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10 Décembre – Perse – 1518

Sherlock avait été vendu par son père, à l'âge de dix ans, et cet évènement avait été l'élément fondateur de sa personnalité. Il refusait d'envisager sa vie entière au service d'un autre, à exécuter des ordres et répondre à des demandes, abandonnant sa conscience et son libre-arbitre à un autre.

Mais il n'avait que dix ans, et son maître était le sultan lui-même, alors il n'avait rien pu dire. Ses réflexions assassines et son langue acérée, déjà à son jeune âge, avaient amusé le puissant sultan plus qu'autre chose, et il avait considéré Sherlock comme une chose amusante et drôle, à ajouter à la collection de bizarreries qu'il possédait. Le jeune garçon, alors, avait compris que son intérêt était de rester dans ce rôle-là tant que cela plaisait à son nouveau maître, et qu'il s'agissait de sa meilleure chance d'un jour se venger de son père, et de regagner sa liberté.


Cependant, un peu plus de six années plus tard, les choses avaient changé. Sherlock avait désormais seize ans, bientôt dix-sept, ou du moins c'était ce qu'il lui semblait. Il y avait bien longtemps qu'il vivait au palais du sultan, seul, esclave du bon vouloir du maître, et que plus personne ne lui fêtait son anniversaire. Il avait perdu le fil de son propre âge, et il sentait confusément que s'il ne s'échappait pas bientôt de l'enfer dans lequel il vivait, il allait devenir fou.

Malheureusement, il n'y avait pas que cela qui avait changé. Il y avait aussi le regard que posait sur lui le sultan.

– Je vais t'offrir à mon meilleur guerrier, avait-il déclaré un jour.

Sherlock avait seize ans, presque dix-sept, et il ne ressemblait en rien aux hommes d'ici, la peau sombre, les yeux noirs, dont les tissus colorés et les riches étoffes qu'ils portaient faisaient ressortir la carnation de leur peau. Sherlock était pâle comme la lune, les yeux tellement clairs que parfois ils étaient blancs, et son sultan avait depuis longtemps ordonné qu'il ne s'habillât qu'en noir, pour trancher avec sa peau laiteuse.

Alors il n'avait que peu de doutes sur ce que le sultan voulait dire par « offrir » à son meilleur guerrier, et l'usage que celui-ci aurait de Sherlock et son corps longiligne et plat, si différent et exceptionnel.

Malheureusement, il ne pouvait rien répondre, et ravala la réplique acide qui lui brûlait les lèvres. Son père avait-il pensé, lorsqu'il avait vendu son plus jeune fils pour gagner de quoi offrir à manger aux deux aînés, que Sherlock se retrouverait un jour en esclave sexuel ? Pas au harem, il n'était pas une femme bien sûr, mais il n'en restait pas moins que c'était bien dans ce but qu'il aurait bientôt un nouveau maître à servir.

– Oui, maître, finit-il par laisser échapper, la bile au fond de la gorge.

Ce monde allait le tuer.


On l'avait préparé, lavé, parfumé, habillé, drapé, et installé dans une chambre luxueusement chargée. Docilement, Sherlock était allé s'étendre sur les coussins moelleux qui tapissaient la pièce. Il avait envie de vomir, et aurait donné n'importe quoi pour se droguer et oublier le mauvais moment qu'il allait passer.

– Ce n'est que ton corps, marmonna-t-il. Qu'un moyen de transport. Ils ne peuvent pas atteindre ton esprit. Ils ne l'atteindront jamais. Tant que dans ton esprit, tu es libre, alors tu es libre.

C'était les derniers mots que son frère aîné lui avait adressés, alors que son père l'arrachait à sa famille pour le vendre. Sherlock ne se souvenait même plus du visage de son aîné, mais il avait retenu les mots, qui l'avaient enjoint à se battre. À ne jamais céder. Mais cette fois, il n'était pas sûr d'y survivre.

Il entendit la porte s'ouvrir, et se refermer derrière lui, mais il refusa de se tourner. Il gisait sur le flanc, dos à l'entrée, et n'allait pas donner la satisfaction à cet homme qu'il ne connaissait pas de le regarder.

– Sher... Sherlock ? C'est vraiment toi ?

La voix n'était pas ce à quoi il s'attendait. C'était son nom, bien sûr, mais il y avait une émotion étrange dans le timbre, une fêlure étrange. Il entendit un bruit de tissu froissé rapide, comme si l'autre courait vers lui, et la curiosité naturelle du jeune homme le poussa à se retourner.

Le spectacle qu'il découvrit le surprit totalement. Il s'était vaguement attendu à un mastodonte large d'épaules, brun doré, des cicatrices un peu partout, peut-être un œil en moins, et un certain nombre d'années au compteur.

