Bonne lecture !
13 Décembre – Mühlhausen – 1707
Bach était un idiot. Un génie, bien sûr, mais un idiot. Sherlock respectait les génies, et méprisait les idiots, et de fait, il trouvait insupportable de ne jamais savoir comment se positionner vis à vis du maître de musique. Malheureusement, personne ne semblait partager son opinion. Car non seulement personne ne voulait comprendre pourquoi il le traitait d'idiot, mais personne non plus ne louait son talent. Et Sherlock ne comprenait pas pourquoi.
Le musicien, alors, venait de prendre le poste d'organiste, et écrivait un nombre de cantates relativement impressionnant. Et, aux yeux de Sherlock, c'était la preuve de son génie. La musique que l'organiste composait était toujours une merveille. Sherlock ne jouait pas d'orgue, trouvant l'instrument beaucoup trop imposant et pompeux, lui préférant le violon, mais il admirait Bach. Quand l'homme se mettait au clavier, et se plongeait dans sa musique, il était un génie.
Sherlock était alors assistant du maître organiste, et à ce titre, il avait été invité à l'évènement qui, pour le jeune homme, faisait passer Bach pour un idiot. Il se mariait.
Et rien n'était plus stupide qu'un mariage, pour Sherlock.
Bach épousait sa cousine lointaine, Maria Barbara, à Dornheim. Vêtu d'un costume réglementaire, Sherlock était raide comme un piquet au milieu de la foule amassée dans l'église. Il détestait cela. Autour de lui, les visages joyeux apparaissaient dans son champ de vision de manière continue, et son faciès fermé et boudeur faisait tâche.
Bien sûr, Bach était censé échanger ses vœux et ses anneaux avec sa future femme, il ne pouvait se charger de l'orgue, et c'était donc à Sherlock qu'avait échu cette tâche. Lui qui préférait son violon, il était servi. Il était parfaitement capable de jouer, simplement n'en avait pas envie... Mais Bach venait de commencer une œuvre qui promettait de le rendre célèbre, et Sherlock refusait de perdre sa place à ces côtés. Cela impliquait qu'il devait jouer, même à son corps défendant.
Ainsi, protégé par son air peu avenant qui convainquait le reste de la foule de l'éviter et de ne pas lui parler, il attendait au fond de l'église que celle-ci finisse de se remplir des invités, afin qu'il puisse enfin monter retrouver le calme de l'étage, dans la tribune.
Enfin, la foule commença à s'apaiser, s'asseoir, et faire silence, et Sherlock jugea que c'était le bon moment pour monter.
– Bonjour, est-ce que je peux...
Une voix le tira de ses réflexions, alors qu'il s'apprêtait à s'extirper de sa position à moitié avachie, debout contre un mur, et il eut le réflexe, malheureux mais humain, de lever les yeux et de croiser ceux de son interlocuteur. Il chancela aussitôt, malgré le mur de l'église contre lequel il se tenait.
Dans une volonté déraisonnée, il tenta de s'approcher de l'inconnu qui n'en était plus un, au fur et à mesure que son cerveau retrouvait sa mémoire. Privé du soutien du mur, il s'écroula aussitôt au sol, dans la plus grande indifférence de tous les invités bien installés sur les bancs de l'église.
John, probablement par réflexe, se précipita vers lui pour essayer de le retenir, mais il n'était pas dans un meilleur état que lui, et ils chutèrent tous les deux, se retrouvant jambes et bras emmêlés contre la pierre froide du sol de l'église de Dornheim.
– John, John, John...
Sherlock avait trop mal au crâne pour être capable de dire autre chose, sinon psalmodier le nom de son amant, dont le visage et la violence des sentiments qu'ils ressentaient mutuellement s'imprimaient dans son esprit.
Ils ne perdirent pas vraiment connaissance, mais la douleur qui les traversait était à l'image des vies qu'ils avaient traversées, et il leur fallut un temps beaucoup trop long pour être capable de se remettre sur pied.
– Je dois jouer, réalisa soudain Sherlock en blêmissant, quand il fut enfin de nouveau debout sur ses deux pieds, John à ses côtés.
Ils n'avaient pas échangé le moindre mot, sinon des murmures dénués de sens qui étaient une déclaration d'amour, et la priorité absolue aurait dû être John. Mais dans l'église, des murmures s'élevaient pour se demander ce qui se passait, pourquoi l'orgue n'avait pas entamé ses premières notes, et Sherlock était consciencieux.
– Va jouer, lui répondit simplement John.
