Bonne lecture !
7 Décembre – Pise – 1348
– Le voisin a des symptômes.
Sherlock releva la tête de l'ouvrage qu'il consultait pour regarder sa mère. À travers la pièce, le reste de sa famille faisait de même. Symptôme. Maladie. Frissons. Fièvres. Les mots différaient, mais ils avaient tous la même signification. Et s'accompagnaient tous de la même peur.
– Tu es sûre de ça, Maman ? demanda calmement Sherlock.
Il lui semblait avoir vu le voisin la veille, et il se portait très bien.
– Il a de la fièvre.
– Ce n'est qu'un symptôme, répliqua Sherlock.
– Dans l'état actuel des choses, ça suffit. C'est la première fois que c'est... aussi proche.
Sa mère avait baissé la voix pour finir sa phrase. Dans l'immense pièce à vivre qui leur servait de cuisine, toute leur famille se tenait là. Sherlock était, depuis peu, majeur, et il avait six frères et sœurs plus jeunes que lui, et dont la dernière n'avait pas trois ans. Et même elle comprenait les mots "maladie", "épidémie", et "fatal" qui étaient généralement sur toutes les lèvres. Leur père était absent. Autrefois, leur famille avait été seigneuriale et riche. Aujourd'hui, depuis le schisme et la perte d'influence de la papauté, leur patriarche gérait les conflits entre seigneurs et espérait un jour redonner à leur famille la grandeur et l'éclat dont elle avait été privée. Il n'était jamais là, et c'était Sherlock, en sa qualité d'aîné, qui était l'homme de la famille. Lui qui était censé protéger ses cadets de la menace qui rampait dans leur sous-sol et frappait au hasard.
Dans les faits, cela constituait à rester chez eux en ruminant son incapacité à aller au dehors, tandis que sa mère se risquait à l'extérieur. Sherlock avait grandi à Pise, et il connaissait la ville par cœur. C'était son terrain de jeu, et il connaissait mieux l'âme de la ville que l'âge de ses cadets.
Or la ville était attaquée, par cette maladie qu'on nommait peste, et qui était fatale à quiconque la contractait. Sherlock ne voulait qu'aller voir les choses sur place, et sa mère l'en empêchait, ne faisant qu'accroître sa frustration de jour en jour.
– On ne sort pas d'ici, Maman. On ne risque rien.
C'était un mensonge, et ils le savaient tous. Leur mère sortait et vivait à peu près normalement, et elle rentrait chaque soir auprès d'eux. Si elle attrapait le virus, elle le leur transmettait.
L'esprit très pragmatique (selon lui, ses proches le qualifiaient plutôt de cynique) de Sherlock pensait que quitte à mourir un jour, autant savoir de quoi et profiter un maximum avant cela. L'épidémie qui s'annonçait s'étendait en Europe bien plus rapidement qu'il n'était possible de le suivre avec certitude, et il ne faisait aucun doute qu'ils étaient tous condamnés. De fait, Sherlock ne savait vraiment pas pourquoi on le cloisonnait à la maison, alors qu'il y avait tant à découvrir et à apprendre au dehors.
Sa mère ne répondit rien à sa remarque blasée et vide de sens, et le chassa hors de la cuisine. De mauvaise grâce, il obéit. La maison était grande, mais il n'y avait aucun endroit où il pourrait échapper à la foule bruyante qu'était sa fratrie. Et sa mère avait condamné les toits, par lesquels il passait autrefois pour faire le mur.
Trois jours plus tard, il y eut un nouveau décret. Il était interdit à toute personne extérieure, venant d'un lieu potentiellement touché par la Grande Peste, d'entrer dans la ville. Les étrangers étaient envoyés au loin, et les voyageurs traités comme suspects.
– Papa ne reviendra pas.
Sherlock n'avait fait que dire tout haut ce que sa mère pensait tout bas, mais cela ne l'empêcha pas de le regarder furieusement, comme habitée par l'envie de le gifler pour son arrogance et son regard qu'il tenait haut et fier. Ce n'était pas la première fois, et pas la dernière qu'il défiait sa mère, et elle savait que cela ne servait plus à rien.
