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6 Décembre – Jérusalem – 1099
Le siège durait depuis plusieurs jours, désormais, et John doutait de plus de plus de l'utilité de ce qu'ils faisaient ici. En son Angleterre natale, celui lui avait paru être une évidence. Il était chevalier, avait toujours voulu l'être, et portait haut et fier le blason de son seigneur et maître. Il combattait ardemment, remportait des batailles, défendait leurs terres. Il n'était pas noble à proprement parler, et l'adoubement en tant que chevalier avait été une grande fierté pour sa famille. Son seigneur était bon, et la vie était heureuse.
C'était alors que le Concile de Clermont s'était réuni, et que le Pape Urbain II avait parlé. Il voulait reprendre la Terre Sainte de Jérusalem aux musulmans qui l'occupaient illégalement. Seuls les chrétiens, d'après leur Pape, se devait d'occuper la ville sainte.
La mère de John, tout comme le Comté tout entier, était très pieuse. Et même si John n'avait jamais trop été impliqué dans la religion, il savait que la parole du Pape était la parole de Dieu. S'ils devaient marcher sur Jérusalem, comme le Pape l'avait ordonné, alors il obéirait.
La première croisade avait alors débuté, et lui et tant d'autres de ses frères d'armes avaient revêtu la toge blanche garnie de la grande croix rouge qui les identifiait comme les chevaliers chrétiens venus libérer les terres du joug musulman.
Devenu croisé, John avait quitté l'Angleterre et fait voile vers la France, découvrant un nouveau pays pour la première fois de sa vie. Depuis, il n'avait fait que cela. De voyages en expéditions, lui et ses pairs allaient chaque jour un peu plus loin en Europe, laissant parfois derrière eux un bain de sang.
La première fois qu'ils avaient pris les armes, John avait été fier de lui. C'était mérité. Ces hommes n'étaient pas chrétiens, et bafouaient le nom de leur Seigneur, et de leur Pape Urbain II. Ils se devaient de leur expliquer les choses, et s'ils refusaient de le comprendre, alors leur mort était justifiée, n'est-ce pas ?
Puis les mois et les morts s'étaient enchaînés, et ils avaient tenu le siège à Antioche, pendant si longtemps. Ils avaient enfin conquis la ville, depuis quelques jours, que les musulmans avaient tenté de reprendre aux croisés valeureux, et John avait commencé à ressentir un certain malaise. Ils avaient repris la ville, de nouveau, et ensuite ? Ces gens ne comprenaient pas, et sans doute essayeraient-ils de re-reprendre la ville par la suite. John avait alors commencé à entrapercevoir l'inutilité de leurs actions. Serait-ce sans fin ? Ils avaient tant souffert du manque d'eau, du manque de nourriture durant le siège, tandis que dans la ville, ils vivaient presque mieux qu'eux. John voyait une boucle sans fin se profiler, dans cette configuration.
Puis Adhémar de Monteuil, l'évêque, légat pontifical mandaté par Urbain II, était décédé à Antioche, affectant grandement le moral des croisés. Ils répondaient désormais aux ordres de Bohémon de Tarente, et John le trouvait nettement moins sympathique que le légat.
Pourtant, comme tous les autres, il avait suivi. Pour John, le siège de Jérusalem aurait dû représenter l'achèvement de toutes leurs batailles. C'était la ville sainte, le but de toute leur expédition.
Mais au fond, la foi de John avait été érodée par ces mois de conquête et de batailles. Il avait perdu presque tous ses camarades au fil des mois, et si sa mère était très pieuse, ce n'était pas son cas. Il ne se sentait plus à sa place parmi ses pairs vêtus de la croix, l'épée rougie par le sang de leurs ennemis qu'ils nettoyaient, polissaient, aiguisaient. Pour prendre des vies. Des hommes, des femmes qui avaient le tort de ne pas accepter la voix de Dieu, et suivaient un prophète que leur Pape ne reconnaissait pas.
John doutait de plus en plus du fondement de leur croisade. Était-ce réellement ainsi qu'ils pouvaient, qu'ils devaient, qu'ils réussiraient à unifier les peuples ?
Quand ils étaient arrivés en vue de Jérusalem, des amis de John avaient pleuré. Nombreux, autour de lui, avaient été émus aux larmes en voyant la fin de leur quête arriver. Il n'avait pas eu le moindre pincement au cœur, sinon de dépit.
Ils se répartirent entre les chefs croisés, pour encercler la ville. John, sous le commandement de Robert de Flandres, se retrouva au nord de la ville.
Le premier assaut eut lieu le lendemain, et se solda par un échec retentissant. Un violent mouvement de déprime se ressentit dans les rangs, et John perçut pour la première fois un sentiment d'accord avec les autres croisés. Ils comprenaient tous, enfin, que la ville ne se laisserait pas prendre si facilement, et qu'ils risquaient tous de mourir, soit par le fil de l'épée, soit de faim et de soif. Antioche était encore trop présent dans leur mémoire.