Ses joues étaient humides et ses yeux brillaient, preuve de combien il avait dû souffrir de retrouver sa mémoire. Il n'avait cependant verbalisé aucune douleur, et Sherlock ne l'aimait que davantage pour cela. Ainsi que pour la douceur de son regard, et son absolue et totale compréhension de la situation, tandis qu'il autorisait Sherlock à aller jouer. Le bleu nuit rencontra le bleu glace, et un raz-de-marée de sensations submergea Sherlock. Le compte à rebours a commencé.
– Viens avec moi, lui ordonna le jeune musicien en attrapant sa main.
Toujours chancelant et affaibli, il les précipita dans l'escalier menant à la tribune et à l'immense orgue qui se trouvait là. Sherlock considéra un bref instant ses mains tremblantes en les posant sur la console.
– Tu vas y arriver. Pense à moi.
De nouveau, c'était la force tranquille de John qui s'exprimait. Comme s'il était tout à faire normal de rencontrer des inconnus et les suivre jusqu'à l'orgue et leur dire de jouer en pensant à soi. Sherlock sentit un vague sourire naître sur ses lèvres, tandis qu'il considérait John d'un œil avisé.
Puis John lui renvoya un immense sourire, plus lumineux que le soleil lui-même, et les mains de Sherlock se posèrent sur le clavier sans réfléchir. Il ne lâcha pas John du regard. Mais ses doigts, animés d'une volonté propre et connaissant par cœur le morceau, se murent naturellement.
En contrebas, ils entendirent les murmures appréciateurs et soulagés. Le public l'avait entendu jouer, et ne s'inquiétait plus de si le mariage avait réellement lieu ou non.
En contrebas, Jean-Sebastien Bach épousait Maria Barbara, qui lui donnerait bientôt un enfant.
En contrebas, les invités se levaient, chantaient, se signaient et se rasseyaient selon le rythme propre à tous les mariages.
Et en haut, Sherlock voyait toute sa vie voler en éclats.
Il avait toujours trouvé l'amour stupide et niais. Il fuyait les mariages autant que possible, et n'assistait à celui-ci que contraint et forcé. Pourtant, en un instant, en une seconde et sans un mot, un parfait inconnu était devenu le centre de son existence.
Les sentiments qui naissaient en lui terrifiaient totalement Sherlock. C'était une lame de fond, qui le prenait et le malmenait intensément, avant de le ramener sur la plage, innocemment, comme si de rien n'était. Il n'avait jamais ressenti cela, une telle violence pour quelqu'un. Tout ce qu'il détestait chez le compositeur de talent qui venait de dire oui à sa femme devant témoins, Sherlock avait désormais l'impression de le ressentir au fond de lui.
Il aurait pu donner sa vie pour cet homme, et ce sans la moindre parcelle d'hésitation.
Cet homme qui restait là, debout sans bouger ni se plaindre, et qui le regardait comme s'il était l'une de plus belles merveilles du monde. Comme si c'était parfaitement normal. Comme si son regard ne disait pas à quel point, en cet instant précis, il avait envie de Sherlock.
Ils ne pouvaient pas parler. Une fausse note pouvait toujours arriver, et il ne pouvait pas se le permettre.
Enfin, Sherlock plaqua le dernier accord, magistral (c'était Bach qui l'avait écrit, bien évidemment) sur la console de l'orgue, et l'écouta raisonner plus ou moins longuement dans le silence de l'église. Rapidement, le brouhaha de la foule extatique à l'idée du mariage enfla et enfla encore, au point qu'il devenait désormais impossible de savoir qui disait quoi. Or c'était exactement ce dont Sherlock avait besoin.
– C'est vraiment toi, John ? demanda-t-il doucement, les yeux rivés sur le sol, osant à peine retrouver le regard brûlant posé sur lui.
– Comment peux-tu en douter ? lui répondit la voix affectueuse qu'il connaissait par cœur.
C'était doux et caressant. Comme si quelqu'un avait passé sa main dans les cheveux de Sherlock pour les lui ébouriffer gentiment en lui massant doucement le crâne au passage. John n'avait pourtant pas bougé de sa place, debout un peu plus loin, dévorant littéralement Sherlock du regard.
Alors lentement, Sherlock osa relever les yeux, et se noya complètement dans ceux de son amant. Il ne voulait pas de ça. Il ne voulait pas d'amour. Il ne voulait pas de relation. Il ne voulait pas devenir faible, gouverné par ses émotions, ses sensations. Il voulait jouer et composer, accompagner Bach dans l'écriture de sa Toccata et fugue en ré mineur. Il était terrifié à l'idée de se perdre dans ce qu'il ressentait soudain.
