Vous avez à peu près tous compris le concept, maintenant, donc on continue ! J'espère que ça ne vous lassera pas, on a plusieurs millénaires à couvrir par des évènements plus ou moins marquants (et plus ou moins joyeux xD) avec nos deux loustics qui se perdent et se retrouvent ! Le choix des époques est parfaitement aléatoire et selon mon bon vouloir. Et pour répondre, le premier chapitre était "in situ" (XIIe siècle) pour mieux vous perdre, ensuite on est reparti à l'origine (Egypte Antique), et partir de là, on va dérouler l'ordre chronologique jusqu'au chapitre final qui se déroule de nos jours, est très très long, et on verra bien s'ils surmontent la malédiction à ce moment là... ;p

(Et oui, je le répète, lisez les notes d'auteur, c'est un Calendrier triste parce que Noël, la joie, le mignon, le choupi, le tendre, c'pas mon truc ;p Là on part sur 24 jours de souffraaaaaance xD)

Bonne lecture !

4 Décembre – Alexandrie – -150 avant JC

– La Terre est ronde.

Sherlock se retint à grand peine de hausser un sourcil désabusé, et se contenta de présenter son visage le plus neutre et poli possible à son maître, Ératosthène. Oui, la Terre était ronde. Elle était aussi hélio-centrée, mais tout le monde semblait s'en moquer totalement, et ne pas vouloir le croire. Sherlock n'avait pas envie de convaincre des idiots qu'il était plus intelligent qu'eux (parce qu'il était plus intelligent qu'eux, c'était un fait avéré que nul ne pouvait nier), alors il ne disait rien. Mais si même son maître à penser se mettait à débiter de tels poncifs, Sherlock n'était pas certain qu'il y survivrait.

Il avait décidé de devenir l'apprenti de Maître Ératosthène parce que ce dernier avait des travaux ambitieux, et une intelligence au-dessus de la moyenne. Sherlock, sous couvert d'être un étudiant sage et attentif, avait réussi, par ses tours de manipulation habituels, à lui faire comprendre que non, son apprenti n'avait jamais tort. Sherlock n'avait pas envie de recommencer à se faire obéir de quelqu'un d'autre. Ce n'était pas forcément compliqué, mais c'était un processus long et pénible, pour réussir à se faire obéir tout en donnant l'illusion à l'autre qu'il avait le pouvoir. Il n'avait vraiment pas envie de tout recommencer, mais le déranger pour de telles banalités inintéressantes, c'était vraiment barbant.

– Je veux dire, bien sûr que la Terre est ronde. Tu le sais, je le sais, aucun de nous n'en doute. Mais je veux la mesurer.

Voilà qui devenait beaucoup plus intéressant. Sherlock n'y avait jamais songé, mais le défi pouvait se révéler captivant, voire même suffisamment ardu pour occuper son cerveau quelques temps. Sherlock détestait s'ennuyer.

– Mesurer quoi, maître ? demanda-t-il humblement. La circonférence ? Le diamètre ? La surface ? Avec quelle méthode ?

Il ne feignait pas l'intérêt, et son maître le savait. Il était capable de détecter lorsque son apprenti lui répondait par politesse, et quand il attirait son attention. Cette fois, il avait réussi son pari.

– La circonférence. Et il va nous falloir du temps, l'expérience doit être prête pour le solstice d'été.

– Oh, bien sûr. Pour utiliser l'ombre du soleil à plusieurs endroits et les mesurer, devina Sherlock. Il nous faudra des gnomons. Où allons-nous les placer ?

Ératosthène sourit. Son pari était très ambitieux, mais avec l'aide et l'intérêt de son jeune apprenti, il était sûr de réussir. Il n'avait pas vu d'esprit plus brillant que le jeune homme depuis toujours. Il était clair qu'il méritait mieux qu'être apprenti, mais c'était tout ce que sa jeunesse pouvait lui offrir pour l'instant. Il avait à peine quinze ans, et déjà Ératosthène pouvait lui prédire un avenir plus brillant et lumineux que les étoiles.


