n'allait pas l'embarrasser davantage; il en avait déjà trop fait dans ce domaine. Sa préoccupation du moment était toute autre.
"Tu ne voudrais pas passer la nuit à la maison ? lui demanda-t-il d'un air qui le faisait paraître intrigué par sa propre initiative.
- ..Elliot, prononça Olivia en se retournant une énième fois vers lui, presque découragée après tous ses efforts de dissimulation. Si Cragen nous dit de nous reposer, je pense qu'il nous recommande aussi de rester séparés un petit moment, ajouta-t-elle dans un dernier espoir de le laisser sans faire trop d'histoires.
- Et je suis entièrement d'accord avec ça, approuva-t-il avant de resserrer sa mâchoire. Seulement, je ne peux pas te laisser rentrer chez toi avec tout ce qui s'est passé aujourd'hui, continua-t-il non sans inquiétude et son regard en fut la preuve.
- Je sais ce que tu veux dire, s'empressa-t-elle de répondre afin de s'épargner le baratin qu'il s'apprêtait sans doute à lui réciter. Il pourrait très bien revenir à tout moment dans l'immeuble, grâce à une clé que Carlie lui aurait donné. Mais si je fais comme si de rien n'était, il verra que je ne suis pas du tout déstabilisée par son manège, et peut-être qu'il se sentira suffisamment humilié pour commettre une erreur ! poursuivit-elle en s'étonnant de sa soudaine éloquence alors qu'elle se pensait peu confiante et fatiguée.
- Et tu tiens à tout prix à ce qu'il la commette sur toi, cette erreur ? réagit Elliot en rapprochant sa tête de l'oreille d'Olivia même s'il maintenait son regard sur le sien.
- C'est peut-être le seul moyen que l'on a pour l'attraper, et le plus rapide qui plus est. Il est intelligent, c'est évident. Un type pareil, il faudrait réussir à le faire craquer, le pousser dans ses derniers retranchements, dit Olivia qui répondit plus à ses propres convictions qu'à la question dangereuse qui lui était posée.
- Il est peut-être encore en train de nous épier en ce moment-même Olivia, et pourtant il n'y a que toi et moi dans cette rue, lui souffla-t-il presque sèchement comme pour la rendre craintive.
- Elliot, tu as écouté ce que.. ? demanda-t-elle en plissant les yeux devant l'absurdité de la remarque émise par son interlocuteur.
- Je préfère te forcer à rester chez moi plutôt que de te savoir prisonnière de l'imprévisibilité de ce type. Peut-être même qu'il pointerait un flingue sur la tempe de ce gamin devant ta porte pour qu'il y glisse une autre enveloppe afin d'y laisser ses traces ! s'emporta-t-il tout en faisant en sorte de ne pas trop élever sa voix.
- Au moins on est d'accord sur une chose, relativisa Olivia en dépit de son léger agacement. Mais tu ne vaudrais certainement pas mieux que lui si tu me gardais en otage.
- Mes intentions sont tout de même bien plus légitimes que les agissements de ce taré ! s'écria-t-il brusquement comme si tous ses battements de cœur étaient réunis dans ses paroles.
- De plus, ta famille pourrait très bien chercher à revenir habiter là-bas, l'ignora-t-elle en se bâtissant une nouvelle excuse. Après tout, c'est tout aussi bien leur maison que la tienne. C'est la vôtre.
- Ça suffit, tu peux me haïr autant que tu veux, mais la discussion est terminée. Monte dans la voiture", commanda-t-il en lui saisissant le bras et en ouvrant la portière pour passagers pour qu'elle prenne place sans plus tarder.
Olivia gémissait en essayant de le poignarder du regard pour qu'il lâche prise avant de la jeter sur le siège, en vain. Elle considéra qu'il fut trop tard pour se débattre lorsqu'il lui attacha la ceinture avant de faire le tour du véhicule pour s'installer lui-même à ses côtés.
Peut-être qu'elle était consentante, malgré tout.
