Chapitre 12

Paige connaissait bien son fils. Elle avait dit à Neal où il trouverait son petit frère, et elle ne s'était pas trompée. Zach s'était réfugié dans la salle de classe qui servait de rédaction au Courrier. Il était entouré de ses quatre compères qui lui tenaient les mains, lui caressaient le dos et lui murmuraient des mots d'encouragement. Gordon, Duncan, Lucy et Alice n'avaient aucune idée de ce qui arrivait à leur ami. Il avait débarqué en courant, le visage barbouillé de larmes. Depuis, ils n'avaient réussi à lui décrocher que des paroles incohérentes. «Ils m'ont menti tout ce temps.» «Je les déteste». «Je LE déteste.»

Tous les quatre levèrent le regard vers la porte quand résonnèrent trois coups frappés doucement. Un inconnu vêtu d'un costume hors de prix se tenait dans l'embrasure. Ses yeux d'un bleu presque transparent étaient emplis d'appréhension et de tristesse.

- Zach, murmura-t-il, il faut qu'on parle.

- Je n'ai rien à te dire, tu es mort. Fous le camp!

Les mots claquèrent, chargés de haine. Au milieu du quatuor, Zach n'avait même pas regardé vers la porte. Il continuait de sangloter.

- Je ne vais nulle part. Je suis désolé s'ils t'ont menti. Tu ne dois pas leur en vouloir, ils essayaient uniquement de te protéger. C'est moi qui t'ai laissé en plan et aujourd'hui je suis là, et je suis prêt à répondre à toutes tes questions. Seul à seul.

Son frère releva la tête violemment.

- Je refuse de te parler en tête à tête. Tu me racontes tout ici et maintenant, devant mes amis, ou pas du tout.

Neal avala sa salive. C'était un premier pas.

- OK. Qu'est-ce que tu veux savoir?

Alice fut la première à réagir.

- Qui êtes-vous? Pourquoi Zach est-il dans un tel état?

- Je suis… Je suis son frère.

Neal fut interrompu par un rire sarcastique.

- Mon frère, tu parles. Les frères ne disparaissent pas dans la nature pendant 15 ans. Tu n'es rien. Tu es un menteur et un criminel.

- Un criminel? C'était au tour de Ducan de s'étonner.

- C'est une longue histoire. On pourrait commencer par le début, tu ne crois pas?

Neal s'était adressé directement à Zach, en essayant désespérément de le calmer.

- Très bien, commençons par le début, cracha son frère. Pourquoi t'es-tu enfui? Pourquoi m'as-tu abandonné?

Neal ne répondit pas immédiatement. Il entra d'abord dans la salle, prit une chaise et s'assit à califourchon. Après une longue inspiration, il se lança.

- On va déjà établir quelques règles, d'accord? Je suis prêt à te raconter tout ce que j'ai pu faire ces quinze dernières années, sauf si ça te met en danger.

Zach s'apprêtait à l'interrompre, Neal leva la main pour l'empêcher de lui couper la parole. Il continua.

- Je ne te mentirai pas. Je n'éluderai aucune question. Simplement, certaines choses compromettraient ta sécurité, et ça, je ne peux pas prendre le risque. Est-ce que c'est clair?

Malgré sa colère, Zach voulait des réponses. Il hocha la tête tout en lançant un regard de défi à son frère. Après une dernière hésitation, celui-ci commença son récit.

- J'étais à quelques mois de passer mon diplôme. J'allais envoyer une demande d'inscription l'Académie de police de Washington. Maman n'était pas très chaude, mais je croyais que c'était parce qu'elle craignait qu'il m'arrive la même chose qu'à mon père. Et puis, le jour de mes 18 ans, Tante Ellen m'a raconté la vérité, et mon monde s'est écroulé.

- Attendez, je n'y comprends plus rien, s'exclama Gordon. Vous venez de nous dire que vous étiez son frère.

- Demi-frère. Fred n'est pas mon père. Notre mère avait déjà été mariée. Elle prétendait être veuve. Mon père était censé être mort pendant son service au sein de la police de DC.

Ces paroles avaient capté l'attention de Zach. Le premier époux de Paige était un sujet tabou à la maison, plus encore que Neal lui-même. Ses yeux bleus étaient perdus dans le vague pendant qu'il revivait le jour qui avait changé son destin.

