Chapitre 15
Neal se retourna dans son lit pendant longtemps avant de sombrer dans un sommeil agité. Il n'avait dormi que très peu quand les premières lueurs de l'aube le réveillèrent. Bien qu'encore épuisé, il se leva et se dirigea vers la cuisine. Peter était déjà debout et un pot de café trônait sur le comptoir.
- Qu'avons-nous raté ? grommela l'agent, le nez dans un dossier.
- Bonjour à toi aussi, répondit Neal en remplissant une tasse.
Peter releva les yeux en secouant la tête.
- Nous sommes forcément passés à côté de quelque chose. Quelqu'un voulait kidnapper ton petit frère. Pourquoi tenter de le tuer ? Qu'est-ce qui a changé entre la première attaque et la deuxième ?
- Rien. Nous n'avons pas avancé d'un pas dans notre enquête.
- Donc, il y a quelque chose sous notre nez que nous ne voyons pas.
- Quelque chose de dangereux pour ceux qui en ont après Zach, reprit Neal.
Le cerveau de l'escroc tournait à plein régime.
- Ceux qui ont tenté de le kidnapper voulaient probablement le faire taire, mais leur plan n'a pas fonctionné. Pourtant, quelle que soit la raison de l'attaque, nous n'avons rien trouvé. Ils ont dû penser que nous ne savions pas ce qu'ils poursuivaient et ont estimé qu'ils pouvaient tuer Zach sans courir de risques.
- Ils n'ont pas tout tort, bougonna Peter. Nous n'avons aucune idée de ce que nous devons chercher.
- Ce n'est pas tout à fait vrai. Cette deuxième attaque prouve que c'est bien Zach, la cible. C'est dans cette direction que nous devons continuer nos investigations. Nous devons le traiter comme n'importe quelle autre victime : parler à ses amis, fouiller sa chambre et l'interroger dès qu'il sera réveillé.
Neal s'était relevé et arpentait la cuisine tout en réfléchissant à voix haute.
- Ma mère et Fred vont se relayer à son chevet à l'hôpital, mais l'un dans eux est sûrement rentré à la maison. Tu devrais t'y rendre et faire le tour de sa chambre.
- Et toi ?
- Je vais aller au lycée. Je peux ouvrir son casier et y jeter un œil. Peut-être que ses amis ou ses professeurs auront des choses à me raconter.
- Tu crois qu'ils se confieront plus facilement à toi qu'à un agent du FBI ?
- Peut-être pas, mais je suis certain que le cadenas du casier de Zach ne me résistera pas, répondit Neal, un sourire en coin aux lèvres.
Les deux hommes se succédèrent sous la douche, puis avalèrent un petit déjeuner en vitesse. Ils montèrent ensuite en voiture. Peter avait prévu de faire un crochet par l'hôpital avant de déposer Neal au lycée, mais l'escroc l'en dissuada.
- Il ne peut recevoir qu'un seul visiteur à la fois et mes parents se relaient à ses côtés. En plus, il est encore inconscient et je doute que je sois la première personne qu'il aura envie de voir à son réveil. Je l'ai abandonné.
- Il ne te détestera pas éternellement, murmura Peter.
- Peut-être pas, mais je dois respecter son espace. De plus, il sera toujours en danger tant que nous n'aurons pas trouvé qui s'en est pris à lui.
L'agent se laissa fléchir et emmena son partenaire directement à l'école. Il était encore tôt et les cours n'avaient pas commencé. Neal allait sortir de la voiture quand Peter le devança.
- Je croyais que tu t'occupais de la chambre de Zach ?
- C'est exact, mais je vais utiliser ma plaque et mon statut d'homme de loi pour te permettre d'accéder à l'intérieur du collège sans te faire arrêter. J'en ai un peu marre de te récupérer en cellule.
- Je pourrais attendre l'heure d'ouverture de l'école.
- Comme si la patience était la première de tes qualités !
Peter prit la direction de l'entrée réservée au personnel. Il sonna et un concierge revêche vint ouvrir la porte. Le badge du FBI fit son effet, et tandis que l'agent se remettait en route, l'homme accompagna Neal jusqu'au casier de son petit frère, où il l'abandonna à son sort. Il avait à peine tourné les talons que l'escroc sortait son kit de parfait crocheteur.
- Merci d'avoir oublié de préciser que nous n'avions pas la clef, souffla-t-il.
Quelques secondes plus tard, l'armoire de Zach était ouverte, révélant les petits secrets d'un adolescent ordinaire : quelques livres de cours, une calculatrice, un paquet de bonbons entamé, mais Neal n'y prêtait aucune attention. Il avait les yeux rivés sur l'intérieur de la porte. Là où tous les jeunes de son âge placardent la photo de leur copine, de leur groupe de potes ou de leur star de football préféré, Zach avait affiché celle de son grand frère. L'image était écornée, comme ne le sont que celles qui sont souvent regardées, ou serrées contre son cœur pour s'en imprégner. Jusqu'à cette seconde, Neal n'avait pas réalisé à quel point il avait manqué à ce frère qu'il connaissait à peine. Du bout des doigts, il effleura cette version de lui-même. Il s'était écoulé tellement de temps que lui et Zach ne rattraperaient jamais. Même si son cadet sortait vivant de cette aventure, les quinze dernières années étaient perdues pour l'éternité.