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"On peut faire un léger détour avant de passer au huis clos ? demanda Olivia à son chauffeur avec un soupçon d'ironie après un mûr instant de réflexion, aplatissant sa joue gauche contre le repose-tête pour lui faire face.
- ..Je peux bien t'accorder ça", se raidit-il sur son volant en jetant un bref coup d'œil sur la manière dont elle le regardait.
Se laissant alors guider par les directives de sa partenaire, Elliot ne se rendit compte de la supercherie qu'à la fin du parcours. Il fut amené à freiner pile poil devant le lieu interdit, le lieu où tout avait commencé et où tout allait certainement mal se terminer s'il baissait sa garde. Olivia se mordit discrètement la lèvre inférieure à la vue de sa réaction. Elle remarqua bien qu'il se sentait désabusé et se douta qu'il n'allait guère tarder à exiger des explications de sa part, s'il résistait à l'envie d'appuyer sur la pédale d'accélération. Elle se chargea donc de prendre la parole avant qu'il ne fasse ou dise quoique ce soit de précipité.
"Je ne me fiche pas de toi, je t'assure. J'en ai juste pour cinq minutes, fais-moi confiance, lui garantit-elle en détachant lentement sa ceinture.
- Cinq minutes c'est suffisant pour que tu te loges et que je reste comme le dernier des abrutis à t'attendre toute la nuit, la contredit-il en continuant de fixer la route alors qu'il était en arrêt, même s'il ne l'empêchait pas réellement de descendre.
- C'est justement parce que je sais que tu en es capable que je ne pourrais me résoudre à faire ça, insista-t-elle en posant une main amicale sur le creux de son bras droit. De toute manière, il faut bien que je récupère quelques affaires avant d'envahir ta maison", ajouta-t-elle plus doucement en s'efforçant de lui afficher un sourire conciliant, qu'il ne vit qu'à peine.
Elliot soupira profondément, avant d'accompagner son équipière jusqu'à l'intérieur de l'immeuble. Les arguments de cette dernière étaient imparables, mais elle disposait en plus de cela cette force de persuasion indescriptible qui le troublait.
Sa décontenance n'eut plus aucune limite lorsqu'il la surprit en train de frapper à une porte du rez-de-chaussée, alors qu'il se dirigeait vers les escaliers.
"Qu'est-ce que tu fais ?" demanda-t-il en contorsionnant ses bras à l'aide de ses épaules de sorte à lui montrer ses paumes ainsi que son éternelle incompréhension.
Olivia grimaça devant cette manifestation de curiosité. Elle fit un semi-clin d'œil et de lèvre en direction de la porte avant de toquer à nouveau, pensant que la personne qui se trouvait derrière allait répondre à la question par sa simple présence. En effet, il s'agissait du concierge et la femme inspecteur n'était pas assez patiente pour accepter un café ou pour se plaindre de la météo hivernale auprès de lui. Elle avait un service à lui demander, et elle n'hésita pas à faire usage de son badge d'entrée de jeu pour l'inciter à coopérer.
"C'est de l'abus d'autorité ! la sermonna Elliot une fois le service rendu et la porte claquée.
- Ben voyons, voilà un acte tout à fait contraire aux principes d'Elliot Stabler ! Monsieur n'irait jamais aussi loin, même au nom de la justice, répondit-elle en finissant sur un rire, avec un certain sarcasme qu'elle s'en serait voulue de refouler.
- L'appartement de Carlie Harper n'est plus considéré comme une scène de crime, récupérer la clé comme tu l'as fait ne va pas te faire moins ressembler à une voleuse ! Pourquoi t'y rendre maintenant ? l'ignora-t-il volontairement pour peaufiner son sermon.
- Oh sûrement un de mes stupides caprices, répondit-elle dans une tentative d'auto-dérision qu'elle jugea elle-même pathétique. Si l'idée ne te plait pas, tu peux retourner attendre dans la voiture ou même rentrer chez toi directement, continua-t-elle en se retournant pour reprendre son ascension dans les escaliers, consciente qu'elle n'était pas du tout convaincante sur ce coup-ci.
