Chapitre 10
Neal et Peter trouvèrent Chris Barton assis sur un banc, le nez plongé dans un livre. Il ne leva les yeux que lorsque l'agent du FBI se racla la gorge pour attirer son attention. À peine son regard se posa-t-il sur les deux individus qui lui faisaient face qu'il sut qu'il avait affaire à des représentants de l'ordre.
- Quel que soit le crime que vous pensez que j'ai commis, vous perdez votre temps. Je suis un citoyen honnête, désormais.
- «La réinsertion sociale des détenus, de l'apport des surveillants de prison et des autres professionnels pénitentiaires», déchiffra Peter. Une lecture de circonstance pour un ancien taulard.
- Je veux mettre ma propre expérience à profit pour aider d'autres personnes, répondit le jeune homme. Il est extrêmement difficile de retrouver sa place dans la société après une condamnation. Les gens comme vous continuent à ne voir que des lignes dans un casier judiciaire. Personne n'offre de seconde chance. J'ai envie de devenir cette seconde chance. Mais vous ne pouvez pas comprendre.
- Je crois que nous comprenons bien mieux que vous ne l'imaginer, répliqua Neal. J'ai séjourné plus de temps que vous derrière les barreaux.
- Vous n'êtes pas flics?
- Il est agent du FBI. Pas moi. Vous avez su tirer parti de vos erreurs pour aller de l'avant. Peu de détenus en sont capables. Qu'est-ce qui vous a remis sur le droit chemin?
- J'ai volé des bagnoles. J'ai été arrêté et condamné et je pensais que ce serait juste un mauvais moment à passer. Et puis je me suis retrouvé dans une cellule, entouré de mecs qui avaient commencé leur carrière criminelle comme moi, avec des broutilles, avant de commettre des actes de plus en plus graves, parfois jusqu'au meurtre. Je me suis demandé si je voulais devenir un type comme ça, qui n'attendrait sa prochaine sortie que pour courir à nouveau après la fortune et être enfermé une fois de plus. J'avais du temps à tuer, je l'ai utilisé pour étudier.
- Pas de soutien extérieur?
- Un des gardiens m'a parlé d'un ancien détenu qui venait d'obtenir son doctorat en psychologie ici, à l'Université de Saint-Louis. Il m'a dit que j'avais deux options pour mon avenir: travailler et être libre, ou continuer mes conneries et passer la majeure partie de ma vie dans une cage. J'ai choisi. Quand je suis sorti, j'ai fait les démarches nécessaires pour m'inscrire dans cette faculté.
- Et financièrement, comment joignez-vous les deux bouts? demanda Peter.
- L'Université m'a octroyé une bourse. Et j'ai décroché un petit emploi à la bibliothèque du campus. Ça ne rapporte pas des milliers de dollars, mais suffisamment pour survivre. Est-ce que c'est un interrogatoire? Si c'est le cas, j'ai le droit de savoir de quoi vous m'accusez.
- Ce n'est pas un interrogatoire. Enfin, pas vraiment. Vous avez gardé le contact avec votre avocat?
- Il est arrivé quelque chose à Fred Thornton? s'inquiéta le jeune homme.
- Monsieur Thornton va bien, rassurez-vous. Vous n'avez pas répondu à ma question.
- Il m'a aidé à décrocher le job dont je vous ai parlé. Il s'est aussi porté garant pour moi quand j'ai demandé une chambre sur le campus.
- C'est un peu un père pour vous, non?
- Disons qu'il s'est plus comporté comme un père pour moi que mon géniteur ne l'a jamais fait. Qu'est-ce qui se passe, bon Dieu?
- Que savez-vous de sa vie privée?
- Pas grand-chose, c'est mon avocat, c'est tout. Soit vous m'expliquez ce dont il est question, soit cette conversation est terminée.
- Quelqu'un a tenté de kidnapper le fils de Monsieur Thornton.
- Lequel?
- Comment ça, lequel? s'étonna Neal.
- Quand j'ai été condamné, Fred m'a encouragé à tirer le meilleur parti des mois que j'allais passer derrière les barreaux. Il m'a dit que l'aîné de ses fils avait aussi fait de la prison, mais qu'il avait réussi à remettre de l'ordre dans sa vie et qu'il travaillait désormais pour…
Chris s'interrompit et dévisagea Neal avec une lueur de compréhension sur le visage.
- C'est vous. Vous êtes le fils aîné de Fred Thornton.
L'escroc ne répondit pas. Il n'avait jamais imaginé que son beau-père puisse le considérer comme son propre fils. Il s'était enfui comme un voleur pour en devenir un, et n'avait jamais regardé en arrière. Il ne s'était pas interrogé sur la profondeur de sa relation avec Fred, ni sur la façon dont elle aurait pu se développer s'il n'avait pas vénéré son père biologique comme il l'avait fait avant de connaître la vérité. Neal avait choisi délibérément de ne pas ouvrir son cœur à cet homme sans jamais se demander ce que lui pouvait ressentir. Il réalisa soudain toute la portée de la déclaration de Chris. Fred savait tout sur son compte, mais il n'avait rien laissé paraître.
