Merci de vos retours ! Je continue de me battre pour vous offrir le chapitre (Corrigé en plus, parce que ma Biquette, que vous piuvez remercier bien bas, se donne aussi beaucoup !) tous les jours ! Je suis ravie que ça continue de vous plaire ;)
Bonne lecture !
14 Décembre – Versailles – 1715
La première fois que John avait assisté à une réception à Versailles, il avait été impressionné. Resté bouche bée devant les dorures, la galerie des glaces et la splendeur des robes, il avait été la risée de ses confrères. Il venait d'arriver à la capitale, quand il avait été appelé à Versailles pour rejoindre l'équipe des médecins du palais royal. Il sortait à peine de sa province, et n'avait jamais rien vu d'aussi riche et opulent que Versailles.
Chaque centimètre carré du palais respirait le luxe, la beauté, la richesse. Même après toutes ces années, John ne réalisait pas que désormais, c'était sa vie. Son quotidien.
Il ne s'extasiait plus en permanence sur la finesse des dorures ou la qualité de la nourriture servies aux réceptions grandioses données régulièrement, mais la beauté des jardins du palais lui coupait toujours le souffle, lorsqu'il se réveillait le matin.
John était médecin au palais depuis plusieurs années, désormais. Il était arrivé par hasard à ce poste de médecin de la cour, en 1710. La mort du Grand Dauphin, une année plus tard, de la variole, avait conforté la royauté de grossir leur équipe de médecins, et John avait vu d'autres confrères venir renforcer les compagnons qu'il avait déjà.
Cela n'avait pourtant pas eu l'effet escompté, et depuis plusieurs années, les rumeurs allaient bon train. Sans que personne ne puisse l'enrayer, et surtout pas les multiples médecins qu'ils étaient, l'entourage, et plus précisément ses héritiers, du Roi de France avait été décimé. Et l'avenir du Royaume le plus puissant d'Europe était alors vacillant.
John, de manière générale, se tenait éloigné de ces jeux de pouvoir. Il avait grandi à la campagne, dans une petite bourgade tranquille, et n'avait jamais vraiment pensé au Roi avant de rejoindre Versailles. Bien que noble et médecin, il avait eu bien du mal à maîtriser les codes de la société, et reconnaître favorites, courtisanes, notables et autres hommes d'influence ou de foi. La cour était vivante, bruissante, mouvante, énorme. John avait failli y mourir étouffé, au début. Dans sa naïveté, il avait toujours pensé que le Roi Soleil était au cœur de tout, et que tous le respectaient. Il avait été effaré de découvrir qu'il n'en était rien.
Complot, jalousie, machination, messes basses et hypocrisie étaient les maîtres mots du château. Pourtant, toutes les journées se déroulaient comme du papier à musique, selon un rythme bien ordonné, un ballet invisible dont le chef d'orchestre était le Roi de France. Et au milieu de tout cela, la cour jasait et se gaussait de potins, machinait sa prochaine intervention et complotait entre et contre eux.
Et John, sur la corde raide, cachait l'un des plus graves et des mieux gardés secrets de la cour.
– Bonjour, Amour.
L'interpellé leva les yeux au ciel, mais ne répondit rien. Il ne pouvait pas se le permettre. Ils étaient en public, et même si le bal battait son plein, avec sa musique bruyante et ses discussions animées, n'importe qui pouvait les entendre. John était imprudent. C'était plus fort que lui. Il ne pouvait s'en empêcher, quand ils se croisaient pour la première fois dans une journée, de lui adresser ces mots-là. De le reconnaître comme son amour, le seul et l'unique.
Était-ce le lien particulier qui les unissait qui générait ce besoin irrépressible ? Ils l'ignoraient tous les deux, et n'en parlaient pas. Mais John continuait à jouer avec le feu.
Sherlock, dans un mouvement empesé, répondit à sa salutation, puis se laissa entraîner dans la foule et le bal de la Galerie des glaces. John le laissa repartir sans en souffrir. Ils tenaient leur rôle, rien de plus.
– Un jour, tu vas nous faire prendre.
Les appartements de John étaient situés dans une aile éloignée, et probablement nettement moins luxueuse que la chambre du Roi, mais ils étaient parfaits. Et surtout, étaient situés sous les toits, ou presque. Tous les soirs, John n'avait que sa fenêtre à laisser entrouverte, pour que son amant puisse glisser sur les toits et faire des acrobaties pour atteindre sa chambre, et le rejoindre lui.
Ils avaient tous les deux décidé que c'était plus sûr ainsi. Sherlock était fils de noble anglais, et John l'avait rencontré dans une réception, plusieurs mois plus tôt. Ils s'étaient aussitôt tous les deux évanouis, en croisant leurs regards, quand le bleu nuit avait rencontré le bleu glace. Le compte à rebours a commencé. Et courait depuis, lentement mais sûrement, les laissant profiter de la vie à Versailles.
