Bonne lecture !

5 Décembre – Scandinavie – 810

Sherlock n'avait jamais quitté son pays. Il n'avait même jamais quitté sa ville. Sa mère, son père et lui vivaient paisiblement dans leur maison en bord de mer. Sherlock avait une sœur, partie depuis longtemps, et dont on ne parlait jamais, par crainte que le mauvais coton qu'elle filait, à en croire ses parents, ne les contamine. Elle avait disparu depuis tellement de temps de la maison familiale que Sherlock, enfant au moment des faits, se souvenait à peine de son visage.

Il était devenu l'enfant unique et béni de ses parents. Ces derniers l'aimaient, mais ils avaient placé sur les épaules du jeune garçon beaucoup plus de pression qu'il n'était humain d'en supporter. Sherlock, toute sa vie durant, avait répondu aux attentes de ses parents, et avait obéi, comme le gentil garçon qu'il était censé être.

En son for intérieur, cependant, il hurlait en permanence et fantasmait sur une vie qu'il ne pouvait pas avoir. Pieds et poings liés, enchaîné à la maison de son enfance et au destin que ses parents forgeaient pour lui, il s'endormait en regardant l'horizon tous les soirs, se promettant qu'un jour, il prendrait la mer et fuirait.

Ce jour n'arriva jamais. Mais un matin, à l'horizon de la fenêtre de Sherlock, il y avait des voiles.

Charlemagne, roi des Francs et empereur de l'Occident, avait été incapable d'enrayer les raids des barbares nommés vikings, et ce depuis 799. Les parents de Sherlock avaient toujours semblé s'en moquer, malgré leur position de pêcheurs et leur localisation en bord de mer. Le jeune homme pensait souvent que ses parents étaient simplement peu informés de la situation, et ne se préoccupaient que de leur petite vie étriquée. Sherlock, lui, avait appris tout ce qu'il y avait à savoir sur ce peuple qui fendait les flots et se montrait certes violent, mais digne et fier. En outre, ils naviguaient sur les flots déchaînés, et Sherlock pouvait reconnaître en son for intérieur une légère fascination pour eux.

Alors quand au loin, en se réveillant ce matin-là, le jeune homme de vingt-cinq ans aperçut les étendards sanglants et la proue taillé en monstres des drakkars, il n'hésita pas une seule seconde.

Il rassembla toutes ses possessions importantes (c'est à dire à peu près rien) dans un sac, et sortit de la maison. Il s'installa sur le perron, et passa sa journée assis là, sur les deux petites marches, devant la porte d'entrée, et attendit.

Il ignorait où étaient son père, sa mère. Cela n'avait plus d'importance. Ses bateaux étaient sa chance de fuite. Et s'il ne parvenait pas à se faire accepter à bord, alors il mourrait, et d'une certaine manière, cela le libérerait également de cette vie dont il ne voulait pas.


Il fallut deux jours complets avant que les vikings arrivent complètement à leurs portes. Sherlock avait passé tout ce temps dehors, sur le perron, à attendre, ne rentrant que pour voler de quoi manger dans la cuisine, et récupérer une couverture dans laquelle s'emmitoufler, et continuer d'attendre. Ses parents n'étaient pas rentrés. Si Sherlock avait bien une chose pour lui, c'était son intelligence. Ses parents étaient pêcheurs, et la mer du Nord disparaissait sous les proues terrifiantes des dragons multicolores. Il ne fallait pas être érudit pour en tirer les conclusions qui s'imposaient.

Bizarrement, cela n'avait pas ému Sherlock. Au fond de lui, il y avait longtemps que ses parents étaient morts pour lui. Le jour où sa sœur était partie, et qu'ils avaient tout reporté leur ambition sur leur cadet, sans demander l'avis audit cadet.

Le chef du clan qui avait assiégé, pillé la ville, détruit les bâtiments, et pris des vies, se nommait Leif, et il avait eu comme première réaction de vouloir piller la maison de Sherlock. À voir son air menaçant, le jeune homme faible et malingre ne constituait pour lui qu'un obstacle mineur sur le chemin des vivres de la maison. Alors Sherlock, très calmement, s'était levé de son perron, avait épousseté ses vêtements, puis avait ouvert la porte.

– Servez-vous. Tout est à vous. En échange, emmenez-moi avec vous.

Leif avait trouvé cela très drôle. Sherlock avait été jeté à fond de cale, et depuis quelques jours, ils voguaient désormais en direction de pays et de mondes dont le jeune homme avait seulement pu rêver jusque-là.