- ..On a vu pire comme idée. T'as besoin de quelqu'un pour te surveiller, c'est peine perdue pour me faire faire machine arrière", conclut-il déterminé après être resté un bref instant immobile sur les deux premières marches.
S'il était un homme souvent enclin à la colère, Elliot était surtout un coriace. Il était capable d'extérioriser cette colère tout comme il pouvait l'emmagasiner. Olivia respectait cette facette de lui, et même si elle pourrait aisément se passer de sa compagnie oppressante, elle avait l'impression de le mener en bateau et cela la faisait se sentir honteuse. Elliot avait l'intention de veiller sur elle et sur ce soudain caprice qu'elle lui avait imposé. Et pourtant, la façon dont elle le traitait en échange la faisait paraître malveillante elle-même à l'égard de son partenaire.
Cette sombre pensée s'acheva bien heureusement lorsqu'elle déverrouilla la porte menant au modeste logement de la victime. Elle entra d'un pas solennel dans ce dernier puis se concentra à scruter les moindres recoins de gauche à droite, du sol au plafond. De son côté, Elliot la suivit au bout de quelques secondes les mains dans les poches, et fut davantage soucieux des agissements de son équipière que du mobilier. Il n'y avait pas grand-chose à dire sur ce lieu de vie, à part qu'il avait été conçu dans le même esprit que l'appartement voisin où vivait Olivia, à l'exception d'une atmosphère un peu plus excentrique.
Elliot n'était pas vraiment intéressé par la visite ou la fouille de la pièce principale, de la chambre ou de la salle de bains, surtout sans en informer Novak, la substitute du procureur. Sceptique, il contemplait Olivia de dos ainsi que sa démarche inhabituelle, et elle semblait prendre tout son temps lors de son exploration. Ce rythme fit revenir un tic à la charge, qui était inévitable: celui de lever et de tourner son poignet régulièrement pour observer les tics et les tacs des aiguilles de sa montre. Cela ne le distrayait pas assez, cependant.
C'est pourquoi il fut reconnaissant qu'une trouvaille signe la fin de cette inspection imprévue. Tandis que lui demeurait dans une position figée près de l'entrée, Olivia se retourna après avoir progressé jusqu'au fond de la grande salle, et la découverte qu'elle fit en regardant le canapé de face la soulagea, de même qu'elle lui fendit le cœur. Ce fut un sourire indéfinissablement triste qu'elle afficha lorsqu'elle marcha lentement vers l'objet qui avait attiré son attention: une peluche légère comme une plume qui représentait un petit tigre blanc avec une tête d'ours. Celle-ci exposait une sorte de cicatrice au milieu du ventre laissant entrevoir quelques flocons de rembourrage à l'intérieur. Olivia l'enleva de son support pour la fixer longuement et la toucher d'un bout à l'autre, avant de fermer les yeux et de la serrer très fort contre sa poitrine. Les yeux céruléens d'Elliot s'agrandirent à la vue de cette scène qu'il parvint à déchiffrer à son plus grand regret. Cette peluche appartenait bel et bien à Nate et il ne put s'empêcher de destiner une de ses pensées à sa propre famille qu'il n'avait plus la chance de voir, ni même de protéger. Plus son équipière l'appuya contre elle, plus il dut lutter pour repousser ses sanglots. Ceux-ci débordaient sans cesse, si bien qu'il se sentit irrité et contraint de se cambrer légèrement en arrière pour les forcer à rester enfouis au fin fond de son regard.
