Chapitre 7
Il se trouvait dans une situation qu'il n'avait connue que très rarement. Les systèmes de sécurité qui lui résistaient n'étaient pas légion. Et pourtant, depuis que Neal et Peter avaient pris la route en direction de Saint-Louis quatre jours plus tôt, Mozzie n'avait pas avancé d'un pas. Aucune de ses tentatives d'entrer dans la base de données du programme de protection des témoins n'avait abouti. Ce qui était plutôt une bonne nouvelle, puisque cela signifiait qu'il était peu probable que l'agression contre Zach ait un rapport avec les activités criminelles de Neal.
Sauf si le gouvernement lui-même était derrière cet enlèvement manqué. Le FBI avait peut-être fini par réaliser que le lavage de cerveau de son ami ne serait jamais une réussite, et le bureau avait décidé de l'obliger à rester fidèle en s'attaquant à sa famille. Mozzie frissonna. Il devait en avoir le cœur net, mais avait épuisé toutes ses options. Il restait une solution: signer un pacte avec le diable en personne. Il s'empara d'un de ses nombreux téléphones pour envoyer un message cryptique dont il avait le secret.
Une heure plus tard, Diana Berrigan, déjà remontée par le SMS reçu, tournait en rond autour du Memorial Strawberry Fields, en fredonnant la chanson des Beatles. Pourquoi fallait-il toujours que Mozzie utilise des codes ridicules ?
- Let me take you down, 'cause I'm going to Strawberry Fields, Nothing is real and nothing to get hung about. Strawberry Fields forever.
Diana arrêta de chanter avant le début du premier couplet. Cette mascarade était absurde. Si elle n'avait pas été aussi inquiète après le départ précipité et inexpliqué de Peter et Neal, elle ne se serait même pas prêtée au jeu. Quoi que. Si le petit homme s'adressait à elle, il devait vraiment être désespéré et, tout étrange qu'il soit, elle était obligée d'admettre qu'elle l'aimait bien. Enfin, de loin et pas trop souvent. Elle soupira, et reprit.
- Living is easy with eyes closed, misunderstanding all you see. It's getting hard to be someone but it all works out, it doesn't matter much to me.
Elle allait entonner à nouveau le refrain quand elle vit son rendez-vous s'approcher furtivement. Pour se fondre dans la masse des fans du chanteur assassiné, Mozzie portait une perruque aux cheveux longs, des lunettes rondes et des vêtements tout droit sortis de Woodstock. Diana n'en croyait pas ses yeux.
- John Lennon vivra parmi nous éternellement, lui glissa-t-il à l'oreille en l'attirant plus loin dans Central Park. D'ailleurs, tout comme le King, il est là, quelque part.
Diana serra les dents et ravala le commentaire acerbe qui lui était monté aux lèvres. Elle était venue jusqu'ici, autant faire preuve d'un peu plus de patience et tenter de savoir ce que pouvait bien lui vouloir le complice de toujours de Neal. Pour le bien de Peter.
Quelques minutes plus tard, l'étrange couple s'enfonçait dans un bosquet, et disparaissait de la vue des New-Yorkais qui flânaient dans le parc. Mozzie laissait tomber le coude de son alliée d'un jour et frotta ses mains contre son pantalon à pattes d'éléphant. Il avait l'art de rendre Diana cinglée.
- Mozzie, qu'est-ce que tout ça veut dire? demanda-t-elle.
- Chut, pas de nom, malheureuse. Il se peut qu'on nous surveille.
- Nous sommes perdus au milieu du plus grand parc de New York, personne ne peut nous épier, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Qu'est-ce qui se passe, bon Dieu?
- L'Agent ne vous a rien raconté? s'étonna Mozzie.
- Je sais seulement que lui et Neal sont partis à Saint-Louis pour quelques jours, et que Reese Hughes n'était pas enchanté par ce voyage.
Mozzie se mit à faire les cent pas dans la petite clairière qui les abritait des regards. Il devait trouver les bons mots pour convaincre la jeune femme de lui venir en aide. Neal lui en voudrait sans doute, mais il fallait lui dévoiler au moins une partie de la vérité.
- Neal a grandi à Saint-Louis. Il est retourné là-bas avec Peter pour protéger un membre de sa famille.
Diana ouvrit la bouche pour poser une question, mais le petit homme ne se laissa pas interrompre.
- Neal a peur que ses proches soient en danger en raison d'un acte criminel qu'il aurait commis.
- C'est probable, en effet.
- Pas du tout. Parce que Neal n'a rien en commun avec Saint-Louis.
Diana haussa les sourcils. Elle avait vraiment besoin d'un décodeur pour comprendre les explications de l'escroc. Il venait de lui dire que Caffrey avait été élevé dans le Missouri, pour ensuite affirmer qu'il n'avait rien à y faire.
Mozzie soupira. Il allait devoir donner quelques détails supplémentaires.
- Neal a grandi sous le nom de Danny Brooks, dans le programme de protection des témoins.
La jeune femme s'était attendue à tout sauf à ça. Neal Caffrey, escroc de renommée mondiale, voleur de haut vol, avait passé son enfance sous la protection du gouvernement américain.