Sans la présence des bateaux chrétiens venus leur apporter secours et vivres, John restait persuadé qu'ils auraient abandonné. Pas le Pape, pas les légats, pas les chefs. Eux n'auraient jamais abandonné. Mais sans chair à canon à envoyer au combat, qu'auraient-ils pu faire contre tous les musulmans installés dans la vie ?
Mais les bateaux avaient ouvert la voie à un nouvel espoir, et la foi était revenue dans les rangs, plus forte encore. Ils se devaient de reprendre la Terre Sainte. C'était la volonté de Dieu.
Alors ils avaient mené l'assaut. Si au début, cela fut aux échecs, les machines de guerres construites par les croisés eurent rapidement raison des murailles de la ville. Ils pénétrèrent enfin la citadelle, épée au poing, et avec une seule consigne : pas de quartier. Les musulmans devaient mourir, comme tous les juifs. Ils pillèrent, incendièrent, assassinèrent, se repaissant des hurlements et des protestations, des prières et de la colère, de la faible résistance qu'ils rencontraient chez ceux qui n'avaient pas fui.
C'était une boucherie et John avait le cœur au bord des lèvres. On l'attaquait et il se défendait, rien de plus. Cela ne l'empêchait pas d'ôter des vies, comme tous les autres. Et savoir qu'il faisait ça pour une bonne cause n'y changeait rien. Savoir qu'il ne faisait que se défendre n'atténuait en rien l'étrange sentiment qui l'étreignait au point de l'empêcher de respirer.
– John... ?
C'était le milieu de la nuit, le milieu de la bataille, le milieu du massacre. L'épée de John était rougie du sang de ses ennemis, et il avait perdu tout sens commun. En cet instant précis, il aurait pu mourir. Il était relativement seul, privé du soutien de ses alliés et frères d'armes, qui s'étaient momentanément éloignés au cours des combats. La voix venait de derrière lui, et elle aurait sans doute pu le poignarder dans le dos et l'assassiner, et pourtant il savait de manière totale et certaine qu'il n'en ferait rien.
Un raz-de-marée d'émotions contradictoires le submergeait, et les larmes brouillèrent son visage tandis qu'il se retournait, et contemplait l'homme qu'il aimait et qu'il venait de retrouver, dans la pire situation possible. Le compte à rebours a commencé.
– Oh Sherlock, murmura-t-il.
Son amant ne lui avait jamais semblé aussi beau, souriant d'un air narquois sous la lune, la peau pâle et le regard frondeur.
– Oh mon dieu... pourquoi es-tu là ? Pourquoi es-tu... ?
John en aurait pleuré. Il ne se souvenait pas que cela faisait si mal, habituellement, mais un voile noir réduisait son champ de vision et sa tête bourdonnait tellement qu'il aurait pu s'évanouir. L'instant d'avant, il ignorait tout de l'homme en face de lui, et désormais sa seule priorité était de profiter de lui au maximum avant que tout ne s'évanouisse à nouveau, comme le sable d'un sablier filant entre leurs doigts.
– Je ne suis pas musulman, si c'est ce qui t'inquiète. Ni juif, répliqua Sherlock d'un ton calme, s'approchant doucement, sans craindre un seul instant pour sa vie.
Il ne portait pourtant pas le costume des croisés, ce qui ne laissait que peu de chance sur ce qu'il pouvait être, et ce qu'allait être son avenir.
– Tu es à Jérusalem, répliqua John. Si tu n'es pas avec nous, tu es contre nous.
– Et qui est nous ? sourit largement Sherlock en arrivant à sa hauteur. Parce que moi, je suis avec toi, qu'importe le reste.
Et sur ces mots, il embrassa passionnément John, qui en laissa tomber son épée. Cette fois encore, John ne percevait rien quant à la fin inexorable qui serait la leur, alors il voulait en profiter au maximum.
– Tu vivais ici ? demanda-t-il, le souffle court et les joues rouges, s'arrachant au baiser.
– Oui, lui répondit simplement Sherlock, jouant du bout des doigts dans ses cheveux courts.
Les mèches étaient probablement trop courtes pour son amant. Sherlock les avait toujours aimés plus longs.
– Loin d'ici ?
– Non.
– Alors allons-y, ordonna John.
Sherlock laissa échapper un petit rire, et le tira rapidement par la main, lui faisant oublier tout ce qui n'était pas eux. Bruit de bataille et hurlements de douleur s'évanouirent totalement des oreilles de John, tant que la main de Sherlock restait dans la sienne. Ils n'allèrent pas bien loin. Sherlock, dans son génie habituel — John ne pouvait que se rappeler à quel point cet homme improbable qu'il retrouvait d'une vie à l'autre était la personne la plus brillante de l'univers — les mena rapidement dans une zone sans danger et sans fureur, dans un appartement mal éclairé et petit. John s'en fichait. Il y avait un lit. C'était tout ce qu'il voulait. À peine la porte mal refermée derrière eux, il se précipita contre le corps chéri, l'embrassant de nouveau de tout l'amour qu'il ressentait. Sherlock répondit aussitôt à son ardeur, ouvrant la bouche, accueillant le corps embrasé contre le sien, glissant furieusement ses mains sur le dos de John, cherchant une ouverture à sa tunique de croisé, à son armure.