- Vous avez trouvé quelque chose ? lui demanda une petite voix qui le fit sursauter.
Neal se retourna pour se retrouver face à Lucy, qui le regardait d'un air timide.
- Pas vraiment, répondit-il en secouant la tête. Mais je ne sais pas exactement ce que je cherche.
- Comment va Zach ?
- Il est inconscient, mais les médecins sont optimistes.
Il fut surpris de sentir la main de la jeune fille sur son avant-bras. Il rouvrit des yeux qu'il n'avait pas conscience d'avoir fermés.
- Il est beaucoup plus fort qu'il n'en a l'air, dit-elle.
- Je suppose que tu le connais bien mieux que moi. Qu'est-ce que je dois chercher, à ton avis ?
Lucy scruta l'intérieur du casier en fronçant les sourcils.
- C'est étrange, fit-elle. Il laisse toujours son ordinateur portable ici. Il aime travailler à ses articles pour le Courrier entre deux classes.
- Pour le magazine du lycée ? Ce n'est pas juste une collection de cancans de couloir ?
- Non, le Courrier est un projet sérieux. Nous apprenons à réaliser des interviews, à rédiger des comptes-rendus sportifs, etc. comme de véritables reporters. Certes, nous parlons beaucoup de l'école parce que c'est ce qui intéresse les lecteurs, mais c'est un vrai journal. C'est pour ça que je suis ici si tôt. J'aime bien venir avant les autres pour la mise en page. C'est plus calme.
Neal jeta un coup d'œil à sa montre. Élèves et professeurs n'allaient pas tarder à envahir les couloirs. S'il voulait rester discret, il était temps de s'éclipser.
- Merci Lucy. Je vais tenter de localiser son portable.
Dès que la jeune fille se fût éloignée, Neal sortit son téléphone.
- Peter, est-ce que l'ordinateur de Zach est dans sa chambre ?
À l'autre bout du fil, l'agent du FBI jeta un regard circulaire dans l'antre de Zach.
- Pas à première vue. Pourquoi ?
- Apparemment, il le garde habituellement dans son casier, mais je n'ai rien trouvé. C'est peut-être une piste.
- Tu as une idée de comment localiser cet appareil ?
- J'en ai une petite, oui.
- Appeler Mozzie ?
- Appeler Mozzie.
A peine Peter eut raccroché que Neal tentait de joindre son ami à New York. Ce n'était pas chose aisée tant son complice était paranoïaque. Mozzie changeait de téléphone très régulièrement et il était difficile de savoir quel numéro était encore valable. À la grande surprise de l'escroc, son premier essai fut le bon.
- Tu as le même numéro depuis plus d'une semaine, s'étonna-t-il en guise de préambule.
- Bonjour à toi aussi, mon frère. En période de crise, je me suis dit qu'il serait judicieux que tu puisses m'atteindre facilement, bougonna-t-il.
Neal ne put réprimer un sourire. Sous le ton bourru, il sentit toute l'affection de son ami, et une pointe d'inquiétude, également.
- Je peux faire quelque chose pour toi ? continua Mozzie.
- Zach a un ordinateur portable qui est introuvable. Je me demandais si tu pourrais m'aider à le localiser.
- Il existe des logiciels capables de détecter ce type d'appareil, mais il faudrait savoir si ton frère en avait installé un. Dans le cas contraire, ça va être difficile.
- Zach est toujours inconscient, je ne vais pas pouvoir me renseigner tout de suite, répondit Neal, déçu.
- Je vais voir ce que je peux faire en attendant. Si quelqu'un s'est servi de cet ordinateur, il aura peut-être laissé des traces.
Neal remercia son ami et raccrocha. Il détestait se sentir inutile, mais ne voyait guère ce qu'il pouvait faire de plus. Il était perdu dans ses pensées sur le trottoir devant l'école de Zach quand il entendit un coup de klaxon. Peter était venu le rejoindre. Il pressa le pas et s'installa sur le siège passager.
- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda-t-il.
- Je vais te déposer à l'hôpital et tu vas veiller sur ton frère pendant quelques heures.
- Mes parents s'en chargeront très bien sans moi.
- Tes parents ont besoin de repos. L'enquête est au point mort. Tu n'as plus d'excuses.
- Mais…
- Il n'y a pas de mais. Ta famille compte sur toi. C'est non négociable.
Neal sentit qu'il avait perdu la bataille et se renfrogna sur son siège. Le trajet vers l'hôpital se fit en silence. Peter ne se contenta pas le déposer. Il l'accompagna jusqu'à la chambre de son frère avant de mettre les points sur les i.
- Tu ne bouges pas d'ici avant que ton beau-père ou ta mère ne revienne. Si Zach ouvre un œil, tu m'appelles. Si une idée brillante te passe par la tête, tu m'appelles. Si tu as des nouvelles de Mozzie, tu m'appelles. Est-ce que c'est clair ?
- Comme du cristal.
Tandis que l'agent du FBI tournait les talons, l'escroc franchissait la porte et se glissait près d'une des personnes qui comptait le plus pour lui, sans qu'il ait eu l'occasion de le lui dire. Il frissonna à l'idée qu'il n'aurait peut-être jamais la chance d'exprimer ses sentiments à son petit frère.
