Note de l'auteure: Merci pour vos reviews et encouragements divers. J'ai eu toutes les peines du monde à écrire ce chapitre de transition, mais l'action arrive bientôt promis. Ma merveilleuse beta est en vacances la semaine prochaine, et ensuite, c'est moi qui file. Vous risquez donc de devoir patienter un peu pour la suite, à moins que je ne réussisse à finir le chapitre 5 avant vendredi. Bonne lecture...

Chapitre 4

Si Peter n'avait pas été aussi sincèrement décidé à aider son ami et à l'accompagner à Saint-Louis, le voyage n'aurait sans doute jamais eu lieu. Convaincre les instances dirigeantes du FBI de permettre à Neal de quitter New York pour un temps indéterminé avait nécessité un énorme travail de persuasion. Reese Hughes avait été particulièrement réticent. Le supérieur direct de Peter craignait les conséquences d'une évasion pour son subordonné. Quand Peter lui avait dit qu'il était prêt à prendre le risque, ne serait-ce que pour en apprendre davantage sur le passé de son consultant, son chef avait accepté sans enthousiasme.

Peter ne s'était pas contenté de cette victoire. Il avait senti que Neal souhaitait certes ardemment aller à Saint-Louis pour protéger son petit frère, mais qu'il comptait bien procéder à distance, sans entrer en contact. La seule façon d'espérer le faire changer d'avis, c'était de lui permettre d'apparaître en homme libre, donc sans bracelet électronique. Les négociations avaient été âpres, mais il avait fini par imposer son point de vue au FBI. Le bureau lui avait toutefois clairement indiqué que si le criminel commettait le moindre faux pas, il en serait tenu pour responsable.

Peter aurait souhaité prendre l'avion pour gagner du temps, mais ses supérieurs ne l'entendaient pas de cette oreille. Les coûts étaient élevés, et quelqu'un dans la hiérarchie avait estimé que Neal Caffrey pourrait tenter de disparaître dans la cohue d'un aéroport. C'est donc en voiture que les deux hommes se rendirent à Saint-Louis. Près de 1600 kilomètres avalés en deux jours à travers la Pennsylvanie, l'Ohio, l'Indiana et l'Illinois avant d'atteindre le Missouri. Peter avait résolument refusé de laisser le volant à son consultant. Il avait fallu s'arrêter pour dormir aux environs de Colombus, dans un motel minable, copie conforme de celui dans lequel Neal aurait dû s'installer à la sortie de prison, si le hasard ne l'avait pas mené sur le chemin de June.

Peter avait espéré que les seize heures de voiture et la nuit passée ensemble permettraient à Neal de lui parler de son enfance, mais il était resté sur sa faim. L'escroc n'avait pas abordé sa propre histoire, mais celle des lieux qu'ils avaient traversés. Harrisburg à elle seule avait meublé la conversation pendant une demi-journée. Il faut dire que la capitale de l'État de Pennsylvanie avait servi de camp d'entraînement à l'armée nordiste pendant la guerre de Sécession. Elle avait aussi subi par deux fois les attaques du général Lee en raison de son importance stratégique au cœur de réseau ferroviaire. Beaucoup plus tard, en 1979, la ville avait été frappée par l'accident nucléaire de Three Mile Island. Peter écouta Neal lui raconter ces événements tout en espérant que son compagnon de voyage aborde des sujets plus personnels. En arrivant à Saint-Louis, l'agent n'en savait pas plus sur l'enfance ni l'adolescence de Neal.

Le duo se rendit directement au bureau local du FBI, au 2222 Market street. Le chef de la division, l'agent spécial William Pecker, avait été informé de leur venue. Officiellement, Peter et Neal passaient quelques jours à Saint-Louis dans le but d'améliorer la sécurité du Musée d'art de la ville. Avec le soutien de Hughes, ils avaient préféré cacher le véritable motif de leur visite, pour éviter que qui que ce soit fasse le lien entre la famille Thornton et le célèbre Neal Caffrey. Reese était le seul à connaître le fin mot de l'histoire.

