Titre : Impudence

Nombre de mots : 800 mots sur OpenOffice

Le vinyle tourne inlassablement sur la platine, et il hurle tubes aux riffs déchaînés sur vieilles chansons au goût d'adolescence.

La fumée d'une cigarette industrielle s'échappe des lèvres pâles et craquelées de Severus, et forme un nuage grisâtre qui se fond dans la pénombre. Le tabac empli ses poumons et le fait tousser. Il s'en fiche. De toute manière, il a eu la gorge broyée par les crocs de Naguini. Il n'est pas guéri, et ne le sera jamais. Alors à quoi bon préserver ses poumons s'il ne peut même plus prononcer son propre nom ?

Les derniers accords de Bleeding Me retentissent. Le vieux frigo dans le coin de la pièce ronronne.

La capsule d'une bouteille de bière bon marché saute et vient rouler sur la table basse. Sirius avale une grande gorgée. Le liquide est presque chaud, et amer sur sa langue. Il grimace, puis hausse les épaules.

Le mégot rabougrit vient s'écraser dans le cendrier.

Severus se lève, et se dirige vers le frigo. Il l'ouvre. La lumière jaune de l'ampoule se répand dans la pièce. Ses longs doigts aggripent le dernier pack de bière qu'il a pu acheter. Puis la porte se refèrme en claquant, et l'obscurité revient.

Bientôt, il faudra que Sirius se passe de l'alcool, ou que lui-même renonce à ses clopes écoeurantes. Ou alors ils crèveront de faim. Bah, de toute façon, ils finiront bien par claquer, alors que ce soit dans une semaine ou dans dix ans...

La bouteille en verre s'échoue sur la moquette rouge. Puis le grésillement du disque tournant dans le vide laisse place à Bad Moon Rising, alors que Severus range le précédent vinyle dans sa pochette noire et rouge.

Sirius se met à chantonner, doucement d'abord, puis plus franchement. Sa voix se mélange à celle de John Fogerty. Et Severus l'écoute, dans un silence qui contraste avec la colère, presque la fureur, avec laquelle il fume une nouvelle cigarette.

Severus s'en fout de crever. C'est par hasard qu'il a survécu au champ de bataille. Miracle diraient certains. Malédiction cracherait Sirius, lui donnant les mots qu'il ne peut plus laisser éclater.

Severus s'en fout de crever, et c'est pareil pour Sirius, parce qu'ils ne sont plus que des putains de naufragés sur un radeau déglingué, que des soldats qui n'ont pas eu la décence de mourir à la guerre.

Ils encombrent et gênent en exposant leurs visages détruits par la mort, leurs gorges lacérées et leurs jambes massacrées. Leur existence dérange, et ils survivent avec une impudence qui embarrasse les autres, une impudence qui empêche ceux qui veulent oublier de tourner la page.

Parce qu'ils peuvent bien reconstuires les bâtiments, repeupler le pays, effacer les traces de la guerre, enterrer les morts et faire des cérémonies d'hommage, ils n'oublieront pas tant qu'eux seront là, Sirius, Severus, et tous les autres nécrosés.

Ils font peur à voir, et on voudrait les faire disparaître, les jeter aux oubliettes.

On voudrait les effacer, ces gens encombrants, Severus et ses cordes vocales déchiquetées, Sirius et ses os en miettes. On voudrait leur faire ravaler leur survie, à ces gens cassés, Severus et son mutisme qui suinte la douleur, Sirius et son boitement qui transpire l'infirmité.

Les doigts de Severus se mettent à trembler, et sa cigarette manque de lui échapper. Il remarque alors que Sirius s'est tu, et qu'un nouveau morceau a commencé.

Sous l'écho des rythmiques d'Hybrid Moments, Severus relève la tête – quand l'avait-il baissée ? – puis, mue par une chaleur étrange, il se lève et contourne la table, et vient s'effondrer dans le canapé élimé. Il se penche alors vers l'avant, à tel point que son buste touche presque celui de Sirius. Et là, il effleure de la pulpe des doigts les lèvres charnues. L'autre homme ne recule pas, alors il continue ses caresses, traçant le contour de la mâchoir et les pomettes saillantes. Les orbes noires croisent les pupilles grises.

Et dans un nuage de cigarette rougeoyante et d'alcool enivrant, dans une bulle de moquette usée et de musique rugueuse, Severus embrasse Sirius.

Dans un doux étourdissement, loin de l'impudence et de la déviance dont les accuse, Sirius enlace Severus.

Les baisers échangés ont un goût alcoolisé et les étreintes sont enfumées d'un parfum de tabac.

Et Sirius et Severus s'aident l'un l'autre, et réapprennent à aimer. Dans un cocktail de cigarettes et de bières, de vinyles qui hurlent à tue-tête, de baisers fiévreux, d'étreintes gauches et d'une envie de survivre qui enflamme leurs entrailles.

Et tant pis pour la gorge déchirée, tant pis pour la jambe bousillée, tant pis pour les corps fracassés. Tant que Sirius sera la voix de Severus, et tant que Severus épaulera les pas de Sirius, ils survivront. Ils survivront suffisamment longtemps pour jeter leur impudence à la gueule du monde entier.

Prochain chapitre le 23/09