Son amant ayant une position nettement plus aristocratique et valorisante que celle de John, il valait mieux pour tout le monde, s'ils venaient à être découverts, que John affirme avoir été agressé par Sherlock que l'inverse.
La sodomie était prohibée à la cour, interdite par l'Église. Monsieur, frère du Roi, ne s'en était jamais pourtant privé, et caché encore moins, mais il était le frère du Roi. John n'avait pas cette chance. Il serait condamné avant même d'avoir eu le temps de dire le moindre mot.
Sherlock, de par son statut aristocratique et étranger, pouvait être davantage protégé.
– Parce que pas toi, peut-être ? sourit John en entrant dans la pièce. À être déjà là avant moi ?
N'importe qui aurait pu rentrer dans les appartements de John en son absence, et aurait alors trouvé Sherlock, à moitié dénudé, couché sur le lit du médecin royal, et ce n'était pas un spectacle fréquent, que John prit un instant pour apprécier et admirer. Il avait perdu son amant de vue durant le bal, comme toujours, au milieu de l'immense foule valsant et se trémoussant en faisant briller les joyaux et les teints, tinter les colliers et les boucles d'oreille, resplendir les toilettes et les perruques.
Mais il savait qu'il le retrouverait cette nuit, comme toutes les autres. Il venait à peine de rentrer dans ses appartements, mais n'aurait pas prédit y trouver son amant. Surtout dans cette tenue tentatrice.
– Risque calculé, balaya Sherlock. Me parler devant tout le monde... C'est différent.
Sa voix était bougonne, mais ses yeux étaient clos, mains jointes sous le menton. John le connaissait suffisamment pour savoir qu'il réfléchissait, et qu'il était capable de tenir une conversation sur un sujet complètement différent en même temps. C'était la preuve qu'il n'était pas du tout concentré sur ce qu'il disait à John et donc, qu'il n'était pas réellement fâché.
Sans répondre, John verrouilla la porte derrière lui, et alla fermer la fenêtre par laquelle Sherlock était entré en son absence. Il se déshabilla ensuite, appréciant avec un soupir de soulagement d'ouvrir les boutons, d'ôter ses chaussures, sa perruque, la poudre blanche sur son visage.
Sur les draps blancs, Sherlock réfléchissait toujours, les yeux clos. Lui n'avait besoin de rien. Il se pavanait à la cour, ses cheveux sombres et fous portés fièrement sans perruque, dans des tenues qui n'avaient rien à voir avec celles qu'on trouvait actuellement à Versailles. Et quand on lui faisait une remarque, il prenait son plus bel accent étranger, pour expliquer que chez lui, les choses étaient différentes.
Il parlait en réalité un français parfait, et maîtrisait les codes de la cour à la perfection. Un jour qu'il avait voulu se fondre dans le décor, John lui-même ne l'avait pas reconnu.
Mais il ne l'aimait jamais autant que lorsqu'il était lui-même, et que ses boucles brunes tranchaient sur l'oreiller blanc.
Sans se presser, John vint rejoindre son amant dans le lit, se glissa sous les couvertures, et se blottit contre lui.
– À quoi tu penses ? demanda-t-il.
Il était de suffisamment bonne humeur pour poser la question. Généralement, les réponses de Sherlock étaient trop compliquées pour lui. Il n'était que médecin. Sherlock était un génie, et l'analyse des machinations de la Cour était son passe-temps favori de sa vie de jeune noble.
– À ce qu'il se passera à la mort du Roi, répondit-il parfaitement sereinement.
– Ce n'est pas un sujet très réjouissant.
– Parce que tu trouves la mort de tous les héritiers potentiels de la couronne normale ?
– Qu'est-ce que tu veux insinuer ?
John ne put retenir un frisson d'angoisse. Malgré lui, il avait le respect de la monarchie dans le sens. Sherlock, lui, n'en avait absolument rien à faire. Il avait survécu jusque-là grâce à ses formidables capacités de toujours dire la bonne chose à la bonne personne au bon moment, restreignant ses pensées le plus profondes au seul bénéfice de John.
– Rien du tout. Mais l'héritier de la couronne de France est un gamin faible et maladif. Il ne fait aucun doute que le Régent sera le duc d'Orléans.
– Jamais le Roi ne tolérera cela ! Il a tout fait pour écarter Philippe d'Orléans du pouvoir !
Sherlock rouvrit finalement les yeux, et se sortit de sa posture figée pour venir entourer John de ses bras, le serrant contre lui.
– John, John, John... La politique n'est vraiment pas ton truc. Tu as examiné le roi, non ?