Comme prévu, Sherlock avait adoré le projet de son maître, et il avait travaillé d'arrache-pied sur les calculs potentiels, les mesures à faire, et la pertinence des relevés durant les quelques semaines qui les séparaient du solstice. La grande bibliothèque d'Alexandrie l'avait accueilli des jours durant, et bien des nuits également, malgré les réprimandes de son maître, à la tête du vénérable bâtiment, par ordre du Pharaon Ptolémée III.

Il fallait désormais le mettre en œuvre, et pour cela, il fallait un homme à chaque endroit qu'il avait établi.

Sherlock s'était opposé à Ératosthène sur ce point, trouvant que deux villes, cela faisait trop peu.

– Il suffit de deux points pour tracer une droite, Sherlock, avait asséné son maître.

– Mais trois points permettent de gagner en précision.

– À ce compte-là, quatre seraient encore meilleurs. Et ne parlons pas de cinq, six, etc. On ne peut pas, Sherlock. Plus nous aurons de points, de villes, de relevés à faire, plus nous devrons déléguer la tâche de mesure sans pouvoir superviser les choses, car les Dieux ne nous ont pas bénis du don d'ubiquité. Alors certes, d'un point de vue mathématique, nous gagnerons sans doute en efficacité, mais notre analyse se retrouverait fragilisée par le nombre d'interventions humaines.

Sherlock n'avait rien eu à répondre à cela, et il n'avait pas eu gain de cause. Son maître avait raison en ce qui concernant l'humain. Sherlock ne faisait aucunement confiance aux autres êtres humains.

Mais pourtant, il allait devoir s'en coltiner un durant les prochaines heures, et il en souffrait intérieurement par avance.


Son maître et lui avaient établi de prendre une mesure à Alexandrie, et maître Ératosthène, plus vieux (et ne pouvant quitter la gestion de sa bibliothèque) y resterait. Cela impliquait que c'était à Sherlock de se rendre à Syène et de parcourir les quelques cinq milliers de stades[1] qui séparaient les deux villes. Et qu'il ne pouvait pas le faire seul. Leur analyse nécessitait de savoir avec précision la distance entre les deux villes, et ils se devaient de la mesurer.

D'un commun accord, ils avaient choisi le pas de chameau. Sherlock détestait ces sales bêtes, qui semblaient toujours se moquer de lui, et refusaient de lui obéir, mais il fallait reconnaître que la régularité de leurs pas était fiable. Ils étaient en outre capables de parcourir des très longues distances sans se fatiguer ni ralentir, et pouvaient suivre le bord du Nil pour rejoindre Syène dans le temps imparti.

Alors Sherlock attendait l'éleveur de chameau qui allait faire le trajet avec lui, et il appréhendait déjà. Passer plusieurs jours avec un idiot n'était pas des plus réjouissant, d'autant qu'il ne pourra être exclusivement concentré que sur le comptage des pas de chameaux, et rien d'autre, et il connaissait les vicissitudes des humains, qui essaieraient de faire la conversation, et cela l'ennuyait d'avance.

– Bonjour.

Sherlock releva la tête en entendant une voix chaude et douce le saluer. Le bleu nuit croisa le bleu glace, et toutes les barrières de Sherlock, qu'il avait passé sa jeune vie à ériger autour de lui, volèrent en éclats. Le reste du monde avait commencé. Le compte à rebours a commencé.

L'éleveur de chameau était beaucoup plus âgé que la logique aurait voulu. Plus âgé que Sherlock, plus âgé que Sherlock s'y serait attendu, si toutefois il avait pu s'en souvenir avant, et non être surpris ainsi. Ses yeux plus bleus que le ciel d'été sous la pleine lune, ses cheveux couleur paille, et son sourire, en revanche, n'avait pas changé.

Sherlock avait pu lire dans ses prunelles que lui aussi savait. Lui aussi savait. Tout son corps, sa main tendue, geste avorté rapidement en direction de Sherlock, le hurlait.

Mais ils n'avaient rien pu dire, rien pu SE dire, pas pu se toucher. Ératosthène était là, au point de départ, et il avait fallu prendre la route.