- Mais… pourquoi?
- La question n'est pas là, l'Agente. Ce que nous devons savoir avec certitude, c'est si quelqu'un a fait le lien entre le petit Danny Brooks de Saint-Louis et Neal Caffrey. Et l'unique façon d'y parvenir, c'est d'entrer dans les fichiers du programme de protection des témoins, et de voir si quelqu'un a accédé à ce dossier dernièrement. Le tout discrètement, sans prévenir les coupables éventuels que nous sommes sur leurs traces. Et pour ça, j'ai besoin d'aide.
- Pourquoi ne le faire que maintenant? Peter et Neal sont partis depuis quatre jours!
- Je sais, soupira Mozzie. J'ai passé 96 heures sur ce problème. Je n'y arriverai pas seul.
Diana n'en revenait pas. Haversham venait d'admettre à mots à peine couverts qu'il avait tenté d'hacker la base de données des marshals.
- Vous pouvez m'aider?
- Je peux demander de consulter le dossier, mais nous laisserions des traces, réfléchit-elle à haute voix. Ce n'est pas vraiment une solution.
- Si vous me permettez d'accéder à un ordinateur relié au réseau du gouvernement, je pense pouvoir procéder aux recherches nécessaires sans que personne s'en aperçoive.
- Je croyais que vous n'étiez pas très porté sur l'informatique?
- Neal est vieux jeu. Je vis avec mon temps.
- Vous avez conscience que je ne peux pas sortir un poste des bâtiments du FBI. Il va falloir m'accompagner là-bas.
Mozzie ferma les yeux une seconde. C'était exactement la réponse qu'il avait crainte. Il se demanda si Neal se rendait compte de ce qu'il était prêt à faire au nom de leur amitié.
- Très bien. Je viendrai avec vous. Mais uniquement quand les bureaux sont vides. Et si on me pose la moindre question, je nierai jusqu'à la mort!
- Marché conclu. Ça restera entre vous et moi.
Diana ne mentait pas. Si sa hiérarchie apprenait leur petite escapade nocturne, elle risquait son job et celui de Peter. Permettre à cet homme – dont le casier judiciaire n'était vierge que parce qu'il était trop discret pour avoir été arrêté – d'avoir accès aux données du programme de protection des témoins, c'était de la folie pure. Mais si la jeune femme était persuadée que Mozzie n'hésiterait pas à cambrioler la Maison-Blanche si le butin en valait la peine, elle était aussi certaine qu'il ne ferait jamais de mal à un être humain.
Les deux complices d'un soir se retrouvèrent à 23 heures à un pâté de maisons des bureaux du FBI. Au grand soulagement de Diana, Mozzie avait troqué son déguisement de hippie pour un costume et une cravate.
- On dirait un des Men in black, ne put-elle s'empêcher de faire remarquer.
- Vous tenez vraiment à ce qu'on parle de Roswell? répondit l'escroc, sans sourciller.
Diana jugea opportun de garder le silence. Ils se dirigèrent vers l'imposant building avant de monter jusqu'au 21e étage, sans éveiller les soupçons de la vigie. Il n'était pas rare que des agents travaillent au milieu de la nuit.
Sitôt installé derrière un ordinateur, Mozzie se mit à taper fébrilement sur le clavier. Il n'avait aucune intention de trainer dans l'antre du loup. Il ne s'était pas trompé. Une connexion depuis le réseau du gouvernement fédéral passait inaperçue. Il put donc rapidement accéder aux données dont il avait besoin. Un quart après leur arrivée, il soupira.
- C'est un coup dans l'eau. La base de données des marshals n'a pas été piratée.
Il se releva et se dirigea vers la porte, avant de réaliser que sa compagne ne l'avait pas suivi. Surpris, il s'aperçut qu'elle avait pris sa place derrière l'écran et lancé sa propre requête.
- Vous ne me faites pas confiance, l'Agente?
- Ce n'est rien de le dire, murmura Diana, avant de répondre. Vous avez cherché des traces laissées par un hacker. Je vérifie si quelqu'un a eu accès à ce fichier en toute légalité.
- Vous pouvez faire ça?
- Les documents du programme de protection des témoins sont sous excellente garde. Même le FBI ne peut les lire sans un grand nombre d'autorisations. Il faut que la vie des gens soit en danger immédiat, et que leurs données confidentielles soient indispensables à leur survie pour qu'un juge permette que nous y jetions un coup d'œil.
- Autrement dit, vous ne pouvez pas accéder au fichier de Neal?
- Non. Par contre, le système garde une trace de toutes les personnes qui consultent des informations. Nous pouvons donc découvrir si quelqu'un a lu le dossier de Danny Brooks et nous pouvons même savoir de qui il s'agit.
Mozzie grommela un commentaire désobligeant à l'encontre de ce gouvernement qui espionne les braves gens, mais le cœur n'y était pas. Ce mouchard informatique leur permettrait peut-être d'avoir des réponses.
- Bingo! J'ai un nom. Le fichier de Danny Brooks a été ouvert mercredi matin, par un certain Fred Thornton, avocat à Saint-Louis.
