Chapitre 2
Depuis qu'il avait emménagé dans la maison de June, Neal adorait sa routine du matin. Même s'il ne devait être au bureau qu'aux alentours de 9 heures, il se levait tôt. Il prenait son temps sous la douche, et se rasait tous les jours. Certes, il n'était pas un agent, mais le FBI avait une politique assez stricte en ce qui concerne la pilosité. Non que ça dérangeait l'escroc. Il n'avait jamais été fan de la barbe de trois jours. Il buvait ensuite son café, sur la terrasse si la météo le permettait, ou dans son coin-cuisine. Il en profitait pour lire l'édition du jour du New York Times. Il accordait surtout du temps aux pages culturelles, mais ne négligeait pas les rubriques nationale et internationale pour autant.
Ce matin-là, alors qu'il sortait de la douche et s'apprêtait à enclencher sa cafetière, son portable se mit à sonner. Il n'était pourtant que 7h30, bien trop tôt pour que Peter l'appelle. Depuis la longue nuit durant laquelle l'agent lui avait octroyé l'immunité totale, leur relation avait pris un nouveau tournant. Neal était suffisamment en confiance pour avoir abordé, bien que brièvement, la question de son père. Bien sûr, il n'était pas rentré dans les détails. Il n'avait pas fait mention de son enfance dans le programme de protection des témoins, et avait refusé catégoriquement de parler de sa mère. Reste que l'ouverture dont il avait fait preuve semblait avoir poussé Peter à lui laisser un peu plus d'espace. Il passait moins de temps à contrôler les faits et gestes de Neal, ou à l'appeler juste pour s'assurer qu'il n'était en pas en train de préparer un mauvais coup.
L'escroc mit chauffer son café – italien, comme toujours – et s'empara de son téléphone. Le numéro affiché n'était pas mémorisé dans son répertoire, mais il le reconnut immédiatement. Il décrocha, non sans une certaine appréhension.
- Ellen?
- Bonjour, Neal. Comment vas-tu?
- Bien. Un peu surpris de t'entendre.
- J'aurais aimé venir te voir. Tu es à la maison?
- Bien sûr, je suis en train de préparer du café. Que se passe-t-il, Ellen?
- Je préfère ne pas en parler au téléphone. Accorde-moi une demi-heure.
Neal reposa le combiné, pensif. De quoi Ellen voulait-elle parler qui nécessite qu'elle se déplace? Il était inquiet. Depuis le début de sa cavale, il avait pris soin de la protéger. Il avait trouvé des moyens de communiquer avec elle sans que le FBI se doute de son existence. Saint-Georges et le dragon n'étaient pas étrangers à son extrême prudence. Si le Bureau découvrait le tableau, il se retrouverait à nouveau sur le banc des accusés. Même si ses relations avec Sara Ellis étaient en progrès et qu'elle était partie en Argentine pour l'aider dans son enquête sur la mort de Kate, elle serait sans doute enchantée de le voir retourner en prison. Quant à Ellen, elle pourrait être poursuivie pour recel d'objets volés.
Mais, il avait une motivation plus profonde de vouloir garder Ellen loin du FBI. Elle était l'unique lien avec son passé. Si Peter s'intéressait à elle, il ouvrirait la boîte de Pandore, et Dieu seul savait jusqu'où il remonterait. L'agent lui avait avoué ne rien avoir découvert sur sa vie avant l'âge de 18 ans, et il y avait une explication toute simple à cet état de fait. Neal Caffrey était né le jour de sa majorité. Peter n'avait aucun moyen de retrouver la moindre trace de Danny Brooks et de faire le rapprochement entre les deux identités. À moins de se plonger dans le passé d'Ellen Parker. Elle avait vécu à Saint-Louis et avait des liens avec la famille Brooks et avec ce mystérieux jeune homme qui avait disparu le jour de ses dix-huit ans.