– Je dois compter les pas, murmura Sherlock, comme une excuse. Je ne peux pas te parler.

Son ton, d'habitude assassin et puissant, était misérable et suppliant. Suppliant que cet homme le comprenne et ne lui fasse pas défaut.

– D'accord. Aucun problème, Sherlock.

Son sourire et ses yeux compréhensifs avaient éclairé l'univers bien plus efficacement que le soleil.

Ils avaient cheminé toute la journée, le long du Nil. Le décor avait été magnifique, à suivre la courbe du soleil, dans le silence le plus total, seulement rythmé par le pas des chameaux, lents et réguliers. Sherlock avait eu toutes les peines du monde à se concentrer sur sa tâche. Il ne devait surtout pas perdre le fil du comptage qu'il effectuait, mais il ne pouvait pas s'empêcher de régulièrement jeter des coups d'œil à son silencieux partenaire de route. Pas à un seul instant, il n'avait ouvert la bouche. Il avait respecté le silence, contemplé Sherlock et le paysage, et respecté le parfait silence dont Sherlock avait besoin.

Désormais, ils bivouaquaient tous les deux, au bord du fleuve, Sherlock ayant noté scrupuleusement la mesure de cette première journée, et l'endroit exact où s'était arrêté l'animal de mesure.

Désormais, ils étaient seuls tous les deux, libre de tout et de parler, mais Sherlock n'arrivait pas à sortir un mot, la gorge bloquée par l'angoisse.

– C'est tout ce que tu as à me dire depuis tout ce temps ? se moqua doucement l'homme en voyant le jeune apprenti bouche ouverte, sans en sortir un son.

Ses yeux riaient et son sourire en disait long.

– John...

– Tu te souviens de mon nom. C'est déjà un bon point.

– Tu m'as tellement manqué, gémit Sherlock.

– Oh, Sherlock.

Il n'était plus question de retenue, et le jeune homme se jeta dans les bras de son aîné, s'y blottissant immédiatement, retrouvant subitement des sensations qu'il pensait perdues, et qu'en réalité, il n'avait jamais connues.

– Tu n'aimes pas les mensonges, alors n'en dis pas, le réprimanda John. Je ne t'ai pas manqué, car logiquement, tu ne savais pas que j'existais, avant que tu ne me voies aujourd'hui. Je le sais, parce qu'il en va de même pour moi.

Sherlock savait qu'il avait raison. Il n'avait aucune idée de l'existence d'un éleveur de chameau aux yeux bleus avant ce matin, et ce qu'il ignorait ne pouvait pas lui manquer. Pourtant, dès l'instant où son regard avait croisé le sien, la sensation de manque l'avait saisi, violemment.

– Je ne crois pas que le mot logiquement s'applique pour nous, et à notre situation.

– C'est vrai.

– Et tu m'as vraiment manqué, avoua Sherlock à mi-voix, peu habitué à se montrer si vulnérable et sentimental.

– À moi aussi, lui répondit doucement John en resserrant son étreinte autour de lui.

Sherlock se débattit, brisa le cocon confortable des bras qui le tenaient, se redressa, tendit ses lèvres, offrit son cœur, son corps, implorant pour ce dont il avait besoin.

– Non, le repoussa John.

Physiquement, les bras tendus, l'homme tint Sherlock à distance, les yeux flamboyant de résolution. La douleur du rejet se répandit comme un poison dans les veines du jeune érudit.

– Tu es trop jeune, Sherlock. Quel âge as-tu ? T'es un gamin.

Ledit gamin ouvrit la bouche pour protester, la langue acide et la verve prête à bondir dans la bataille.

– Et oui, tu es toujours aussi intelligent et magnifique et merveilleux, le coupa John. T'as toujours été un génie, t'es toujours un génie, je n'en doute pas. Mais t'as quoi, quinze ans ? J'en ai plus du double. Je ne peux pas faire ça. Je refuse de te faire ça.

– J'en ai envie, répliqua Sherlock, buté.

– Moi aussi, lui répondit John, la voix grave et lourde de désir, faisant se dresser les poils de l'échine de Sherlock. Crois-moi, je ne veux rien de plus que retrouver ton corps sous le mien en plus de te retrouver toi, mais je ne le ferai pas. Et puis...

