Bonne lecture !
12 Décembre – Quelque part au large des côtes du Cap Cod – 10 novembre 1620
John avait embarqué sur le bateau en septembre, à Plymouth, et il était temps qu'ils en terminent avec ce voyage interminable. Plusieurs fois, ils avaient cru ne jamais y arriver, et finir leurs vies en mer, perdus entre deux pays.
Puis le Mayflower, envers et contre tout, avait achevé sa traversée, et ils étaient en vue des côtes. D'ici peu, ils débarqueraient, et entameraient une nouvelle vie.
John n'était pas spécialement religieux, mais il avait embarqué sur le bateau dans l'espoir d'une nouvelle vie. Et qu'importait si, pour cela, il devait se plier aux règles et aux discours des Pères Pèlerins, qui ne manquaient jamais une occasion de leur rappeler la foi qu'ils devaient toujours avoir. John, même s'il n'adhérait pas à leur discours, les comprenait. Il avait eu l'occasion de discuter avec des nombreux pèlerins durant le voyage, et les témoignages de persécution qu'il avait collectés à cette occasion lui avaient fait froid dans le dos. Il comprenait leur envie de partir. Il se sentait presque bête, à côté, de juste vouloir une vie meilleure, placée sous autre chose que le dénuement et la pauvreté dans lesquels il vivait à Plymouth.
Aujourd'hui, il croyait en une nouvelle chance pour eux tous.
Ils mirent pied à terre le lendemain. Lui, et les cent autres pèlerins environ. John, au milieu de la foule qui accostait, réalisa à quel point il n'avait pas eu le temps de sympathiser avec tout le monde durant la longue traversée. Il avait l'impression que tout autour de lui s'affichaient des nouvelles têtes.
Soudain, quelque chose le heurta dans le dos, et il tomba au sol, se rattrapant au dernier moment sur ses mains, évitant de s'écraser le visage par terre.
– John !
– Pardon ! Je suis désolé, je vous prie de bien vouloir m'excuser, monsieur !
L'homme qui venait de le bousculer avait une voix grave et chantante, et lui tendait une main salutaire pour l'aider à se relever. John, sans même y réfléchir, la saisit, et se redressa doucement, croisant le regard de son interlocuteur. Le bleu glace rencontra le bleu nuit, et les mains jointes se mirent à trembler violemment.
– Sherlock... murmura John, tandis qu'un éclair déchirait en deux son crâne chauffé à blanc, lui infligeant la plus intense des douleurs.
L'autre n'avait pas l'air dans un meilleur état, à voir ses pupilles subitement exorbitées, et le voile laiteux qui les recouvrait, comme s'il ne voyait plus rien.
– John !
Ledit John parvint, dans un effort surhumain, à se remettre debout sans (trop) trembler, la douleur se diffusant encore dans tout son corps. Mais ce ne fut rien face à l'effort que cela lui demanda de lâcher la main de Sherlock, qu'il tenait encore. Alors seulement, lentement, John se retourna vers la voix inquiète qui venait de l'interpeller par deux fois.
– Je vais bien, Mary. Ce monsieur m'a aidé. Tout va bien.
Sa femme, bouche en cœur et boucles blondes encadrant son visage doux, lui adressa un sourire plein de sollicitude. Si elle avait conscience de la sueur qui baignait la peau de son époux et du voile noir contre lequel il luttait pour maintenir une vision correcte, elle n'en dit rien.
– J'ai eu peur que tu te sois fait mal ! Tu ne peux pas me faire ça maintenant ! plaisanta-t-elle.
John lui sourit vaillamment, prouvant ainsi que tout allait très bien. Mais il ne put s'empêcher de couler un regard à Sherlock, qui n'avait pas bougé de leurs côtés, et restait absurdement figé dans une posture de stupeur incongrue. Sherlock, qui regardait fixement, bouche bée, le ventre proéminent de Mary.
– On avait peur qu'elle accouche sur le bateau, s'obligea à dire John d'un ton léger. Mais finalement, non, heureusement ! Ça aurait été compliqué en pleine mer !
Il tentait d'en plaisanter, passant obligeamment le bras autour de la taille de sa femme.
– Mary Watson, enchantée, monsieur... ?
– Sherlock. Je m'appelle Sherlock.