Il était prisonnier, bien sûr, mais cela ne lui faisait rien. S'il voulait se libérer, cela ne lui coûterait pas grand-chose. Il avait commencé à discuter avec tous les barbares qui venaient le nourrir et s'assurer qu'il était toujours en vie au fond de sa cage, et comme le maître en la matière qu'il était, il avait entrepris de lire en eux et de les manipuler. C'était d'une simplicité enfantine. Même Leif avait fini par venir, et Sherlock avait, dans un soupir, constaté qu'il n'était pas plus intelligent que ses hommes.

D'ici peu, il pourrait tous les dominer, mais il avait encore besoin d'eux pour arriver quelque part. Alors il restait à fond de cale et patientait.


Ils accostèrent au bout de plusieurs jours, dans un pays recouvert de glace et de neige, mille fois plus que Sherlock n'en avait vu dans sa vie. Même vêtu de ses habits les plus chauds, il mourait de froid, et sentit la neige percer ses chaussures, mouiller ses pieds, et le frigorifier.

Autour de lui, les hommes qui le poussaient et le bousculaient en déchargeant le navire riaient de lui, ses vêtements alourdis par le froid, ses mouvements gourds, ses lèvres bleues.

– Pauvre petite chose !

– Tu l'as voulu, tu l'assumes !

– Fais gaffe à pas perdre un orteil !

– Ou un doigt !

Ils riaient entre chaque réplique, se moquant de lui. Sherlock n'était plus vraiment prisonnier, puisqu'il pouvait aller à sa guise dans le port, sans fers à ses pieds ou cordes à ses mains, mais il avait conscience qu'il n'irait pas loin, et que c'était le climat qui le retenait contre sa volonté auprès de ses ravisseurs. Rapt auquel il avait, de toute manière, entièrement consenti.

Mais désormais, il n'était plus trop sûr de la pertinence de son idée. Aucune de ses connaissances ne l'avait préparé à une telle température, et à la brûlure de la neige sur sa peau.

– PÈRE !

Une voix déchira le blizzard qui se levait, tandis qu'un énième coup de coude bousculait Sherlock, le faisant chanceler. Il se stabilisa vaguement sur ses pieds, qu'il sentait de moins en moins dans ses chaussures, et regarda la silhouette qui fendait la foule pour venir saluer Leif. Le fils du chef, sans doute dix-huit ans à peine. Ennuyeux.

– Fils ! Viens voir ce que je t'ai ramené ! Un esclave dont tu pourras faire ce que tu veux, s'il survit jusque-là ! Ici, Sherlock !

Esclave ? Sherlock n'avait pas prévu ça. Il claudiqua jusqu'au chef viking, dont le fils pourtant large et bien bâti paraissait minuscule à côté de lui. Claquant des dents, il releva le visage, cherchant à croiser le regard de celui qui serait désormais son maître (du moins jusqu'à ce que Sherlock parvienne à la manipuler. Vu l'intelligence des vikings, cela ne serait pas très long). Une très longue seconde s'écoula avant qu'un gémissement ne s'échappe des lèvres du fils du chef. Ce fut le dernier son que Sherlock entendit. Juste après, il s'évanouit. Il eut vaguement conscience du hurlement de Leif, inquiet non pour la santé de son prisonnier, mais pour son fils, puis ce fut le trou noir.


– Sherlock, faut que tu te réveilles. Tu m'entends ? Sherlock, réveille-toi. Je dois te parler. Sherlock, je t'en supplie, j'ai besoin que tu ouvres les yeux. Mon père va revenir, et je dois te parler avant. Je t'en supplie, mon amour, réveille-toi, ouvre les yeux, fais-moi un signe, fais quelque chose.

La voix se perdait dans un brouillard indistinct, et Sherlock se sentait nauséeux, mais suffisamment lucide pour reconnaître les accents angoissés de la voix qui lui parlait, et sentir la main dans la sienne. Il ne savait pas où il était, mais il n'hésita pas une seule seconde à serrer ses doigts le plus fort possible autour de la main.

– Tu m'entends ! jubila la voix. Ouvre les yeux, maintenant. Je dois te voir.

Péniblement, Sherlock obéit à l'injonction, battit des cils, et finalement ouvrit les yeux. Le bleu nuit rencontra le bleu glace, et toute la nausée de Sherlock s'envola aussitôt, tandis qu'un sourire immense illuminait le visage de son interlocuteur.

– Je vais bien, John, souffla-t-il.

– Tu as mis tellement plus de temps à te réveiller que moi ! Père pensait que tu étais mort de froid, il voulait te jeter dans le port !

– Que...

– Je l'ai empêché de faire ça. Je les ai obligés à te ramener ici.

Il balaya la pièce d'une main, englobant la maison chaude, l'âtre où brûlait un immense feu, le lit et les énormes couvertures qui semblaient être des peaux d'ours. Sherlock sentait de nouveau ses orteils, ses doigts, et il baignait dans une douce tiédeur dans la lueur orangée de la pièce.