Sherlock fronça les sourcils. S'il n'était pas d'accord avec la décision de son ancien amant de le tenir physiquement loin de lui, il le connaissait cependant par cœur et savait qu'il y avait quelque chose d'important.

– Quoi ? interrogea-t-il, impérieux.

L'ombre du sourire qui s'ourla sur les lèvres de John firent tressauter son cœur. De toute évidence, son arrogance traversait leurs existences et se retrouvait régulièrement, et plaisait à son amant.

– Et puis je ne perçois pas de date de fin. Ça me paraît important, n'est-ce pas ?

Il avait soudain toute l'attention de Sherlock.

Ils avaient passé la soirée à discuter de ce dont ils se souvenaient de l'étrangeté de cette situation, des similitudes et des bizarreries. Ils n'étaient pas sûrs de se souvenir de toutes les existences durant lesquelles ils s'étaient trouvés, réunis, et perdus peu après. Ils s'accordaient à dire qu'il pouvait exister des milliers d'existence sans aucune rencontre, et donc sans libération de leur mémoire.

Mais ils se souvenaient cependant de la capacité étrange de John à percevoir la date de fin, immuable, qui ponctuait systématiquement leurs vies. Or cette fois, John ne percevait rien. Il était trop tôt pour en tirer des conclusions.

Mais ils ne pouvaient pas prendre de risques. Alors sagement, ils s'endormirent dans les bras l'un de l'autre, sans jamais unir leurs corps, pas même par leurs lèvres.


Ils poursuivirent leur chemin, tous les deux, dans l'angoisse qu'un matin, l'autre ne soit plus. La journée, Sherlock comptait les pas des chameaux, et John le regardait sans un mot, souriant, amoureux.

Le soir, ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre, et se contentaient de parler, récupérer le temps qu'ils n'étaient sûrs d'avoir.

Le jour du solstice, Sherlock planta le gnomon dans le sol, et attendit que le soleil soit à son zénith. Puis il reporta, scrupuleusement, la hauteur de l'ombre au sol (ce qui fut facile, puisqu'elle était inexistante) dans son carnet, à côté de la distance exacte parcourue par les chameaux entre les deux points.

John resta à ses côtés, tandis qu'il marmonnait dans sa barbe, et griffonnait des valeurs en fonction d'une précédente mesure de son maître, à Alexandrie, l'année dernière. Bien sûr, les calculs devraient être affinés en fonction de l'évaluation exacte que Ératosthène devait être en train de faire en cet instant précis, à cinq mille stades d'ici, près de la grande bibliothèque, mais cela pouvait donner une idée.

Fasciné, John le regardait grommeler à propos d'un arc de 7.2 degrés, et de la distance en mètres d'un stade, avant de s'écrier :

– À peu près quarante mille kilomètres !

Il paraissait si heureux d'avoir achevé son calcul, si jeune et insouciant, si merveilleux et si génial, avec un immense sourire béat que John en oublia ce qui les séparait ici et aujourd'hui, et l'embrassa passionnément.

Le lendemain, au réveil, John trouva le corps froid de son amant serré contre lui sous les draps. Sherlock était mort, et John, le cœur dévasté, n'avait plus qu'un carnet à aller remettre à maître Ératosthène, pour qu'il fasse les calculs qui établiraient la circonférence de la Terre à deux cent cinquante mille stades, et le rendrait célèbre. John, lui, attendait désormais que la Mort daigne venir le cueillir, lui aussi.


[1] Entre les deux villes, actuellement Assouan et Alexandrie, i peu près 1000 kilomètres selon Google Maps (et pas à vol d'oiseau, du coup). Si on convertit l'unité de mesure qu'utilise Ératosthène à cette époque, (qui est donc le stade égyptien), ça fait entre 750 et 800 km. Niveau ordre de grandeur, pour un mec qui vivait plus de deux mille ans avant notre ère, on est pas mal. Source : Wikipédia


Prochain chapitre : Scandinavie – 810

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