Neal secoua doucement la tête. Tout ça ne le menait nulle part. Il saurait bientôt pourquoi Ellen tenait tant à lui parler en personne. Il retourna à la salle de bain et entreprit de se raser et de se coiffer. Ensuite, il entra dans son dressing pour choisir des vêtements. Il voulait être beau pour Ellen, qu'il n'avait pas revue depuis avant son arrestation. Il opta pour un costume trois-pièces gris anthracite de Giorgio Armani, avec une cravate assortie sur une chemise blanche. Il finissait de s'habiller quand on frappa. Il jeta un dernier coup d'œil à son reflet dans le miroir puis se dirigea vers le vestibule.
Ellen se tenait sur le palier. Elle ne dit rien quand il ouvrit la porte, se contentant d'admirer l'homme qu'il était devenu. Un sourire fier se dessina sur ses lèvres. Elle avança en écartant les bras.
- Neal, je suis si heureuse de te voir enfin.
Neal l'enlaça sans un mot. Leur étreinte dura quelques minutes, avant qu'il ne la lâche et recule d'un pas. Il la détailla du regard.
- Qu'est-ce qui ne va pas, Ellen?
- Il faut qu'on parle, mais j'ai d'abord besoin d'un café.
Neal s'effaça pour la laisser passer. Il lui fit signe de s'asseoir à la table de la cuisine, et remplit deux tasses. Ellen trempa ses lèvres dans le breuvage avant de commencer, tout à trac.
- Ta mère m'a appelé cette nuit. Quelqu'un a tenté de kidnapper ton petit frère.
Neal se sentit défaillir. Il se laissa tomber sur une chaise, sous le choc. Quand Peter l'avait arrêté la première fois, et qu'il avait été condamné, il avait renoncé à appeler sa famille. Il n'avait donné aucune nouvelle à sa mère, son demi-frère et son beau-père pendant une décennie. Il s'était dit qu'ils lui en voulaient sans doute de s'être enfui. Il n'avait pas eu le courage de renouer avec eux. S'il avait joint Ellen, il lui avait demandé de ne pas venir lui rendre visite en prison, d'abord parce qu'il refusait qu'elle le voie dans cet état, ensuite parce qu'un certain tube contenant un certain tableau de maître pendait comme une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Il avait aussi insisté pour qu'elle continue à cacher à sa mère qu'ils étaient en contact. Cette situation lui permettait d'avoir des nouvelles du Missouri sans mettre sa famille en danger. Du moins le croyait-il.
- Est-ce que… Est-ce qu'il va bien?
- Oui. Ses amis sont intervenus. Il est sain et sauf.
- Mais qui pourrait vouloir s'en prendre à Zach? Ça n'a pas de sens!
Neal s'était relevé et arpentait son appartement.
- Je n'en ai aucune idée. Ta mère et moi pensons que ça n'a rien à voir avec le programme de protection des témoins. Elle a décidé de ne rien dire à la police. Mais elle ne pourra pas ne pas parler de son autre fils disparu depuis si longtemps.
Neal sourit tristement. Il savait qu'Ellen ne cesserait jamais de se faire du souci pour lui, même si en l'occurrence, il n'était pas en danger. Et c'était bien dommage. D'une certaine façon, si la police de Saint-Louis retrouvait sa trace, ce serait l'occasion de reprendre contact.
- Ne t'inquiète pas. Personne ne peut faire le lien entre Danny Brooks et Neal Caffrey. Tu crois qu'ils sont en sécurité?
Ellen sembla hésiter une seconde avant de répondre.
- Je n'en sais rien. Une partie de moi est persuadée que tout ça est le fruit du hasard. Ni ton père ni les personnes qu'il a fait tomber à l'époque n'auraient de raison de s'en prendre à Zach. Mais d'un autre côté, la police va enquêter en ne connaissant que des bribes de la vérité. Ça m'inquiète.
- Qu'est-ce que tu proposes?
- Je me disais qu'il faudrait trouver quelqu'un qui pourrait mener l'enquête en étant au fait de toute l'histoire. Quelqu'un qui saurait être discret, mais aussi très efficace.
- Saint-Louis est en dehors des deux miles de mon rayon d'action. Je ne vois pas ce que je pourrais faire d'ici.
- Et l'agent Burke?
- Peter ne connait rien de cette partie de mon passé, Ellen.
