Bonne lecture !
15 Décembre – Quelque part en mer – 1750
John inspira à pleins poumons. Au contraire de bien de ses pairs, il aimait cette odeur de sel et d'embrun, qui prenait à la gorge et leur collait au visage. Il aimait le roulis du bateau, quand la houle se faisait plus grande. Il aimait le bruit des oiseaux marins, le vent sur le visage, l'impression d'être seul au monde.
John avait toujours été malheureux à terre. Enfermé dans sa famille, descendants de lords et de ladys, enfermé dans ses traditions, enfermé dans un avenir tout tracé. La Navy l'avait sauvé. Son statut de noble anglais, son éducation et ses connaissances médicales, grâce à son père, brillant chirurgien de la couronne, lui avaient permis de rapidement franchir les échelons et monter en grade. Aujourd'hui, il était capitaine de son vaisseau, et il était pressenti pour devenir Commodore.
Il s'en moquait. Tant qu'il avait la liberté sur son vaisseau, et le respect de ses hommes, rien d'autre ne comptait.
– Bonjour, C'ptain ! Belle journée aujourd'hui !
L'un de ses mousses, qui venait de l'interpeller en passant, avait parfaitement raison. Ils étaient tous loin de leur Angleterre natale, et de son fog si malheureusement connu. La mer des Caraïbes était plus bleue que le ciel, lui-même plus bleu que la mer. Il n'y avait rien à perte de vue, sinon l'océan et ses ressacs.
D'aucun disait que sur un bateau, on était enfermé. John n'avait jamais été d'accord avec cela. Il ne connaissait pas plus grande liberté que d'ordonner de virer de bord pour suivre ses envies. Bien sûr, il rendait des comptes à la Navy, et participait à toutes les batailles qui leur permettait, peu à peu, d'assouvir leur domination sur tous les océans, mais sur son vaisseau, il était seul maître à bord.
Et il avait, à force de sympathie et de droiture, gagné le respect de tous ses marins, de son lieutenant et bras droit jusqu'au moindre matelot.
– CAPITAINE ! VOILE À TRIBORD ! PAVILLON NOIR !
Le sang de John ne fit qu'un tour. Au temps pour sa belle journée en mer. Le pavillon noir était rarement un bon signe, surtout quand il attaquait frontalement. John était seul dans cette portion de l'océan, d'après ses dernières données. Il ne pouvait compter sur aucun allié de la couronne britannique, sinon lui-même.
– PRÉPAREZ VOUS À L'ATTAQUE ! ordonna-t-il. Sortez les canons, armez-vous, tout le monde sur le pont !
À ses côtés, son lieutenant faisait tinter la cloche signifiant le rassemblement, tandis que sur le pont en contrebas, tels des fourmis dérangées, ses hommes prenaient leurs positions.
– Il est complètement fou, marmonna John dans sa barbe. Attaquer frontalement, comme ça, de si loin...
En effet, le ciel était dégagé, et ils avaient vu venir de loin le sombre pavillon, qui leur fonçait dessus. De tellement loin qu'ils avaient le temps de préparer la riposte, armer les canons, se mettre dans l'axe du vent, être tous sur le pied de guerre. En temps normal, les pirates préféraient l'effet de surprise, pour augmenter leur chance.
Les bateaux de ces malfrats étaient souvent plus petits, plus légers, plus maniables, pour mieux prendre la fuite après un abordage ou un pillage, mais ils contenaient fatalement moins d'hommes. Il était rare qu'ils s'attaquent ainsi à un bâtiment aussi important que celui que John commandait. Ce comportement, à moins d'être suicidaire, n'était pas normal.
– CAPITAINE ! LE PAVILLON EST CELUI DE SHERLOCK, DIT BARBEJAUNE ! lui hurla de nouveau la vigie, qui voyait l'autre navire approcher de plus en plus.
Le sang de John se glaça, et il vit tous ses hommes se figer une brève seconde. Barbejaune était l'un de leurs opposants les plus féroces, intelligents et sanguinaires. Pour tous les marins de la Navy, tandis qu'ils vérifiaient que leurs sabres étaient à leur ceinture et que les canons étaient prêts à tirer, c'était une angoisse, un risque d'échec et de mort. Personne n'avait encore réussi à l'attraper, ou même l'effleurer. Une rumeur persistante disait que celui qui l'attraperait et l'enverrait rejoindre le gibet deviendrait un héros auréolé de gloire. Une autre murmurait que Barbejaune était anglais (ce que personne ne pouvait affirmer, ceux qui l'avaient vu de près et entendu l'avaient payé de leur vie) et qu'il était né de lord, que sa famille siégeait proche de la famille royale. Une autre encore disait de lui qu'il n'était pas humain, un véritable démon aux yeux rouges comme le sang.