Le médecin ne répondit rien. Il avait examiné le Roi-Soleil, en effet, et s'était retrouvé en désaccord avec ses collèges, qui penchaient pour une sciatique, alors que lui songeait à une ischémie aiguë. Or, dans ce dernier cas, le Roi était condamné, ce que personne ne voulait reconnaître. La version officielle était toujours celle de la sciatique, mais John avait expliqué son point de vue à Sherlock sur l'oreiller. La rumeur, comme prévu, s'était ensuite répandue comme une traînée de poudre, conformément aux prédictions de Sherlock. Avoir cette information avait été très utile pour son business d'enquête et de recoupements d'informations pour ceux qui étaient prêts à payer cher pour l'avoir.
– Tôt ou tard, il va mourir. Et son héritier est trop jeune. Et trop faible. Après tout, le Roi Soleil lui-même a connu une régence, dans son enfance. Il en sera de même pour cet enfant qu'on appelle déjà Louis XV. Et ce régent, j'en mettrais ma main à couper, sera Philippe d'Orléans. Le Roi sera mort. Qu'importe les pouvoirs limités qu'il essayera de lui conférer par testament, il ne pourra plus rien dire. Et Philippe d'Orléans parviendra à ses fins et à récupérer les prérogatives dont il s'estime lésé depuis si longtemps, ce trône... Et ce n'est pas le pire...
– Parce qu'il y a pire ? s'horrifia John.
– Philippe d'Orléans va offrir le jeune Roi à l'Espagne. Il lui fera épouser Marie Anne Victoire d'Espagne.
– La fille du Roi d'Espagne ? Mais...
– Et en échange, on peut supposer qu'il offrira une femme à l'héritier du trône espagnol. Laquelle, les paris sont ouverts. Les informations vont bon train et les spéculations sont lucratives. Mais personne ne songe à sa propre fille, la princesse Louise-Elisabeth.
– Mademoiselle de Montpensier a six ans !
Ces jeux de pouvoir et de mariage qui amusaient tant Sherlock horrifiaient John. Comme tous les médecins de la Cour, il avait eu l'occasion de soigner bien des nobles et des membres de la famille royale, et l'enfant en faisait partie. Vive et intelligente, la fille du Duc d'Orléans ne méritait pas que son père la vende pour nouer une alliance espagnole, que le Roi n'aurait jamais approuvée.
– Il ne le fera pas tout de suite. Il n'est pas stupide. Il doit d'abord rétablir la paix. Cela lui prendra plusieurs années avant de pouvoir agir ainsi avec les espagnols. Mais ça arrivera. Je pourrais le jurer sur ma vie !
John frissonna soudain, toute considération politique envolée. Il ne supportait pas ce genre de réflexion de la part de son amant. Ils vivaient tous les deux ensemble, cachés à la Cour, depuis bien trop longtemps.
Au début, ils avaient vécu dans une passion brûlante et un océan de luxure, s'attendant à chaque instant à la fin, aussi brutale qu'inattendue, comme toujours. Mais John ne ressentait rien sur une potentielle date de fin, et Sherlock non plus, bien qu'il n'ait jamais été doué pour l'exercice.
Alors, à leur grande surprise, les semaines et mois avaient défilé, et ils étaient toujours là, liés par un besoin irrépressible de l'autre, taisant leur relation à toute la cour, et se retrouvant chaque nuit pour froisser les draps. Mais quand Sherlock rappelait qu'au final, ils étaient tous les deux mortels, John sentait son sang se glacer. Il ne voulait pas y penser.
– Nous sommes tous mortels, John... lui murmura Sherlock en sentant contre sa peau nue ses frissons.
– Pas nous. Puisque nous revenons et nous retrouvons à travers les âges, n'est-ce pas une définition de l'immortalité ?
Sherlock n'avait pas envie de répondre à cette question. John n'avait pas envie d'en débattre. Ils ne connaissaient qu'une méthode pour oublier ces angoisses. Leurs bouches se rejoignirent, langues dardant déjà, prêtes à aller accueillir et câliner l'autre. Leurs corps pressés s'enfiévrèrent aussitôt, tandis que Sherlock roulait sur le matelas pour venir s'installer au-dessus de John, poussant contre lui chaque angle de son corps dur.
– Ne crie pas trop, mon amour... Il ne faudrait pas que les voisins nous entendent, lui murmura Sherlock sensuellement.
Et il avala son gémissement en le muselant de nouveau de sa bouche.
Le 1er septembre 1715, l'agonie du Roi-Soleil prit fin. Tôt ce matin-là, autour du lit de mort du plus grand Roi de France, les courtisans se pressaient et témoignaient de leur profonde tristesse, John était seul dans sa chambre. Au matin de ce jour-là, son amant était mort dans son sommeil et avant même de songer à le pleurer, le médecin devait s'assurer que le cadavre retrouverait sa chambre d'origine. Et que personne, surtout, ne découvrît leur secret. Ensuite, seulement, il pourrait apprendre pour la mort de Louis XIV, et pleurer toutes les larmes de son corps.
Prochain chapitre : Quelque part en mer - 1750
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