- Il est peut-être temps que tu lui fasses réellement confiance, non?
Neal secoua doucement la tête. Il ne le pouvait pas, mais Ellen ne comprendrait jamais. Il ne s'agissait pas de lui, mais de sa famille. Il était prêt à partager beaucoup de secrets avec Peter. Après tout, il avait passé toute une nuit à lui parler ouvertement de méfaits qu'il avait commis, ou de ce qu'il ressentait pour Kate. Sa famille était hors limite. Personne, pas même Mozzie, ne connaissait cette partie de son histoire. C'était la seule façon qu'il avait trouvée de les protéger. Il s'était fait beaucoup d'ennemis au cours de sa carrière criminelle, et encore plus depuis qu'il collaborait avec le FBI. Il ne pouvait pas risquer la vie de Zach et de ses parents. C'était hors de question. Il restait une autre solution. Une solution qui briserait le cœur de Peter, mais qui garantirait la sécurité de ses proches.
- Je vais voir ce que je peux faire, répondit Neal. Merci de m'avoir prévenu.
Il regarda sa montre. Il était déjà 8h30. Peter ne tarderait pas à venir le chercher pour l'emmener au bureau. Il ne devait pas rencontrer Ellen. Il la congédia doucement, en l'embrassant encore une fois. La porte à peine refermée, il sortit son téléphone.
- Moz, j'ai besoin de ton aide. Il faut que je disparaisse.
WC*WC*WC
Peter frappa à la porte une vingtaine de minutes plus tard. En un instant, Neal retrouva sa façade souriante, attrapa son chapeau et sortit rejoindre son partenaire. Peter n'eut que le temps d'apercevoir deux tasses sur le bord de l'évier. Avec qui Neal avait-il bien pu partager son café matinal? Bien qu'intrigué, l'agent ne posa aucune question. Il savait que ça ne servirait à rien. Soit son ami était prêt à parler de cette visite impromptue, et le ferait le moment venu, soit il botterait en touche en restant évasif. Et puis, il s'agissait peut-être d'une gente demoiselle. Depuis la mort de Kate, Neal était très seul. Un peu de compagnie lui ferait le plus grand bien. Ils roulèrent donc en silence jusqu'au bâtiment du FBI.
La journée commença dans la salle de réunion. La division des crimes en col blanc n'avait aucun dossier chaud en court. L'occasion était idéale pour travailler sur les affaires courantes et résoudre quelques cas de moindre gravité. Fraudes hypothécaires, chèques en bois, arnaques à l'assurance, etc. Comme à son habitude, Neal laissa rapidement transparaître son ennui. Il ne devait rien changer à sa routine pour ne surtout pas éveiller les soupçons. Intérieurement, il bouillonnait. Il espérait que Mozzie trouverait rapidement une façon de l'aider à s'enfuir, même si sa requête l'avait surpris. Son ami fidèle se demandait sans doute pourquoi Neal voulait disparaître maintenant, alors qu'ils étaient sur le point de résoudre l'énigme de la boîte à musique. Ils sauraient bientôt ce après quoi Vincent Adler courait depuis des années.
Neal avait omis de préciser qu'il ne quitterait pas le territoire américain. Il n'avait pas non plus annoncé à son complice qu'il partait seul. Saint-Louis, c'était son jardin secret, et il ne le partagerait avec personne. La bonne nouvelle, c'est que c'était le dernier endroit où le FBI le chercherait. Peter était un excellent agent, donc il dirigerait l'enquête vers des destinations exotiques. Des pays sans traité d'extradition. Des lieux que choisirait un criminel en cavale. Mais Neal n'en serait pas vraiment un, plutôt un ange gardien en quête de sa propre rédemption. Perdu dans ses pensées, il ne réalisa pas tout de suite le silence qui régnait dans la salle de réunion. Il releva la tête, surpris de voir toute l'assemblée l'observer. Il n'eut pas le temps de réagir. Peter pria tout le monde de se mettre au travail. Dans le brouhaha qui s'ensuivit, Neal tenta de s'esquiver, sans succès. Son partenaire le convoqua dans son bureau.