Le génie avait repris ses esprits, et il serra la main de Mary, lui faisant un baisemain parfait, avant de saluer formellement John à son tour.
– Enchanté de vous rencontrer, monsieur et madame Watson.
Ses mots sonnaient horriblement faux. Et la souffrance, dans son regard, ne devait avoir pour seule égale que celle qui embuait les yeux de John.
Mon Dieu, Sherlock, pensa-t-il si fort en espérant que son amant l'entende, je suis tellement désolé. Qu'est-ce que nous allons faire ?
Il était à des milliers de kilomètres de chez lui, dans un monde où tout restait à faire, avec sa femme enceinte, et venait de retrouver son amant, et sa mémoire, et jamais la situation n'avait paru aussi catastrophique.
John n'avait pas revu Sherlock depuis plusieurs jours. Il ressentait, au fond de son ventre, la douleur de la séparation, et le besoin vital de son amant. Mary, de par sa perspicacité habituelle, et encore plus exacerbée depuis qu'elle était enceinte, lui avait demandé ce qui n'allait pas, le trouvant bizarre depuis quelques jours. Il avait menti, honteux, avait prétexté que les difficultés qu'ils rencontraient pour trouver à s'installer l'inquiétaient, qu'il craignait que leur enfant vienne au monde dans ces conditions.
Mary avait fait semblant de le croire.
– Quinze hommes avec moi ! Nous devons explorer les terres ! Trouver où nous établir !
Le capitaine Myles Standish exhortait à la conquête des terres. Depuis plusieurs jours qu'ils étaient là, ils avaient un campement de fortune, mais n'arrivaient pas, le long de la côte, à trouver un véritable endroit où s'installer, bâtir une ville, et ensemencer des champs. Déjà, des maladies et des risques de faiblesse se dessinaient parmi eux.
– Je devrais y aller... murmura John, en réponse à la proposition de l'officier anglais aguerri.
Mary fit une moue dubitative.
– Et s'il se décide à venir pendant que tu es absent ?
– Tu ne seras pas démunie, ici. On s'occupera bien de toi.
Les colons se serraient tous les coudes, et il y avait de nombreuses femmes dans la communauté. L'une d'entre elles avait même accouché juste avant qu'ils ne trouvent où accoster. L'enfant avait nommée Peregrine, et toutes les femmes et mères de la communauté s'occupaient de cette nouvelle naissance, et suivaient de près celle de Mary.
– Mais tu ne seras pas là.
– Je reviendrai, Mary. Mais je dois aider les autres. Je veux pouvoir trouver un endroit où toi et lui, vous serez en sécurité. C'est mon vœu le plus cher.
Mary céda à l'argument, si censé, en soupirant. Cela ne l'empêcha pas, le lendemain, quand la quinzaine d'hommes emmenés par le capitaine Standish les quitta, d'avoir un mauvais pressentiment. Comme si elle savait déjà qu'elle ne le reverrait jamais, et que les choses seraient pour toujours différentes.
– Tu as abandonné ta femme enceinte ?
Le ton de Sherlock était plus glacial que tout ce que John avait entendu de sa vie.
– Ne prétends pas savoir pourquoi je l'ai fait ! répliqua John.
Quand il avait vu que Sherlock participait à la mission de reconnaissance, il avait immédiatement voulu en être. Loin de Mary, dans un groupe beaucoup plus restreint, il avait davantage la possibilité de se rapprocher de son amant. Laissant les autres s'éloigner légèrement devant eux, tandis qu'ils exploraient les lieux, étant déjà loin de la côte, du bateau et des autres colons.
– C'est bien la première fois que tu me fais ce coup-là, siffla Sherlock à voix basse, en colère.
Il ne voulait même pas croiser le regard de John, et progressait en regardant droit devant lui, faisant mine de ne pas sentir la main posée sur son bras qui le tenait et le retenait, et dont le contact apaisait la douleur de ses entrailles.
– Peux-tu remiser un instant ta jalousie ? Que crois-tu ? Que cela me fait plaisir ? Comment étais-je censé deviner, sans mémoire, que tu existais, et que je t'aimais plus que ma propre vie, et que je ferais absolument n'importe quoi pour toi ? Que quand tu arriverais dans ma vie, ce serait comme réapprendre à voir après avoir été aveugle ? Que ta présence éclipserait le monde entier ? Que je ressentirais une telle douleur, au fond de moi, malade à en crever à l'idée de ne pas pouvoir te toucher ?