Au lieu de quoi, c'était un homme petit, râblé, la peau doucement hâlée, et des cheveux blonds comme les blés, coupés courts, et qui tranchaient avec sa couleur de peau.

Sous ses vêtements colorés, Sherlock devina cependant au moins deux cicatrices, une au genou, une à l'épaule, au vu de sa manière de marcher. Il portait une épée courte à la ceinture, mais il avait ses deux yeux. Deux yeux bleus qui transpercèrent Sherlock sur place.

Il était déjà allongé, et c'était mieux. Parce qu'il s'évanouit dès qu'il croisa son regard. Le bleu glace rencontra le bleu nuit. Il y eut un grand bruit quand l'autre homme tomba à son tour, s'emmêla les pieds dans les coussins, et s'écrasa sur Sherlock.


Sherlock se réveilla le premier, après un bref instant passé dans le noir. Mais, John, lui, était toujours à moitié sur lui, les yeux clos, et la respiration difficile.

– Non, non, John, ne me fais pas ça ! Je ne sais pas quoi faire, moi !

Il avait toujours une douleur affreuse qui lui fendait le crâne, mais il était conscient. Il avait beau secouer son amant, son amour, retrouvant des sensations qu'il n'avait jamais connues et qui le submergeaient désormais, rien ne se produisait, et les yeux bleus de John restaient obstinément clos.

Le compte à rebours a commencé, et Sherlock perdait du temps.

– Qu'est-ce que je suis censé faire ? Le sultan me tuera si je vais chercher de l'aide ! Il m'accusera d'avoir voulu te tuer ou Dieu sait quoi ! Comme si je pouvais te faire le moindre mal ! Mais si je ne vais chercher personne, tu vas mourir, et c'est absurde, et je ne veux pas que tu meures, je t'ai déjà perdu la dernière fois trop rapidement, et la fois d'avant aussi, et celle encore d'avant, et toutes celles dont je peux me souvenir en fait, je te perds toujours rapidement, je ne veux jamais te perdre, parce que te perdre, c'est affreux, et...

– Woooh, Sherlock...

Le susnommé sursauta en entendant la voix pâteuse, mais totalement reconnaissable de son amant, parvenir à ses oreilles.

– Tu veux pas te taire, cinq minutes ? J'ai mal au crâne, là...

John, au final, n'était resté évanoui que cinq ou six minutes de plus que Sherlock, mais cinq ou six minutes durant lesquelles le jeune homme avait complètement paniqué.

– John !

– Crie pas ! grimaça ledit John, se redressant péniblement.

Sherlock n'écouta absolument pas le langage corporel de John, qui essayait vainement de retrouver son équilibre et n'aspirait qu'à un peu de tranquillité, et se jeta dans les bras de son amant, le faisant retomber dans les coussins, incapable de le lâcher, l'enserrant dans ses bras, se gorgeant de son corps dur et noueux.

– J'ai cru t'avoir perdu...

Les bras de John s'étaient automatiquement refermés autour de son corps maigre, et caressaient doucement ses cheveux, en un geste tendre et amoureux.

– Je vois ça, génie... Ce n'est pourtant pas ton genre. Que t'est-il arrivé, mon amour ?

La sollicitude était parfaitement sincère, et la voix chaude et douce de John brisa le cœur de Sherlock. Il avait connu des vies plus dures, pourtant, et d'autres plus simples également. Mais dans celle-ci, il avait été sur le point d'offrir son corps, contraint et forcé, à n'importe qui, et cela le révulsait et le fragilisait, de penser qu'il aurait pu se déshonorer ainsi, au lieu de se réserver pour son amant, son âme sœur qu'il retrouvait vie après vie.

Une partie de lui voulait l'expliquer à John, mais il savait objectivement que son élan de faiblesse était stupide. Il existait peut-être des dizaines de vies où ils ne s'étaient jamais retrouvés, dont ils ne se souvenaient pas, et dans lesquelles ils auraient enchainé les amants.

Sans compter que dans certaines de leurs vies communes, si Sherlock avait toujours été vierge lorsqu'il retrouvait John et sa mémoire, il existait bien des moments où il n'osait pas poser la question à son amant pour savoir s'il en était de même pour lui.

Cette fois-là ne faisait pas exception, parce qu'il lisait dans le corps de John ses habitudes, son expérience. Sherlock, dans cette vie-là, avait seulement seize ans, et son amant en avait bien dix ou quinze de plus. Il était illusoire de croire que John n'avait pas connu de femmes ou d'hommes, et cela le blessait plus que cela n'aurait dû.

– C'est rien... finit-il par répondre au bout d'un silence. Ça va aller.

C'était la première fois qu'il mentait sciemment à John, si sa mémoire fraîchement retrouvé ne lui faisait pas défaut. Et cela lui fit mal.