– Ne dis pas de bêtises.
– Papa est à Florence. Il ne pourra pas revenir. Il sera traité comme un paria. La ville ferme ses frontières. Il est probable que Florence, d'ailleurs, ait fait de même. Il est suffisamment intelligent pour ne pas prendre le risque de sortir. Donc, il ne reviendra pas. Ou après l'épidémie.
Le ton ironique de Sherlock ne laissait planer aucun doute. Une épidémie de cette ampleur pouvait prendre des dizaines d'années avant d'être éradiquée, et ils n'avaient aucune idée de comment l'enrayer. Sherlock ne se revendiquait pas médecin, mais il avait été éduqué et avait plus lu que n'importe qui sur tous les sujets possibles et imaginables. S'ils survivaient tous d'ici là, cela serait plus qu'un miracle.
L'admettre immédiatement rendait l'absence de leur père moins dure.
– Ne dis pas ça ! siffla sa mère. Tes frères et sœurs n'ont pas besoin d'entendre ça.
– Leur mentir ne les aide pas. Tu m'as menti toute ma vie et ça ne m'a jamais aidé.
Sherlock soutint le regard de sa mère, de nouveau prête à le gifler. Elle avait sept enfants, mais aucun ne lui avait donné plus de sueurs froides que son aîné. Sherlock était trop intelligent, et sans expérience en éducation, elle avait négligé de tenir compte de son intellect. Elle lui avait menti comme tous les parents mentent aux enfants pour les protéger, leur faire croire à des jolis contes, et leur épargner les problèmes des adultes.
Sherlock ne l'avait jamais supporté. Et dès qu'il avait pu, il avait expliqué à ses cadets la réalité de leur situation financière, ou bien avait entrepris de méthodiquement détruire les contes de leur enfance.
– Je suis leur mère, Sherlock. Ce que je dis ou non à tes cadets me regarde. Alors tais-toi. Ils n'ont pas besoin de penser ça.
Six jours plus tard, un délai particulièrement long de l'avis de tout le monde, leur voisin succomba à la maladie. Sur sa porte, les hommes vêtus de noir et aux drôles de masques censés les protéger du virus vinrent peindre une grosse croix blanche.
– On doit déménager, annonça sa mère à Sherlock.
La proposition avait autant de chances d'aboutir que l'épidémie s'arrête le lendemain. Sherlock savait qu'être juste à côté ou à une douzaine de maison d'écart ne ferait aucune différence. Si la peste les voulait, la peste les prendrait.
Il s'apprêtait à répondre à sa mère quand tous les deux se figèrent en plein milieu de la cuisine, l'oreille attirée par un bruit suspect. Un bruit de forte toux. Sherlock, bien que généralement glacial et cynique, et préparé à mourir, ne put empêcher un frisson de le parcourir. Ce ne fut rien à côté de la réaction de sa mère, qui se précipita au salon, suivie par son fils aîné.
– Maman, je suis...
La troisième de ses filles n'acheva jamais sa phrase, prise par une nouvelle quinte de toux qui lui déchirait la poitrine. Et sur ses mains placées devant sa bouche par réflexe, il y avait du sang et d'autres substances étranges. Dans la pièce, plus personne ne bougeait. Personne n'osait s'approcher. Personne n'osait s'éloigner. À moins d'un miracle, ils savaient tous que la maladie venait d'entrer de manière certaine dans leur maison, et bientôt, ce serait leur porte qu'on garnirait d'une croix.
Ce fut Sherlock qui réagit le premier, sortant de sa torpeur, marchant vers sa cadette.
– Viens Eurus. Je vais t'aider à te mettre au lit.
Et sans hésitation, sous les yeux exorbités du reste de sa famille, il ramassa l'enfant, six ans à peine, au creux de ses bras pour la porter et la ramener dans sa chambre.
– Sherlock, tu n'd'vrais pas... T'vas... marmonna la fillette, déjà brûlante de fièvre.