Lorsqu'Olivia se ressaisit enfin elle-même, elle s'en voulut de faire attendre son équipier, et se précipita jusqu'à la porte en possession de la peluche. En frôlant son ami, celui-ci posa instinctivement une main sur son épaule, comme un besoin de s'accrocher à quelqu'un pour éviter le précipice. Sans aucune arrière-pensée, tout naturellement, Olivia répondit à ce besoin en attrapant cette main fragilisée avec la sienne, la caressant délicatement avec son pouce. Elliot se sentit alors immédiatement apaisé grâce à ce contact qui lui sembla aussi doux que du velours. Suite à ce bref instant de complicité, tous deux refermèrent la porte puis rendirent la clé au concierge avant de reprendre place dans la voiture. Lui démarra le moteur en prenant de grandes inspirations, elle rangea la peluche dans son sac avant de se laisser retomber sur son siège les yeux fermés et la langue suspendue derrière des lèvres qu'elle peinait à sceller. L'émotion était de taille.
Et avec toute cette émotion, Olivia en avait oublié de prendre ses affaires. Mais ce fut bien le cadet de ses soucis.
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Après avoir fait connaissance avec sa nouvelle chambre à l'étage, Olivia descendit les marches du grand escalier à petits pas. Elle espérait secrètement que l'enquête ne la fasse pas languir sur le long terme, car elle était loin de se sentir à sa place dans cet environnement. Ce n'était pas l'idée de cohabiter temporairement avec son fidèle partenaire qui déclenchait une telle répulsion. Bien au contraire, même si elle ne dirait pas non à plus d'intimité personnelle. Elle refusait tout bonnement de profiter du même cadre de vie que sa femme Kathy, voire de prendre sa place en lui enlevant tous ses enfants.
D'ailleurs, Elliot n'avait vraisemblablement pas encore retiré son alliance. Peut-être gardait-il encore espoir malgré le discours qu'il lui avait tenu devant la maison des Bridges ?
Olivia secoua vivement la tête en atteignant les dernières marches, agrippant aussi fermement la rampe qu'elle souhaitait mettre ces souvenirs de côté. Elle cligna des yeux une ou deux fois de plus avant de percevoir un début de silhouette dans la cuisine. S'y laissant doucement guider, ses narines s'emplirent peu à peu d'une odeur qui lui redonna envie de s'abandonner aux rêveries. Puis, confirmant la présence d'Elliot dans la pièce, elle s'esclaffa. Cette pulsion fut irrésistible et elle n'avait rien à se reprocher pour en avoir été victime. De toute manière, c'était son équipier qui en était responsable; les tabliers à volants lui allaient à ravir.
"Ça t'arrive souvent de te déguiser pendant ton temps libre ? le taquina Olivia, dont le son de la voix provoqua un léger sursaut de son côté à lui.
- Je vais très certainement te décevoir, mais je crois bien que c'est la première fois que je joue sérieusement à la cuisinière, sourit-il chaleureusement tout en sachant qu'il était peu crédible dans cette tenue et que cela amusait son interlocutrice.
- Tu veux que je t'aide ? proposa alors Olivia qui se préparait déjà à se placer à ses côtés pour surveiller les poêles et voir ce qu'il lui concoctait par la même occasion.
- Hors de question, je ne te laisserai pas être mon équipière sur ce coup-là, répondit-il d'une voix peu portante mais d'un ton subtilement frivole. Tu peux continuer ta visite improvisée ou commencer à te servir un verre de vin dans le salon si ça te tente, je te rejoindrai dans pas loin de dix minutes, continua-t-il sur la même lancée.
- D'accord d'accord, donc pendant que tu te tues à la tâche, je vais faire de mon mieux pour m'assommer à mon tour, joua-t-elle sur les mots en haussant les épaules avec un sourire et en se tournant vers le salon. Il n'est pas trop usé ce tablier, t'es sûr que tu ne te l'es pas acheté dans la foulée pour te convertir ?
- Non non, il était bien à Kathy. Disons.. qu'elle ne le portait que dans certaines circonstances, mais ça fait bien longtemps, précisa-t-il en cachant au mieux sa gêne.
- Mmmh..", réagit faiblement Olivia avant de suivre les précédentes instructions de son partenaire et de laisser celui-ci à ses occupations.