- Et son autre fils? s'enquit Peter.
- Il ne m'en a jamais parlé. Comme il a parlé de son aîné, j'en ai déduit qu'il devait aussi avoir un cadet. Mais je ne l'ai jamais vu.
- Que faisiez-vous mardi soir aux environs de 23 heures?
- Je dormais. Seul. Et je n'ai rien de plus à vous dire.
Chris Barton se leva, son livre sous le bras, et s'éloigna rapidement sans se retourner.
- Qu'est-ce que tu en penses? demanda Peter.
- Il nous a menti. Peut-être pas sur toute la ligne, mais il ne dormait pas mardi soir.
- Qu'est-ce qui te fait croire ça?
- Il a hésité une seconde avant de répondre et sa posture a changé. Il était sur la défensive pendant tout l'entretien, mais ça s'est aggravé quand tu as donné le jour et l'heure de la tentative d'enlèvement. Il ne veut pas qu'on apprenne ce qu'il faisait à cette heure-là.
- Ce n'est pas le seul à nous avoir menti, fit remarquer Peter. Ton beau-père semble en savoir beaucoup plus à ton sujet qu'il ne l'a laissé paraître. Il est au courant pour tes crimes et la prison, et même ton travail avec le FBI. Ce qui pose deux questions: comment en a-t-il été informé et pourquoi n'a-t-il rien dit?
WC*WC*WC
Au 21e étage du bâtiment du FBI à New York, Diana Berringan et Clinton Jones étaient enfermés dans une salle de conférence. À la demande de leur chef, ils s'étaient plongés dans le passé de Fred Thornton et les recherches avaient pris beaucoup plus de temps qu'ils ne l'avaient imaginé.
- Pourquoi un avocat défend-il autant sa vie privée? s'étonna Jones. Il doit avoir de sacrés squelettes dans le placard.
Diana releva la tête du dossier qu'elle lisait et réalisa que son partenaire n'avait pas toutes les cartes en main pour comprendre la situation.
- Son épouse est intégrée au programme de protection des témoins. Ça explique sans doute sa prudence excessive.
- La protection des témoins? Quel rapport avec Caffrey? Il n'a jamais menacé qui que ce soit, il me semble.
- Peter n'a pas voulu m'en dire plus au téléphone, je n'en sais rien. Qu'est-ce que tu as trouvé de ton côté?
Jones prit ses notes et résuma la vie de l'avocat.
- Fred Thornton, né le 19 juillet 1960 à Honolulu. Son père était officier dans la Navy, à Pearl Harbor à l'époque. La famille a beaucoup déménagé pendant toute son enfance. Les Thornton étaient sur la base de Kitsap dans l'État de Washington quand le jeune homme a passé son bac en 1978. Il a obtenu un Bachelor au Carson College of Business de la Washington State Univesity à Pullman en 1982. Il a ensuite étudié le droit à Stanford, dont il est sorti premier de classe en 1986. Il a travaillé dans un grand cabinet d'avocats de Sacramento jusqu'en novembre 1988. Il disparait des radars jusqu'en décembre 1989, quand il s'installe à Saint-Louis. C'est là qu'il rencontre Paige Brooks, qu'il épouse en 1990. Je n'ai rien découvert sur elle, hormis le fait qu'elle avait un enfant d'un premier mariage, Danny, né en 1978. Les Thornton ont un fils en 1993, Zach.
- La protection des témoins explique que tu n'aies trouvé aucune information sur sa femme, réfléchit Diana. Par contre, ça ne nous dit pas ce qu'il a fait entre novembre 1988 et décembre 1989.
- Je n'ai pas terminé. J'ai passé quelques coups de fil à Sacramento. Si Fred Thornton était effectivement brillant pour ce qui est de manipuler le droit, il l'était nettement moins au poker. Il a perdu des sommes faramineuses, qu'il a remboursées en empruntant dans les caisses de son employeur. Son patron de l'époque a accepté de ne pas porter plainte pour autant qu'il soigne son addiction au jeu et qu'il rende les montants volés.
- Et?
- Il a fait une cure d'un an auprès de la clinique Mayo de Phoenix, en Arizona. Quand il en est sorti, il a décidé de s'installer à Saint-Louis où il ne connaissait personne et ne risquait pas de croiser d'anciens compagnons de débauche. Il a ouvert sa propre étude et a remboursé chaque centime emprunté à son précédent employeur en quelques années.
- Donc il ne joue plus?
- Apparemment pas.
- Mais?
- J'ai aussi appelé le barreau de Saint-Louis et j'ai appris qu'il passe ses mardis soir au River City Casino avec plusieurs de ses clients.