– Rien, la coupa l'aîné. Ne dis rien. Ne te pose pas de questions et tout ira bien.
Il venait de proférer son premier mensonge pour protéger un enfant, et durant un bref instant, comprit un peu mieux sa mère et ce qu'elle avait essayé de faire durant toutes ces années.
– Va chercher un médecin, lui ordonna sa mère.
Eurus dormait. Le reste de la fratrie aussi. La nuit était tombée depuis longtemps. La fièvre de l'enfant, elle, n'avait pas diminuée. Ses toux étaient plus fréquentes et s'accompagnaient systématiquement de caillots et de glaviots sanglants, à l'odeur forte. Sherlock ne voyait pas l'intérêt d'un médecin. Le diagnostic n'était pas difficile à poser. Trouver un toubib encore valide et acceptant de venir voir un malade potentiellement atteint, en revanche, serait bien plus dur.
Mais l'ordre de sa mère ne pouvait souffrir d'aucune contestation, et après tout, c'était ce dont Sherlock rêvait depuis des jours : sortir. Aller voir le monde du dehors pour assister à sa destruction, et pouvoir affronter la Mort en se tenant fier et droit. Alors il obéit. Franchit la porte de la maison pour la première fois depuis ce qui lui semblait être des décennies, et s'engouffra dans la nuit couleur d'encre.
Sa mère le regarda partir, rongée par l'idée qu'il n'en reviendrait sans doute jamais.
En quelques jours, Pise avait changé. Sherlock ne reconnut rien, au début. L'odeur de la ville elle-même n'était plus ce qu'il connaissait. Le son non plus. La vie avait déserté sa ville chérie, et seul le silence et le spectre de la mort dominait la cité. Ses contacts habituels dans les bas-fonds n'étaient plus là, et les lumières aux fenêtres qui accompagnaient généralement ses trajets étaient presque toutes éteintes. Seules les croix blanches, si fréquentes, rythmaient désormais sa progression à travers les rues.
Heureusement, les rues étaient toujours à la même place, et cette familiarité rassura Sherlock. Pise ne lui était pas encore devenue une pure inconnue.
Il finit par dénicher l'un des hommes de son réseau habituel. Un sans-abri avec lequel il avait l'habitude de traiter, et qui défiait la Mort avec insolence, exposé à tous les dangers et tous les microbes, de par son existence en plein cœur de la cité, sans pouvoir se barricader derrière des murs de pierres. Ce fut lui qui l'informa que s'il existait bien un médecin capable de répondre à la requête du jeune homme, il se trouvait Piazza Del Duomo. L'ironie de la chose frappa Sherlock. Plus au cœur de la ville et sa magnifique tour qui faisait leur fierté, on ne pouvait pas faire.
Il remercia son indic et repartit en quête.
Il avait demandé son chemin, plusieurs fois, jusqu'à arriver à un immeuble marqué d'une croix. Sherlock considéra un instant la peinture blanche qui le défiait d'entrer. Quelle importance. Sa petite sœur était atteinte. Il était déjà condamné. Ils l'étaient tous.
Il poussa la porte, entra, grimpa les étages, persuadé que rien ne pouvait plus l'étonner, cette nuit.
Il avait tort. Quand l'homme qu'il venait chercher, le médecin que sa mère avait réclamé, lui ouvrit la porte, les mots restèrent bloqués dans sa gorge, et un voile noir obscurcit ses yeux.
Dans un réflexe vain, mais humain, il tendit la main en direction de l'autre. Il sentit des doigts effleurer les siens, une main se tendre vers la sienne. Puis ses jambes le lâchèrent, et il s'effondra sur le sol, l'esprit submergé par une douleur bien trop intense que son corps ne pouvait supporter.
Ils étaient tombés tous les deux ensembles, l'un sur l'autre, dans l'encadrement d'une porte, et quand ils reprirent conscience, quelques minutes plus tard à peine, leurs regards se croisant de nouveau, ils explosèrent de rire de concert, se serrant mutuellement dans les bras, retrouvant la chaleur d'un corps pressé contre le leur.