Olivia alluma la lumière de la lampe afin de privilégier une ambiance tamisée, puis organisa les coussins du canapé en vieux tissu de sorte à s'y créer un léger espace. Elle observa ensuite la bouteille ainsi que les deux verres à vins fraîchement disposés devant elle, avant de se rendre compte qu'elle les fixait beaucoup trop longtemps à cause de sa vue brouillée. Elle sortit alors son portable pour assouvir son besoin superficiel du moment qui était de se divertir. La relecture du dernier message de Fin lui fit aussitôt renoncer à cette volonté, et elle savait que si elle pouvait se regarder dans un miroir, elle serait infiniment choquée par l'extrême pâleur qui infestait son visage. Posant précipitamment son portable sur la petite table où se trouvait la lampe, Olivia décida de faire un saut aux toilettes pour se purifier l'intégralité de ce visage, à l'aide d'éclaboussures d'eau répétées.
Pendant ce temps, Elliot vint apporter le plat qu'il avait soigneusement finalisé dans la cuisine.
"Ça a mis le temps qu'il faut, mais.. c'est prêt ! Olivia ?", l'appela-t-il perplexe.
Il avait confiance en son équipière, mais c'était plus fort que lui: il était impossible de ne pas envisager qu'elle se soit éclipsée lorsqu'il avait le dos tourné. Dans tous les cas, il avait de quoi la faire revenir puisqu'en se libérant des deux assiettes qu'il portait, il remarqua qu'elle avait laissé son téléphone mobile grâce aux vibrations que celui-ci émit.
Il avait confiance, mais il ne put s'empêcher de vérifier l'identité de l'envoyeur.
De: (Oda)Fin (Tutuola)
à: 8:14 pm
"Coucou Olivia, j'espère que tout va bien. T'as réussi à mettre Elliot au courant ? De notre côté on a pas trop avancé, j'dirais même qu'on patauge. La plaque de la bagnole nous mène dans le quartier de Bayside, qui est à 40 minutes de Manhattan. Là on a surtout plein de papiers à éplucher, dès demain on se lance à sa recherche en plus d'interroger toute la bande de jeunes présents à la fête, même si j'ai l'impression qu'on va encore tourner autour du pot. Surtout repose-toi bien ma jolie"
Les sourcils d'Elliot se réunirent et formèrent de vilains traits verticaux au milieu du front. Il inclina légèrement la tête en réduisant de plus en plus la taille de ses lèvres. Il avait toujours confiance, mais il tenait à vérifier l'origine de la première question posée.
De: (Oda)Fin (Tutuola)
à: 7:22 pm
"Poupée, on a une mauvaise nouvelle. J'te passe les détails qui vont venir après, mais le capitaine m'a chargé de vous transmettre l'info à toi et Elliot: vous n'avez plus aucun contrôle sur cette affaire. Tu verras en pièce jointe pourquoi la décision a été prise sur-le-champ. J'dois bien avouer moi-même que j'suis plutôt d'accord avec ça, c'est vraiment louche cette histoire. Restez tous les deux en dehors de tout ça, j'vous tiendrai au courant de la suite. Bye Olivia"
Il voulait avoir confiance. Il ouvrit sans plus attendre le document attaché au message.
Nom: Ewan Stabler
Le nom et l'image suffirent largement à le mettre sur la voie. Sonné, déstabilisé, Elliot fit glisser une main tremblante du front jusqu'à sa tempe, avant de la laisser retomber violemment sur le bord de la table et de faire rebondir une des assiettes jusqu'à atteindre le sol en morceaux. Tels ses battements de cœur qui furent si intenses qu'ils pouvaient briser l'homme à chaque instant. Des battements qui bourdonnaient sans cesse dans ses oreilles. Ses yeux restaient grands ouverts tout comme sa bouche qui n'arrivait pas à aspirer et évacuer l'oxygène.
Interpellée par la catastrophe sonore, Olivia sortit des toilettes en courant, le visage encore trempé. Elle sut aussitôt qu'il était trop tard lorsqu'elle fut confrontée à l'expression dévastée de son ami.
Il n'y avait jamais eu de lendemain prévu pour eux à l'unité.
