Héhéhé, vous commencez à comprendre où on va ! Alors oui, niveau joyeuseté pour Noël, on est très très loin, mais hé, promis, ça se terminera bien ;p
Bonne lecture !
3 Décembre – Rome Antique – Capoue – -380 av. JC
– Stop ! On arrête là pour aujourd'hui ! Rentrez-vous !
La voix de leur doctor arrêta net les combats dans la cour d'entraînement. Une partie de John en fut frustrée. Il aurait aimé continuer à se battre, frapper, sentir la sueur couler le long de son corps, et faire quelque chose de sa vie. L'autre part de lui était simplement épuisée et n'aspirait qu'au repos.
– John, au massage ! lui cria la voix de son doctor. Tu dois être présentable pour ce soir !
Il grimaça. Il n'avait pas envie d'être présentable. Pourtant, il le devait, pour le plaisir de son seigneur et maître. John pouvait bien être le rétiaire le plus connu, puissant et invaincu du ludus impérial de Capoue, il n'en restait pas moins un esclave, enchaîné au bon pouvoir de son maître, Maximus. L'homme n'était pas spécialement bon ou mauvais. Il était un maître, et ses gladiateurs combattaient pour son bon plaisir.
Avec un bref signe de tête à leur entraîneur, John quitta l'arène, conscient qu'il n'avait pas le droit de se plaindre. Il n'avait jamais rien vécu d'autre que cette vie, et il était au plus haut de la hiérarchie des gladiateurs. Son doctor le respectait, son maître l'estimait pour l'argent qu'il rapportait. Il aurait pu mourir mille fois, depuis des années, mais il s'en était toujours sorti avec des blessures superficielles. Même celle de son épaule gauche, qui aurait pu être très grave, n'avait finalement laissé qu'un entrelacs de peau blanche et boursouflée en guise de cicatrice.
Il était bien traité, disposait d'un confort que beaucoup lui enviaient, avait le droit à de nombreux avantages, une vie privée, il faisait partie de l'un des ludus les plus prestigieux du pays, et nombre de jeunes femmes l'adulaient.
Pour un gladiateur, il avait la belle vie. Pour un homme, il avait des chaînes à ses pieds et ses poignets.
– Salut, John.
Le jeune homme adressa un bref sourire à l'esclave noir, et généralement muet, qui allait se charger de lui, et de ses muscles éreintés par le combat. Comparé à cet homme, il n'avait vraiment aucune raison de se plaindre. John avait le droit de parler, lui au moins. L'esclave s'autorisait à faire la conversation à John, parce qu'il savait que ce dernier ne dirait rien. Mais sinon, il préférait rester muet pour ne pas provoquer l'ire de ses maîtres.
– Un traitement de roi, aujourd'hui ! commenta le masseur, tandis que le gladiateur se déshabillait.
– Comme le trophée habituel que je suis, tacla John.
Au fond de lui, il était finalement content. Sa peau tannée par le soleil était couverte de poussière, et un bain chaud et fumant l'attendait dans les thermes privés de son maître, avant de pouvoir profiter des mains expertes de l'esclave qui délasserait ses muscles et assouplirait ses articulations.
– Tu ne devrais pas dire ce genre de choses.
– Je sais.
Le penser était déjà une offense à son maître, mais le dire à voix haute était d'autant plus risqué. Mais John connaissait son interlocuteur depuis tout petit, et il savait qu'il n'avait rien à craindre d'un homme qui l'aimait comme un père. Et pas comme son véritable père, qui l'avait vendu à l'arène et Maximus, vingt ans auparavant.
– Tu as bien besoin de te détendre, commenta l'homme avec un sourire. Allez viens, il te faut être en forme pour ce soir.
Maximus, seigneur et maître, donnait une réception de la ludus impérial de Capoue, ce soir-là. Comme toujours, il y aurait beaucoup trop de vin, de miel, de mets raffinés, des danseuses, des musiciens. Ce ne serait pas une orgie, mais une démonstration de tout le pouvoir de maître Maximus. Et John savait bien qu'il était le trophée préféré de maître Maximus.
Il entra dans l'arène en souriant à son ami mirmillon, qui combattrait avec lui ce soir-là pour le plaisir de leurs spectateurs, les invités de leur maître. Ils ne feraient pas semblant, mais ne chercheraient pas à se faire mal non plus. Ce n'était pas Rome, et ce n'était pas un combat à mort, juste un divertissement où leurs corps lustrés d'huile étaient l'attraction principale. John savait à quoi il ressemblait, pour son maître et ses invités.