– Pourquoi on s'est évanouis, cette fois ? demanda John. Ça ne nous était jamais arrivé...

– Aucune idée. Trop de souvenirs, de mémoire à récupérer ? Perçois-tu quelque chose sur...

– La fin ? acheva John à sa place doucement. Non. Je ne ressens rien. Mais cela ne veut rien dire.

Sherlock était d'accord avec lui. La mémoire qui était la leur et qui leur revenait quand, au cours de leurs existences, ils se retrouvaient, était parfois floue et imprécise, mais le jeune homme savait qu'il devait faire confiance aux prémonitions de John concernant l'arrêt brutale de leurs vies, arrachés l'un à l'autre.

Pour autant, l'absence de perception ne signifiait pas forcément une bonne nouvelle.

– Je n'arrive pas à m'y faire. Hier, je ne te connaissais pas, et aujourd'hui, tu es dans ma tête tout entier, reprit John en le regardant droit dans les yeux. Va falloir que tu nous trouves une explication, Génie. Ça tombe bien, t'es mon esclave, tu vas pouvoir rester avec moi tout le temps ! Et on va trouver une bonne raison à tout ça !

Il avait l'air si naïvement convaincu qu'ils pouvaient trouver que Sherlock n'eut pas le cœur à le détromper. Au fond de lui, il savait qu'il aimait cet homme corps et âme, qu'importait le lieu ou le temps, mais qu'ils étaient voués à se perdre. Aujourd'hui comme hier, ils allaient mourir. Le compte à rebours a commencé.

Et en ce qui concernait Sherlock, ce serait probablement de froid. L'examen attentif de ses doigts, ne parvenant pas à soutenir l'intensité du regard bleuté de son amant, venait de lui apprendre qu'il avait un doigt différent des autres. Nécrosé ? Gelé ? Mort de froid ? Ce n'était pas bon signe.

– Je t'aime, Sherlock, reprit la voix de John.

L'interpellé releva les yeux, surpris, une douce chaleur envahissant ses reins.

Le jeune garçon, plus jeune que lui, était assis au bord du lit dans lequel Sherlock reposait (et qui était le sien, de toute évidence), et lui souriait avec la pureté et la candeur qui avaient toujours été les siennes, s'approchant chaque seconde de plus en plus.

– Je croyais que s'embrasser risquait d'accélérer le processus ? murmura Sherlock, se souvenant d'une existence qui n'était pas la sienne.

La précédente ? Celle d'avant ? Il ne pouvait pas le dire.

– Je m'en fiche. T'es dans mon lit, et t'es bien trop tentant, Sherlock...

Sa voix était un murmure lourd de désir, et Sherlock reconnut que lui aussi, il s'en moquait. Alors il accueillit le corps chaud et palpitant de son amant contre le sien, attira sa langue dans la sienne, et glissa ses mains encore froides sous les vêtements épais. Leurs corps se répondirent aussitôt, se reconnaissant, entamant le plus vieux ballet du monde.


Au matin, à leur grande surprise, ils étaient encore vivants.

Le surlendemain également, et le jour suivant également.

Ils n'avaient aucune explication rationnelle, alors ils se contentaient de vivre tranquillement, tous les deux, John ordonnant, Sherlock obéissant pour la galerie. Seuls, ils profitaient du corps de l'autre, retrouvant l'égalité qui avait toujours été la leur.

L'hiver s'éternisa. Sherlock, par sa maigre composition, ne se faisait pas au froid et à la glace. Il tremblait souvent, tombait malade, et John le surveillait, transi d'inquiétude que cette fois, ce soit la bonne.


Pourtant, ce ne fut pas Sherlock qui succomba au froid. Lorsque Lief décida une nouvelle exception sur les terres du sud, et qu'il décida d'emmener son fils pour lui apprendre la vie, John décréta qu'il emmenait Sherlock.

Le jour de leur départ, en plein milieu d'une tempête de glace, le fils du chef glissa, se cogna, et chuta de la passerelle qui le menait sur le pont du bateau. Il disparut dans les flots sombres de la mer glacée. Sherlock ne réfléchit même pas avant de plonger à son tour, tentant vainement de retrouver le corps blond et fort au milieu de l'encre noir qu'était la mer.

Il ne le retrouva pas. Mais il sentit distinctement, au fond de lui, le moment précis où la vie s'échappa de John, comme une corde dans son ventre qu'on aurait sectionné net. Sherlock s'apprêtait à remonter à la surface pour reprendre de l'air, avant de replonger. Il souffla de toute ses forces l'air qui restait dans ses poumons, nagea en direction du fond, et ferma les yeux. Le froid et le manque d'oxygène feraient leur œuvre bien assez tôt. Et il partirait rejoindre John dans leur prochaine existence.


Prochain chapitre : Jérusalem – 1099

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