Enfin, Reese et Mozzie, bien entendu. Le petit homme n'avait pas fait le déplacement. Il était resté à New York, mais pas les bras croisés. Sa mission était simple en apparence. Il devait s'assurer que la tentative de kidnapping n'avait rien à voir avec les activités criminelles de Neal. Or la seule manière d'en être certain, c'était de vérifier que le dossier du programme de protection des témoins de Danny Brooks n'avait pas été consulté dans la base de données des marshals. Une requête officielle aurait pu éveiller les soupçons. Et un piratage aurait pu passer inaperçu aux yeux d'un profane. Il fallait donc un expert capable d'entrer dans le système informatique, et de contrôler si quelqu'un d'autre avait joué les curieux dernièrement. Un travail parfait pour Mozzie.

Sitôt après la visite de courtoisie, Peter et Neal prirent leur quartier dans le logement que le bureau local du FBI mettait à leur disposition. Il s'agissait d'un petit appartement meublé avec deux chambres et une cuisine, qui servait à abriter des témoins ou toutes personnes en danger pendant une enquête. L'agent pensait y passer la soirée et avoir ainsi une nouvelle occasion de délier la langue de son ami. Neal avait un autre plan en tête.

- Je vais me promener du côté de chez ma mère, dit-il, après avoir posé sa valise.

- Je viens avec toi.

- Si quelqu'un veut s'en prendre à nouveau à Zach, nous devons le surveiller jour et nuit. Il vaut mieux que je m'y rende seul. Tu me remplaceras demain matin.

Peter s'apprêtait à protester quand il réalisa que son partenaire avait besoin d'un peu d'intimité.

- D'accord, mais tu m'appelles s'il se passe quoi que ce soit, peu importe l'heure, OK?

- Oui papa.

Avant de sortir, Neal prit le temps de se changer. En pantalon et col roulé noirs, il se fonderait dans l'ombre et ne risquait pas d'être repéré par sa famille. Il héla un taxi et traversa la ville, jusqu' à une dizaine de minutes à pied de sa destination, par précaution. Il marcha d'un bon pas, comme quelqu'un qui sait où il va et qui est attendu, ne s'arrêtant pas devant la maison de son adolescence. En fait, pour tout spectateur non informé, il ne prêta aucune attention à l'endroit. Il fit le tour complet du quartier, avant de trouver son point d'observation à une cinquantaine de mètres du domicile de sa famille, sous le couvert d'un arbre.

La cuisine était illuminée. Vu l'heure, Neal imagina sa mère en train de préparer le souper, tandis que Zach lui racontait sa journée à l'école. Il n'y avait qu'une seule voiture dans l'allée, signe que Fred n'était pas encore rentré du bureau. L'escroc soupira. Il se demanda à quoi ressemblerait sa vie s'il n'avait pas fui le jour de ses dix-huit. Il était reconnaissant à Peter de ne pas lui avoir posé de questions, même si l'agent du FBI en mourait d'envie. Neal n'était tout simplement pas prêt à en parler. Il avait enfoui le souvenir de sa jeunesse au plus profond de lui, comme les fichiers nécessaires au fonctionnement d'un ordinateur, mais dont l'utilisateur ignore l'existence. Quand il avait été arrêté, il avait failli appeler Fred et lui demander de le représenter. Il ne l'avait pas fait, sans qu'il ne sache vraiment pourquoi.

Une voiture s'engagea dans l'allée, où elle s'immobilisa quelques secondes avant que les phares s'éteignent. Neal recula d'un pas pour se dissimuler un peu plus et regarda de loin son beau-père rentrer. Il l'entendit saluer joyeusement la maisonnée. La bonne humeur chronique de Fred lui paraissait fausse à l'époque. Il réalisait maintenant que s'il n'avait jamais admis la présence de cet homme entre lui et sa mère, c'est parce que le brillant avocat prenait la place de son père, ce policier mort en héros. Pour la première fois de son existence, Neal se demanda s'il aurait mieux accepté que Paige refasse sa vie s'il avait su la vérité sur son géniteur.