John porta le premier coup, heurta dans un bruit sourd le bouclier de son adversaire. Il entendit déjà les vivats de la foule. Il s'autorisa un bref sourire sous son masque de métal, et d'un clignement de paupières, sut que le mirmillon pensait de même : s'ils étaient déjà comblés par un bref coup porté avec très peu de force, ils seraient faciles à contenter, et le spectacle serait vite fini sans trop de dégâts.
Un éclat de connivence alluma leurs pupilles. Ce serait encore plus facile et rapide qu'un entraînement.
John avait gagné, et il saluait son public, vautré sur des sofas autour de l'arène, qui applaudissait à tout rompre. Il ne retirait aucune fierté de cette victoire, puisque son ami avait simplement cédé de plus en plus facilement à ses coups pour abréger le combat. Il avait ensuite demandé grâce, et la foule amusée, comme dans un vrai combat et non un divertissement privé, avait accepté qu'il vive. Il était sorti sous les hourras de la foule conquise, tandis que John saluait respectueusement son public.
Il termina par son maître. Maximus était levé, grand et blond, un sourire fier sur le visage. Autour de lui, il y avait un homme que John ne connaissait pas, mais qui semblait plus influent que tous les invités qu'avait pu recevoir le maître durant toute sa vie. Une femme, plus magnifique que toutes celles que John avait vues dans sa vie, se tenait à ses côtés. Un jeune homme, sans doute un peu plus jeune que John, était là également. John eut le malheur de croiser son regard, se faisant foudroyer par deux pupilles dont il ne percevait même pas la couleur, à cette distance.
John se sentit chanceler, vrillé par le regard. Il tituba, mal à l'aise. La foule, heureusement, ne sembla pas s'apercevoir de son mal-être. Maître Maximus discutait avec son invité. Seul John et le jeune inconnu ne se lâchaient pas des yeux.
Tout aussi brusquement que la douleur avait commencé, elle reflua quand l'inconnu se détourna, attirant l'attention de Maximus, et lui murmurant quelques mots à l'oreille. John détourna le regard à son tour, quittant l'arène de sable d'un pas lourd et pesant. Il se sentait nauséeux, envahi d'une sueur glacée. Il voulait dormir et oublier.
– John, le maître te réclame.
À peine avait-il franchi le seuil que la voix de son doctor résonnait, faisant tomber un couperet sur ses envies de tranquillité.
– Non, gémit-il, désespéré.
– Rends-toi présentable et va.
Il n'y avait aucun moyen de désobéir à son maître. Alors John ôta sa tenue de combat, et revêtit la toge simple qui le désignait comme à peine plus qu'un esclave.
– Maître Maximus, vous m'avez demandé ? salua-t-il respectueusement en s'approchant de son maître.
L'homme, qui avait une stature impressionnante debout, n'était qu'un amateur d'orgie une fois couché. John n'avait du respect pour son propriétaire que lorsqu'il était debout.
– Oui, John. Viens ici. Tu as beaucoup impressionné nos invités prestigieux, aujourd'hui. Ils voulaient te rencontrer.
D'un large signe de la main, il désigna les trois personnes à l'aura puissante que John avait aperçu auparavant. Une femme, un homme... et le jeune inconnu au regard perçant. Le bleu nuit rencontra le bleu glace. John trembla.
– En fait, je ne veux pas le voir. Je veux l'acheter. Dès ce soir, il sera mien.
La voix était celle du plus jeune. Ils faisaient tous partie de la même famille, à voir leurs traits semblables, et pourtant ils furent tous surpris de la voix glaciale et n'admettant pas la réplique du jeune homme. Il ne regardait même pas Maximus, mais se contentait de fixer John, qui continuait de frissonner.
– Il n'est pas à vendre, répliqua Maximus, se redressant.
– Ce n'était pas une question. Votre prix sera le mien.
– Sherlock... tenta d'intervenir l'autre homme (son frère ?).
– IL n'est PAS à VENDRE ! tonna Maximus, qui avait déjà manifestement abusé du bon vin.
John, crucifié sur place, ne put que rester spectateur de la scène qui suivait. Sherlock, sans jamais se départir de son calme, et de sa voix glaciale, contrait les mots de son interlocuteur, faisait des propositions, tournait en ridicule l'homme puissant à qui appartenait John, lequel s'était levé, chancelait, la tête tournant à cause du vin.
Et ils débattaient de John. Comme s'il n'avait été qu'un objet entre eux, un objet sans le droit de parole. Car après tout, c'était ce qu'il était.
– Très bien. Dans ce cas, je vous rachète sa dette. Combien ?