- Maman n'est pas veuve. Elle est divorcée. Mon père était corrompu. Tante Ellen me l'a dit uniquement parce qu'elle savait que quelqu'un finirait par faire le rapprochement entre lui et moi si j'entrais à l'académie. Je lui ressemble beaucoup, apparemment. Et pas seulement physiquement, au vu des quinze dernières années de ma vie.

Neal s'exprimait avec amertume. C'était la première fois qu'il racontait cette histoire à voix haute.

- J'étais comme toi maintenant. En colère contre la terre entière. Alors je suis parti. Je savais que ton père gardait une liasse de billets dans le coffre de son bureau. J'ai essayé la date de leur mariage, celle de la naissance de maman, puis la tienne, et j'ai réussi à l'ouvrir. Le premier d'une longue série. Ensuite, j'ai sauté dans un car et j'ai filé. J'ai changé d'identité, repris mon prénom d'origine et le nom de jeune fille de maman et commencé une nouvelle vie.

- Le nom de jeune fille de maman n'était pas Caffrey.

- Si, avant d'entrer dans le programme de protection des témoins, ça l'était.

Zach secouait la tête avec incrédulité.

- Tu n'es pas au courant pour la protection des témoins? Sans entrer dans les détails, mon père a témoigné contre d'autres ripoux pour éviter la prison. Du coup, les marshals nous ont tous emmenés loin de la capitale. Maman a demandé le divorce et a souhaité être installée le plus loin possible de lui. Apparemment, il n'a jamais su où nous étions, contrairement à Ellen, qui nous a suivis. Elle a pris soin de moi quand maman a sombré dans l'alcool.

- Menteur! Maman ne touche pas à l'alcool!

- Ne touche plus à l'alcool. Elle sortait de sa troisième cure quand elle a rencontré ton père. Il lui a sans doute sauvé la vie. Elle a retrouvé le goût à l'existence à ses côtés, encore plus lorsque tu es arrivé parmi nous.

À l'évocation de ces souvenirs-là, le regard de Neal se porta sur son frère. Il avait un vrai sourire aux lèvres.

- Tu étais un rayon de soleil, à l'époque. Dès que tu as commencé à marcher, tu étais tout le temps dans mes pattes. Tu voulais que je t'apprenne à dessiner et à peindre. Un véritable pot de colle!

- Tu ne devais pas m'aimer. Tu es parti sans un regard en arrière.

- Je suis resté en colère pendant des années. Quand je me suis calmé, j'avais déjà fait pas mal de conneries, et je savais que revenir vous mettrait tous les trois en danger. Alors j'ai gardé mes distances.

- Tu aurais pu appeler quand tu étais en prison.

- Et j'aurais dit quoi? Salut, c'est Danny. Je m'appelle Neal maintenant, et je suis en taule. J'étais persuadé que maman et Fred ne voudraient plus entendre parler de moi. Et j'étais certain que tu n'avais pas besoin d'un grand frère pareil.

- Pourquoi as-tu été condamné?

- Pour avoir falsifié des bons d'Atlantic Partners Incorporated.

- Tu étais coupable?

- Oui.

Une voix s'éleva alors depuis la porte restée ouverte.

- Ça alors! cette journée est à marquer d'une pierre blanche. Neal Caffrey vient d'admettre avoir commis un crime.

Neal se retourna en souriant.

- Profite, Peter, ça n'arrivera plus jamais.

Zach et ses amis étaient confus.

- Vous êtes qui, vous? demanda Alice.

- Agent spécial Peter Burke, FBI.

- C'est l'homme qui m'a arrêté.

- Deux fois, pour être exact. Ça vous ennuie si je me joins à vous? Je ne ferai plus aucun commentaire, promis.

Le regard de Zach passa de l'un à l'autre. Il était confus.

- Vous n'êtes pas là pour l'arrêter à nouveau?

- J'aime bien le menacer de le renvoyer en prison pour le garder sur le droit chemin, mais je n'ai pas prévu de le faire tout de suite.

- Si tu savais comme je déteste quand tu fais comme si je n'étais pas là.

- J'en ai pleinement conscience.

Neal secoua la tête en riant doucement.

- Bon, où en étions-nous?

Zach revint à la charge avec ses questions. Il ne laisserait pas son frère s'en tirer avec une pirouette.

- Quels autres crimes as-tu commis?

- Je ne peux pas t'en parler. Une grande partie d'entre eux n'est pas couverte par la prescription, et ça ferait de toi mon complice.