– Salut, Sherlock, lui murmura le médecin, une fois le fou rire passé.
– Salut, John, répondit le jeune homme avec émotion.
Ils étaient toujours au sol, à moitié l'un sur l'autre, dans l'entrée de l'appartement de John. Les membres se mêlaient et leurs corps se touchaient. Mais ce n'était rien à côté de la caresse dans le regard de John, les pupilles qui détaillaient le visage de son amant. Le bleu nuit rencontra le bleu glace. Le compte à rebours a commencé. Plus que jamais, d'ailleurs, le temps leur était compté. Sherlock, d'ailleurs, ne put s'empêcher de poser la question.
– Je ne perçois rien... et toi ?
Une moue tendre et pourtant fatiguée déforma le visage de John, à quelques centimètres de celui de Sherlock.
– Je dirais que nous avons moins d'une journée, mais je suis médecin en plein milieu d'une épidémie plus mortelle que n'importe quelle autre, Sherlock. Nous sommes condamnés quoi qu'il arrive. Ce n'est pas aujourd'hui que nous allons savoir ce qui nous arrive.
– Je peux t'embrasser, alors ? réclama Sherlock.
Ils s'étaient enlacés, contemplés, et s'aimaient sans mot dire, comme ils l'avaient toujours fait depuis des milliers d'années désormais, mais dans cette vie, ils ne s'étaient pas encore unis.
– Je suis à peu près sûr d'être déjà contaminé, signifia John d'un sourire triste.
Il approcha pourtant son visage un peu plus près, et Sherlock devait loucher pour continuer de le regarder. Vu de l'extérieur, ils devaient offrir un drôle de spectacle, ainsi installés à moitié sur le palier, à moitié dans l'appartement du médecin, par terre, si proches l'un de l'autre, éclairés seulement par la lumière de la pièce.
– Je venais chercher un médecin pour ma sœur qui vient de tomber malade, lui répliqua Sherlock. Si je ne le suis pas déjà, je prends le risque !
Ce fut lui qui franchit la distance séparant leurs visages, happant entre ses lèvres celles déjà offertes de John, redécouvrant saveur et texture dont il ignorait tout trente minutes plus tôt, et pourtant qu'il connaissait déjà par cœur.
Ils avaient rejoint l'appartement de Sherlock à l'aube. Leurs yeux brillaient d'un éclat impossible à ignorer, et leurs lèvres rougies et gonflées trahissaient à elles seules les heures passées à s'embrasser dans l'appartement du médecin.
– Sherlock, tu es revenu !
Le ton soulagé de sa mère ne laissait planer aucun doute sur les inquiétudes qu'elle avait nourries quant au retour de son fils aîné. Son regard éteint, cependant, ne trompait personne. Il était trop tard. Eurus, les yeux clos et la peau couleur craie, avait cessé de respirer depuis plusieurs heures quand John, médecin de son état, pénétra dans la chambre qui avait été celle de la fillette. Il n'avait plus qu'à évacuer le corps, et il s'apprêtait à annoncer toutes ses condoléances à la famille endeuillée qui se pressait autour de lui, quand un bruit de toux les fit tous s'immobiliser.
John, dans la pièce. Sherlock, sur le seuil. Sa mère, derrière lui, et avec elle les cinq autres enfants qui lui restaient, accrochés à ses jupes, et la petite dernière dans ses bras.
Et tous, effarés, contemplaient l'aîné de la famille qui venait de tousser.
– T'étais déjà brûlant de fièvre tout à l'heure, commenta John sans tenir compte de leur public médusé.
Sherlock ne regarda que son amant, incapable de détacher son regard de son sourire doux, et pourtant le reflet de son cœur de nouveau brisé.
La maladie leur laissa dix-huit heures. Au terme de la journée, John, qui n'avait pas quitté l'appartement familial, ferma les yeux de son amant en lui murmurant des dernières paroles vides de sens. Ce fut leur plus courte existence ensemble.
Prochain chapitre : Florence – 1475
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