- Neal, que t'arrive-t-il ? demanda Peter, sans préambule.
- Allons, Peter, ces dossiers sont sans intérêt. Tu sais que ça m'ennuie profondément.
Peter scruta son ami sans rien dire pendant de longues secondes. Il sentait qu'il lui cachait quelque chose. Il opta pour une attaque frontale.
- Avec qui as-tu partagé ton café ce matin?
Le sourire ne vacilla même pas.
- J'ai fait la connaissance de quelqu'un hier soir. Rien de sérieux. J'avais besoin de compagnie.
- Tu as rencontré quelqu'un sans sortir de chez toi?
Neal haussa les sourcils.
- Tu as vérifié les données de mon traceur? Je croyais qu'on avait dépassé ce stade.
- Je m'inquiète pour toi. Je sais que tu te sens responsable de ce qui est arrivé à Mozzie. J'ai conscience que tu aimerais protéger toutes les personnes auxquelles tu tiens, mais tu ne peux pas y parvenir tout seul.
L'ironie de ces propos frappa Neal de plein fouet. Peter n'avait aucune idée à quel point il était proche de la vérité.
- Je vais bien. Et jusqu'à preuve du contraire, je n'ai pas à justifier mes fréquentations.
Le ton était brutal, définitif. Neal tourna les talons et quitta la pièce pour s'installer à son propre bureau, laissant Peter bouche bée face à la violence de sa réaction. L'escroc se plongea dans la lecture des dossiers qui trainaient à sa place de travail, même si son esprit était à des kilomètres. Il avait commis une erreur de débutant. Il n'aurait jamais dû abandonner ces tasses à café. Il savait pourtant que Peter était attentif aux plus petits détails. Pourvu que Mozzie trouve rapidement une façon de disparaître sans laisser de traces.
WC*WC*WC
Mozzie, justement, se demandait à quoi rimait la requête de son meilleur ami. Depuis la mort de Kate, Neal accumulait les décisions contraires au bon sens. D'abord, il avait failli se transformer en meurtrier. Il était passé à deux doigts d'abattre Fowler. Sans l'intervention de l'Agent, cette histoire se serait terminée dans un bain de sang. Aujourd'hui, il voulait disparaître alors qu'ils étaient tout près de résoudre le mystère Adler. C'était à n'y rien comprendre. Neal lui cachait quelque chose et ça n'était pas dans ses habitudes. Chaque fois que le jeune homme décidait de faire cavalier seul, la situation tournait au fiasco.
Alors que faire? Renoncer à l'aider? Neal avait les ressources nécessaires pour se volatiliser sans soutien extérieur. Ça lui prendrait un peu plus de temps, surtout avec le FBI qui surveillait tous ses faits et gestes, mais il finirait par y parvenir. Tenter de le forcer à cracher le morceau? Autant faire boire un âne qui n'a pas soif. Neal était le roi de la manipulation et même Mozzie ne faisait pas le poids. En tout cas pas Mozzie tout seul. Il faudrait au moins la pression de ses deux meilleurs amis pour l'obliger à remettre en question son plan.
Mozzie soupira. Il avait déjà été une fois à l'encontre de ses convictions et de son complice en se tournant vers l'autorité. Avait-il le droit de contacter Peter et de lui raconter ce qu'il savait? Autrement dit, à peu près rien. La seule chose qu'il pouvait lui dire, c'est que Neal voulait mettre les voiles. Il ignorait où et pourquoi. Appeler le FBI, c'était la trahison ultime. Et ce serait la seconde fois en très peu de temps. Mais justement, la première fois, sa décision avait sauvé l'âme de Neal, en l'empêchant de devenir un assassin. Même si Mozzie avait du mal à l'admettre, Peter plaçait le bien-être de Neal en tête de ses priorités. L'Agent voulait réellement aider son ami, et il était prêt à renoncer à certains de ses principes pour y parvenir. Il s'empara d'un de ses nombreux téléphones jetables. Un SMS à Élisabeth et il aurait un rendez-vous avec le grand méchant loup. «Alea jacta est».