– Tu penses à ce point que je vais mourir demain qu'on en a oublié les règles « nous embrasser nous tue plus vite » ? parvint à demander Sherlock entre deux baisers, alors que John attaquait sa jugulaire avec appétit.
– Exactement, répliqua John. Pour les croisés, tu n'es pas dans le bon camp. Qu'importe ce que je ressens, ça ne te sauvera pas.
Il n'y avait pas grand-chose de plus à dire, et Sherlock savait que son amant avait raison. Même s'il était bien au-delà de ces considérations, il doutait que les « amis » de John le perçoivent ainsi. Il éprouvait cependant un réel sentiment de victoire en constatant que son amant ne disait plus « nous les croisés », comme il le faisait une minute plus tôt à peine. L'argumentation se tenait, et ils avaient plus urgents à faire. À commencer par se débarrasser de leurs vêtements.
Si la tunique de John ne fit pas long feu, déchirée sous les mains empressées de Sherlock, l'armure lourde en métal leur posa plus de problèmes.
– Pourquoi portes-tu un truc pareil, râla Sherlock.
– Pour me sauver la vie en cas de besoin ? proposa John dans un sourire.
– Sombre idiotie. Promets-moi de ne pas te battre la prochaine fois.
– Je ne me souviendrais de cette promesse qu'au moment où je te retrouverai. Comment suis-je censée la tenir ?
– Ça m'est égal. Promets-moi et respecte-la.
John pouffa de rire. Cela était si typique de l'homme qu'il aimait qu'il ne pouvait s'en empêcher. Et il promit avec ferveur, scellant sa promesse en scellant leurs lèvres. Parce qu'au-delà du jurement absurde (et qu'il pourrait probablement trahir sans le savoir), c'était la preuve que même s'il mourait demain, seul ou à deux, ils avaient un engagement tacite de se retrouver dans la vie suivante ou la suivante encore.
Ils ne savaient pas pourquoi, ils ne savaient pas comment, mais ils savaient cela : quand ils se retrouvaient, ils retrouvaient la mémoire de leur passé commun, et de leur amour.
L'armure finit en tas de métal au pied du lit, et les corps enfin nus se pressèrent sous les draps, sous la lune, complètement oublieux du fait qu'au dehors, Jérusalem cédait sous les assauts des croisés.
Le fracas d'une porte qu'on enfonce les réveilla. John sursauta, chercha à attraper son arme, ne la trouva pas et se souvint qu'il n'était même pas venu ici avec. Il l'avait laissé tomber quand il avait retrouvé Sherlock, ne désirant que la chaleur de son étreinte. Étreinte dans laquelle il se perdait encore, blotti nu au fond des draps contre son amant. L'aube se levait à peine, et la ville était tombée.
– John !
Le susnommé cligna furieusement des yeux, reconnaissant Robert, croisé français avec qui il avait sympathisé. Il était accompagné de deux autres hommes qu'il ne connaissait pas, et John n'eut pas le temps de balbutier une explication pour se trouver nu dans le lit de leur ennemi. Pour les croisés, il ne faisait aucun doute, au vu de la tunique déchirée au sol et de l'armure à terre que l'un des leurs avait été agressé. Ils n'hésitèrent pas, et de leurs lames brandies, frappèrent l'ennemi, qui s'effondra soudain, alors qu'il tentait de s'extraire du lit dans lequel il avait été trouvé.
– NON !
Le hurlement de leur allié les surprit. Tout comme le violent mouvement pour jaillir de la couche, bondissant au-dessus du corps blessé et gémissant.
– NON ! répéta John, le regard aussi fou qu'un animal blessé qui n'a plus rien à perdre.
Les épées tendues par réflexe, les croisés n'eurent pas le temps de réagir que déjà, John s'empalait sur leurs lames.
Le corps sans défense s'effondra au sol dans une mare de sang.
– Jo-ohn... murmura une voix brisée.
Ce fut la dernière chose que John vit et entendit. Les yeux ouverts et révulsés de Sherlock, les mains serrées sur ses plaies au torse, qui saignaient abondamment, teintant de rouge les draps qui avaient protégé leur étreinte. Au bout du compte, il mourrait avant son amant. Ce fut la dernière pensée de John. Il était mort avant Sherlock, cette fois encore. Mais au moins, il avait l'assurance qu'il le rejoindrait bientôt.
Prochain chapitre : Pise – 1348
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