La déclaration de John était dite sous le coup de la colère, mais elle témoignait d'une telle sincérité et d'une profondeur si puissante que Sherlock s'arrêta de marcher à travers la forêt, et se retourna enfin vers John. Dans leur douleur respective, ils en avaient oublié l'essentiel. Le compte à rebours a commencé.
– Je ne ressens rien sur la date de fin, murmura John en plongeant son regard dans celui de son amant. J'espère que cela veut dire que nous vivrons heureux pour toujours, mais j'en doute. La dernière fois qu'on a atterri de l'autre côté de l'océan n'est pas si vieille, et ça s'est mal fini.
– On était beaucoup plus au sud de ce nouveau continent, tint à préciser Sherlock, pragmatique et génial comme toujours.
John ne put s'empêcher de rire, tout en essayant de retenir le sanglot qui lui bloquait la gorge. Il en résulta un drôle de bruit étranglé, qui fit sourire Sherlock. Ils étaient de nouveau seuls au monde. Le Mayflower et ses colons étaient loin, sur la plage. L'équipée du capitaine Standish avait poursuivi sa route sans se préoccuper d'eux.
Sans même se concerter, oublieux du reste du monde, ils se jetèrent subitement dans les bras de l'autre, leurs bouches se retrouvant naturellement, s'embrassant comme des affamés, leurs mains pas en reste dans la conquête de leurs corps. Le lieu n'avait aucune importance. Ils devaient unir leurs corps et s'aimer, se retrouver, enfin.
– Je n'aimerai jamais Mary autant que je t'aime.
– Je sais.
– Mais je ne peux pas abandonner mon fils.
– Je sais.
– Tu es d'accord avec ça ?
– Ai-je vraiment le choix, de toute manière ?
Sherlock avait raison. Ils n'avaient aucune marge de manœuvre.
Le 21 décembre, après trois expéditions infructueuses pour trouver le site idéal, et des relations tendues avec les autochtones, William Bradford posa la première pierre de New Plymouth. William Watson était alors né depuis trois semaines et demie, et il était si petit et si faible, face à l'hiver qui s'annonçait que John, souvent, se surprit à penser que lui et Mary, affaiblie par l'accouchement, ne survivraient pas aux prochains mois rudes qui s'annonçaient.
Durant l'hiver, les uns après les autres, ils perdirent des hommes et des femmes, morts de froid, de faim, de maladie. Plus de la moitié des colons ne passa pas l'hiver.
Au milieu de la tourmente, Mary, John, William et Sherlock restaient là, et survivaient, tant bien que mal.
A compter du jour, en mars qui suivit, où ils purent communiquer de manière pacifiste avec les autochtones, qui leur apprirent la chasse, la pêche, et partagèrent avec eux leurs semences, l'avenir s'éclaira.
Un an plus tard, parfaitement installés, ils fêtèrent tous ensemble le premier Thanksgiving de leur nouvelle communauté. John et Mary, plus personnellement, fêtèrent le premier anniversaire de leur fils.
Si Mary, un seul instant, douta de la loyauté et de la fidélité de son époux, jamais elle ne l'évoqua ou n'eut un comportement équivoque. Jamais elle ne mentionna les autres enfants qu'ils avaient projeté d'avoir, et qu'ils ne risquaient pas de concevoir, John avait peu à peu cessé de la toucher. Jamais elle ne blâma Sherlock, devenu officiellement le meilleur ami de son époux, et un homme présent dans la vie de leur couple et de leur fils.
Elle n'eut rien besoin de faire. John culpabilisa suffisamment pour deux.
Et cinq ans après leur arrivée au nouveau monde, alors que la communauté s'épanouissait enfin et que des nouveaux colons les avaient rejoints, un matin Mary retrouva son époux, une balle dans la tête. Il avait tiré lui-même, sans équivoque, et avait laissé un simple « pardon », qui n'était adressé ni à sa femme, ni à son fils. Mais bien à l'homme qu'il condamnait à mort avec lui, pour leur permettre de se retrouver dans la vie suivante
Prochain chapitre : Mülhausen – 1707
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