La dernière phrase du jeune noble arrogant acheva d'asphyxier John. Comme tous les gladiateurs, il rêvait d'un affranchissement, et en ce qui le concernait, le rêve était tangible. Il avait gagné, à la sueur de son front, suffisamment de victoires pour, dans peu de temps, revendiquer ce but ultime.
Et contre une telle proposition, Maximus ne pouvait rien. Il s'apprêtait d'ailleurs à balbutier, à accepter.
– NON ! s'insurgea John, oublieux de sa position. JE REFUSE ! JE GAGNERAI SEUL MA LIBERTÉ ET JE NE DEVRAI RIEN À PERSONNE !
Son coup d'éclat surprit tout le monde. Maximus lui promit une punition. Le jeune noble arrogant décréta brutalement qu'il en avait assez et se retira dans ses appartements. John fut congédié de la fête.
Une fois mis à la porte, sommé de retourner dans ses appartements, il ne réfléchit pas, et fit demi-tour, s'enfonça dans l'immense villa de son maître.
Il en connaissait les recoins par cœur. Il connaissait les quartiers des invités les plus prestigieux. De la lumière filtrait sous une porte, et il entra sans réfléchir, persuadé qu'il avait raison.
Sherlock ne sursauta même pas à son entrée, couché sur un lit, son air aristocratique seyant à la perfection son visage taillé dans le marbre.
– Comment as-tu pu oser me faire ça ? siffla John. M'acheter ? Où est l'égalité entre nous ?
Ses revendications n'avaient de sens que pour lui... et pour Sherlock, qui ne parut pas offensé une seule seconde du ton avec lequel lui parlait un homme qui lui était inférieur, et qu'il venait de rencontrer.
– Je refusais de te laisser entre ses sales pattes ! Tu es à moi ! siffla le jeune homme, le visage déformé par la colère.
– Ça ne te donnait pas le droit de vouloir m'acheter !
– Évidemment que si !
– Non !
– Si ! Je refuse qu'il te touche !
La colère de Sherlock exsudait par tous les pores de sa peau, et John éclata soudain de rire, comprenant la raison de l'ire du jeune homme qu'il connaissait par cœur sans jamais l'avoir vu.
– Il ne me possède pas dans ce sens-là. Ce corps est vierge, et il t'appartient tout entier, comme la dernière fois, et la fois d'avant.
Tout à leur dispute absurde, et impossible entre deux hommes de leur classe sociale respective, ils s'étaient rapprochés, debout au milieu de la pièce, Sherlock dominant John par sa taille, John compensant avec ses muscles saillants sous l'encolure de sa toge.
– Vraiment ? À moi ? Comme avant ? Comme toujours ? Comme pour toujours ?
– Vraiment, assura John.
Et dans un mouvement instinctif, il posa la main sur le cou de son amant, là où il venait de découvrir quelques étranges grains de beauté. Les doigts de Sherlock se refermèrent sur son poignet gauche, et une immense chaleur grandit dans le corps du gladiateur. Une seconde plus tard, leurs lèvres, désespérées et affamées, entraient en collision et se perdaient les unes dans les autres.
Leurs mains, enfiévrées, partirent à la conquête de leurs corps.
– D'accord, je ne t'achèterai pas. Mais tu dois gagner ta liberté.
– Encore quelques combats. Je serais libre. De te rejoindre. D'être avec toi pour l'éternité, promit John.
Sherlock, sur le point de laisser son amant repartir de sa chambre au petit matin, ne put s'empêcher d'hésiter et de le retenir par le poignet, anxieux. Le bleu nuit rencontra le bleu glace, et les sentiments dévorants qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre depuis, leur semblait-il, la nuit des temps, les brûlèrent un bref instant. Le compte à rebours a commencé, et il craignait tant que l'éternité n'existe pas, pour eux.
– L'éternité, vraiment ?
– Vraiment, promit John en lui volant un baiser.
Il y avait eu trois combats, tous plus dantesques les uns que les autres. John avait franchi les étapes les unes après les autres. Sherlock était confiant. Il n'en restait plus qu'un, et John lui avait promis l'éternité. Il ne se serait pas trompé sur ça. Tout à fait à son aise, il s'installa confortablement dans la loge impériale, à côté de leur empereur, dans les immenses arènes de Rome, et applaudit poliment l'entrée des gladiateurs, confiant.
Sa vie bascula une minute plus tard, quand le sable blanc de l'arène se tâcha de rouge vermillon, une longue traînée presque irréelle, qui ne tarda pas à former une flaque, alors que lentement, le corps de John chutait en avant, empalé sur une épée. Sherlock ne pouvait que rester spectateur, de la mort de l'amour de sa vie.
Prochain chapitre : Alexandrie – -150 av. JC
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