– Tu perçois quelque chose ? demanda Sherlock, question devenue presque rituelle.

John le détacha doucement de lui, et le repoussa, pour mieux venir le reprendre dans ses bras une fois en position assise.

– Oui. Mais je n'ai rien besoin de percevoir, Sherlock. Ta... ta mort est déjà prévue.

Sa voix vacilla, empreinte de plus de douleur que Sherlock n'en avait jamais entendue, de toutes leurs vies. Par la fenêtre ouverte, la lune brillait doucement, les nimbait de sa tendre aura argentée. John avait rivé son regard dans le sien, et jamais ne le lâcha, refusant de s'abaisser à cela. Et au fond, Sherlock savait déjà.

– Le sultan veut me faire tuer, n'est-ce pas ? Il m'offrait en ultime cadeau.

– Oui... Je dois... je dois te tuer dans trois jours, devant la cour du Califat toute entière.

– Pourquoi ?

– Montrer sa puissance ? Se débarrasser d'un élément qu'il juge dangereux ? D'un jouet usé ? Quelle importance ? Si je ne le fais pas, ce sera un autre qui le fera, si ce n'est pas le sultan lui-même. Et il aura ma tête juste après.

La douleur clairement perceptible dans la voix de John laissait entrapercevoir tout son dégoût pour cette mise en scène macabre et absurde. Cela aurait été un autre que Sherlock que ça aurait été pareil pour lui. La mise à mort n'avait jamais été dans ses gènes.

– Mais nous n'avons aucune chance de fuir, bien évidemment, exposa Sherlock.

C'était un fait mais ça ne faisait pas moins mal. Cela faisait six ans que Sherlock était esclave du sultan. S'il y avait eu la moindre possibilité de fuite, il l'aurait saisie depuis longtemps.

– Donc, si je comprends bien, il nous reste trois jours à vivre à profiter l'un de l'autre. Tu es censé, en plus, abuser de toi. Et ensuite, je devrai mourir de ta main.

Sherlock était calme. Mourir, après tout, n'était qu'une étape de leurs vies. Ils se retrouveraient la prochaine fois. Ils se retrouvaient toujours.

– Sherlock, non, gémit John. Je ne veux pas faire ça !

– Sais-tu comment je suis mort, la dernière fois ? murmura Sherlock.

John secoua la tête. Il était mort le premier, et n'avait aucun moyen de le savoir.

– Ils m'ont lynché. J'ai souffert pendant des heures, et tu n'étais même plus là. Colomb a affirmé que j'étais contagieux, possédé, et je ne sais plus quoi d'autre. J'ai souffert pendant des heures... et tu n'étais pas là. Alors je préfère mille fois que ça soit toi qui me tues. À condition que tu me fasses la promesse que juste après, tu viendras me rejoindre. Pour qu'on recommence une nouvelle vie.

John, bouleversé par l'idée de la souffrance que son amant avait dû endurer en son absence, ne put qu'acquiescer. Ils ne songèrent même pas, dans cette existence, à rompre la malédiction ou à se poser la question de cette situation étrange et exceptionnelle dans laquelle ils se trouvaient.

– Tu n'avais pas parlé d'abuser de ton corps ? demanda John en essayant de détendre l'atmosphère, ce qui fut un échec complet.

Alors Sherlock préféra parler leur langage favori, et se pencha pour cueillir les lèvres déjà tendues et offertes de son amant entre les siennes. La nuit était calme, la lune veillait sur eux et les coussins étaient confortables. Ils n'avaient besoin de rien de plus.


– Ton cadeau t'a plu ? demanda le sultan, de son trône, régnant sur sa cour fébrile en prévision du spectacle.

John se trouvait au centre de la pièce, devant le sultan, Sherlock à ses pieds.

– Oui, Maître.

– Mais il est temps d'y mettre fin, maintenant, ordonna le roi suprême de leur petit coin du monde.

– Oui, Maître.

John dégaina son épée, et riva son regard dans celui de Sherlock. Dans les pupilles bleues qu'il aimait tant brillaient les flammes de la résolution, et il n'y avait aucune crainte. C'était la première fois qu'ils choisissaient leur mort.

– Je te rejoins immédiatement, lui murmura-t-il, comme une promesse.

Il aurait voulu la sceller d'un baiser, mais trop de public le retenait. Le sultan attendait. John leva haut l'épée, son arme de prédilection, et l'abattit soudain.

Le corps chéri et béni de son amant s'effondra sans un cri. Il n'y eut même pas le temps d'une exclamation de joie ou d'un vivat que John avait déjà retourné l'arme contre lui, et enfoncé dans sa poitrine sans la moindre parcelle d'hésitation.


Prochain chapitre : Paris – 25 août 1572

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