- Comme j'aime bien rendre service, je pourrais faire la liste de tout ce que je n'ai pas pu prouver, proposa Peter.

- Ça me va, répondit Neal. Zach?

- Heu, d'accord.

- Dans le désordre, dans la catégorie vols en tout genre nous avons les manuscrits d'Antioche, Saint-Georges et le dragon de Raphaël, les lettres d'amour de Georges Washington, le Portrait d'un jeune homme tenant une lettre de Fiorentino, qui a été remplacé par un double en chocolat.

- En chocolat?! s'écrièrent cinq voix à l'unisson.

- Tu savais pour l'Institut Smithonian? s'étonna Neal.

- C'était trois mois avant Boston et l'affaire de l'arnaque à l'hypothèque, mais on ne va pas épiloguer là-dessus, continua Peter. Les Anglais sont toujours furax. Bref, nous avons aussi une série assez impressionnante de copies, dont la carte de Vinland et une partie des papyrus des manuscrits de la Mer morte.

- Tu n'es pas obligé de me mettre sur le dos tous les dossiers que tu n'as pas réussi à clore, répliqua Neal.

Peter ne se laissa pas démonter et continua sur le même ton.

- Si harceler le FBI était un crime, on pourrait allonger la liste. Neal m'a appelé à plusieurs reprises pendant que j'enquêtais sur son compte. Il a fait livrer du champagne à un fourgon chargé de sa surveillance. Et j'ai également eu droit à des cartes de vœux pour mon anniversaire chaque année, y compris depuis la prison.

- J'ai aussi envoyé des fleurs à ta femme de ta part pour votre anniversaire de mariage.

- Vraiment? El ne m'a rien dit.

- Le poème était très romantique. Ça sert, d'avoir des talents de faussaire, Neal fit à un clin d'œil à son ami.

En face, les cinq adolescents étaient un peu perdus. Zach n'était toutefois pas encore prêt à pardonner.

- Est-ce que tu regrettes les crimes que tu as commis?

Le silence tomba dans la salle. Neal regardait son frère intensément, sans rien dire.

- Alors? Est-ce que tu as des remords?

- La question est beaucoup moins facile que tu crois…

- POURQUOI? Qu'y a-t-il de compliqué? Soit tu regrettes ce que tu as fait, soit tu ne changeras jamais!

- J'ai changé, Zach, mais ça n'est pas simple pour autant. Honnêtement, je ne regrette rien. Parce que si je n'avais pas fait ce que j'ai fait, je ne serais pas là aujourd'hui. C'est mon passé qui me rend utile au FBI. Je ne pourrais pas travailler avec Peter s'il ne m'avait pas arrêté. Je t'ai promis de ne pas te mentir. Si je pouvais tout recommencer, je ne suis pas sûr que je changerais quoi que ce soit.

- Tu m'abandonnerais encore une fois?

- Je n'en sais rien. Franchement. Je n'en ai pas la moindre idée.

L'ambiance était lourde. Lucy, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, choisit ce moment-là pour intervenir.

- Une seconde. Vous avez dit qu'«apparemment» votre père n'avait jamais su où vous étiez. Pourquoi «apparemment»?

Neal et Peter échangèrent un regard. L'agent du FBI hocha doucement la tête.

- Eh bien, nous n'excluons pas que la tentative d'enlèvement soit en rapport avec lui.

- Comment ça? Zach ne comprenait pas.

- Nous explorons toutes les pistes. Peut-être qu'il a retrouvé maman et qu'il ne supporte pas qu'elle ait refait sa vie. Ou alors quelqu'un a fait le lien entre moi et vous. Ou bien ça n'a rien à voir, et c'était juste pour soutirer de l'argent à ton père. À ce stade de l'enquête, tout est possible.

- Tu participes à l'enquête?

- Je travaille avec le FBI depuis deux ans.

- Mais le FBI n'engage pas des criminels dangereux!

Peter se sentit obligé de prendre la parole.

- Zach, ton frère est beaucoup de choses: il est impatient, impulsif, et il me rend cinglé la moitié du temps, mais il n'est pas dangereux. Sauf pour lui-même quand il décide de n'en faire qu'à sa tête.

Le son d'une sirène interrompit la discussion. Puis des pas résonnèrent dans le couloir. Deux agents en uniforme se tenaient dans l'embrasure de la porte, entourant l'inspecteur Spencer.

- Neal Caffrey, vous êtes en état d'arrestation.