– Ça va, Sherlock. Je sais. Ne t'en fais pas. Je ne ferai rien que tu ne voudras pas.
Et pourtant, il ressentait confusément qu'en aucun cas, il ne devait dénouer le lien les unissant. Il devait rester auprès de cet homme. Qui le comprenait sans un mot, l'adorait sans une parole, l'aimait sans jamais l'avoir dit. La capacité de John à le réconforter et le rassurer, alors même qu'il ne se connaissait pas du tout deux heures plus tôt, était impressionnante.
– Qu'est-ce que tu... ? commença Sherlock, trop timide pour seulement penser à bouger.
– J'étais invité au mariage. Je n'ai pas tout compris ce que ma mère m'a dit, mais je dois être le cousin du grand-père de l'oncle au cinquième degré de la mariée. Ou un truc comme ça. On m'a ordonné d'aller à ce mariage pour représenter la famille, mais ce n'est pas un cadeau. Ils voulaient tous savoir ce qu'il en était de la dot, surtout !
Il avait un joli rire, doux et tendre, et Sherlock sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine. Il se demanda vaguement si on pouvait retomber amoureux d'un homme qu'on aimait déjà à travers les millénaires. Car c'était ce qu'il avait l'impression de ressentir.
– La dot ? demanda-t-il. Qu'est-ce que c'est ? Pourquoi ça pose problème ?
Les yeux de John se mirent à briller d'un éclat particulier, et il se recula instinctivement, craignant d'avoir commis un impair.
– Oh, génie. T'es bien toujours le même, Sherlock !
Et l'emphase du ton de John valait tous les compliments du monde. Sherlock rougit doucement. Sans le savoir, John lui offrait exactement ce dont il avait besoin.
Quatre semaines s'étaient écoulées. Ils étaient encore vivants. La toccata de Bach prenait forme sur les participations qu'il noircissait et corrigeait et déchirait tout régulièrement.
Et John était toujours là, dans le paysage. Il était vivant, et Sherlock aussi. C'était, au fond, l'une de plus belles existences de Sherlock. John lui parlait, il l'écoutait, ils riaient. Ils évoquaient parfois leurs vies passées, mais surtout les vies futures et leurs incertitudes, et Sherlock aurait voulu que cette existence ne s'arrête jamais.
Et jamais John ne l'avait touché davantage qu'un bras maladroit posé sur le sien, par erreur.
C'était confortable, d'une certaine manière. Ils n'avaient pas besoin de se cacher, de mentir, de taire la réalité de leur relation. Prétendre être simplement des amis leur permettait de vivre librement au grand jour, ce qui était agréable.
Mais Sherlock, au bout de quatre semaines, en avait assez. Il en voulait plus.
Lorsqu'il arriva à leur point de rendez-vous habituel, près de l'orgue de l'église Saint Blaise, il était fermement décidé. John était là, bien sûr, lui et ses yeux brillants de joie, son perpétuel sourire aux lèvres.
Comme toujours, il se tint à bonne distance de Sherlock.
– Bonjour, Génie ! Comment vas-tu ?
Sherlock ne voulait pas répondre à cette question. Il voulait plus. Alors il franchit la distance qui le séparait de John, se colla contre lui, et maladroitement, joignit leurs lèvres.
Ce fut immédiat, instinctif. Comme de rentrer à la maison après une longue absence. Sherlock se fondit dans le baiser qu'il avait initié, dans l'étreinte ferme de son amant autour de lui. Sa bouche s'ouvrit naturellement pour darder sa langue, aller taquiner celle de John, et le baiser devint nettement plus intense.
– Mon Dieu, Sherlock... murmura John, profitant d'un répit pour reprendre son souffle.
Son visage était rouge, son souffle court, et il n'avait jamais été aussi magnifique.
– Je sais, répliqua Sherlock, venant reprendre le visage de son amant entre ses grandes mains pâles pour l'embrasser de nouveau.
Comment auraient-ils pu prévoir quoi que ce soit ? Était-ce vraiment la faute du baiser, ou la fatalité qui les rattrapait, une fois de plus ?
Sherlock sentit une vive douleur dans sa poitrine. Mais il voulait continuer d'écouter John, d'embrasser John, alors il n'en tint pas compte. Et continua de presser leurs lèvres ensemble.
Jusqu'au moment où son cœur s'arrêta tout seul de battre, et qu'il tomba dans l'inconscience. De laquelle il devait ne jamais se réveiller, dans cette existence.
Prochain chapitre : Versailles - 1715
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