Neal secoua la tête. Il ne devait pas emprunter ce chemin. Mettre sa fuite sur le dos du seul mensonge de sa mère, c'était refuser d'assumer les conséquences de ses choix. Il était devenu un criminel de sa propre volonté et il n'avait pas le droit de blâmer qui que ce soit, ce serait trop facile. De l'autre côté de la route, les trois membres de la famille Thornton prenaient place à table, dans le salon. Neal ne les entendait pas derrière la fenêtre fermée, mais il les devinait heureux. Il les regarda manger, puis s'installer devant la télévision. Il y eut une prétendue bagarre pour la télécommande, mais Paige l'emporta sans véritable opposition de la part des garçons. Neal put alors suivre un épisode d'Esprits criminels de loin, sans le son. Il vit ensuite son petit frère embrasser ses parents et se retirer dans sa chambre. Un peu plus tard, les deux adultes éteignirent la télévision puis la lumière, et disparurent à l'étage à leur tour.

Neal n'était pas fatigué. Bien avant le FBI et le van, il avait passé des heures à surveiller des cibles potentielles. Musées, banques ou maisons de maître, préparer un braquage nécessitait de la patience. Et le temps s'écoula d'autant plus vite ce soir-là que l'escroc était plongé dans ses souvenirs. Il revoyait les années difficiles durant lesquelles sa mère noyait son chagrin dans l'alcool. Si Ellen n'avait pas été là à l'époque, les choses auraient sans doute pris une tournure encore plus dramatique. L'ancienne partenaire de son père s'était assurée que Neal aille à l'école, qu'il porte des vêtements propres et qu'il fasse ses devoirs. Elle l'avait aussi encouragé à continuer de dessiner et de peindre. C'est également Ellen qui avait envoyé sa mère en cure de désintoxication. Neal n'avait plus aucun espoir que Paige se soigne quand le miracle avait eu lieu.

Le prodige avait le visage d'un avocat tout juste installé dans son cabinet. Neal n'avait jamais su réellement comment les deux tourtereaux s'étaient rencontrés. À l'époque, il s'en fichait. Cet homme prenait la place de son père. Son père, ce héros. L'adolescent l'avait détesté dès la première seconde. Il n'avait pas voulu voir que sa mère revivait, qu'elle ne buvait plus et qu'elle avait l'air heureuse pour la première fois depuis une décennie. Cette haine ne l'avait quittée que lorsque Paige lui avait annoncé qu'elle attendait un enfant. Il allait avoir un petit frère. La naissance de Zach avait été une bénédiction pour toute la famille. Quand il l'avait tenu dans ses bras, Neal avait ressenti une émotion qu'il ne connaissait pas. Un mélange d'amour, de tendresse et d'un besoin viscéral de protéger cet adorable bambin.

Les trois ans durant lesquels Neal avait vécu à Wellston avaient été les plus heureux de sa jeune vie. Même s'il refusait toujours de laisser Fred prendre la place de son père, il reconnaissait que l'avocat était la cause de la renaissance de sa mère. Perdu dans ses souvenirs, Neal ne remarqua pas la voiture de patrouille qui roula deux fois près de lui en un quart d'heure. Il ne la vit que la troisième fois, quand les flics en sortir, l'arme au poing.

- Identifiez-vous. Gardez vos mains en évidence.

Neal se tourna lentement vers le policier qui l'avait interpelé, les bras levés dans un geste apaisant.

- Je n'ai rien fait de mal, je me promène.

- Vous n'avez pas bougé depuis au moins quinze minutes. Plutôt statique, comme promenade, lui répondit le deuxième agent.

Neal garda le silence. Il savait d'expérience que c'était parfois la meilleure option. Le premier policier rengaina son arme et sortit ses menottes, tandis que l'autre continuait de le tenir en joue.

- Ça faisait longtemps, maugréa Neal, tout en s'agenouillant et en mettant les mains sur sa tête.