Mais ce n'était pas ces rumeurs auxquelles pensait John, ni même à l'inquiétude de ne pas survivre à cette bataille.
Ce qui le faisait frémir, c'était ce nom, par lequel personne n'appelait jamais le pirate. La plupart du temps, on utilisait ce surnom, Barbejaune, pour le désigner. Mais John n'ignorait pas, n'avait jamais ignoré qu'il s'appelait Sherlock. De ce drôle de nom improbable qui, depuis toujours, faisait brûler quelque chose en lui.
John se souvenait avec précision de la première fois qu'il l'avait entendu. Dans une salle de commandement et de stratégie militaire, dans la bouche de l'Amiral Rooke, alors qu'il dépeignait la situation de cette partie là de l'océan. John avait senti distinctement une brûlure à la fois acide et bienfaitrice se répandre dans tout son corps, sans en comprendre la raison, et le sous-lieutenant assis à côté de lui lui avait demandé si tout allait bien. John avait pris conscience qu'il était devenu blanc comme un linge et couvert de sueur. Il avait bégayé des excuses, une mauvaise digestion, et la réunion avait repris.
Il n'avait jamais vu cet homme de sa vie. Ne connaissait personne portant ce nom étrange. Et pourtant il sentait distinctement que ce nom éveillait quelque chose en lui. Quelque chose qui lui faisait peur.
Et désormais, il était sur le point de rencontrer l'homme derrière le nom. Et cela allumait un feu intense dans ses entrailles.
John avait été déçu. Le capitaine du Barbejaune, son bateau étant nommé selon son surnom, à moins que cela fut l'inverse, ne s'était pas montré. Du moins, pas avant la fin. Et la fin, ils la connaissaient désormais. Lui et ses hommes avaient lutté longtemps, avaient repoussé toutes les attaques frontales, avaient chèrement défendu leurs peaux, et fait du dégât parmi l'équipage adverse. Mais malgré tous les efforts, la bataille s'était soldée par un échec. Des corps en uniforme juchaient le pont du bateau, John reconnaissait Ben, Mark ou encore Martin ça et là, et son cœur se serrait. Mais il n'avait pas le temps pour s'apitoyer. Son propre sort était incertain, et il se défendait à l'épée contre deux pirates, aux pupilles folles et animés par la rage, l'envie de tuer. John, trop stupide et trop bon, ne faisait que se défendre, ne portait des coups que pour blesser, pas pour tuer.
– Pas de quartier ! retentit soudain une voix.
John, déconcentré un bref instant, jeta un œil en direction du bruit. Finalement, le capitaine du bateau pirate avait décidé de se joindre à la bataille. Il était conforme à l'image que s'en était faite John. Grand, élancé, brun, son manteau de cuir noir ajusté autour de son corps claquant au vent, des bottes montantes, tout de noir vêtu, à l'exact opposé de l'uniforme blanc immaculé de John et ses boutons dorés.
La seule chose qui était différente, ce furent ses yeux. Ils n'étaient pas rouges, pas allumés d'une lueur folle. Ils étaient aussi bleus et purs que la mer et le ciel que John aimait tant. Ils étaient séparés de plusieurs pieds de distance, et leur échange fut aussi bref qu'une respiration. Le bleu glace rencontra le bleu nuit. Le compte à rebours a commencé. John s'écroula au sol, évanoui sans que quiconque ne l'ait touché, la seconde qui suivit.
Quand John se réveilla, ou plus exactement quand il reprit lentement conscience, il sentit ses poignets attachés, et il commença à paniquer, tirant sur les liens, incapable de savoir où il se trouvait.
– John, tout va bien ! J'ai été obligé de t'attacher pour être crédible, mais tout va bien ! Ne lutte pas !
John n'avait pas réussi à ouvrir totalement les yeux, mais la voix l'apaisa aussitôt. Cette voix qu'il connaissait par cœur, pour laquelle il serait mort et aurait tué sans une hésitation. Cette voix qui avait ordonné qu'on massacre tous ses hommes jusqu'au dernier. Et pourtant il était là, bien vivant, et Sherlock était à côté de lui.
Il se força à ouvrir les yeux, battant frénétiquement des cils pour fixer une image nette.
– Je suis là, John. Tout ira bien. Tout va bien. Je suis là, John.
La voix ne disait pas les mots, mais le ton les murmurait, caressant, amoureusement, l'importance des sentiments dévorants qu'ils éprouvaient réciproquement.
Enfin, John parvint à ouvrir les yeux et découvrit le visage aimé et béni penché vers lui, les grands yeux si clairs, le teint si pâle, les boucles si sombres.
– Sherlock, murmura-t-il.
Et par ce simple prénom, il transmettait toute l'adoration du monde envers cet homme improbable qu'existence après existence, il retrouvait en même temps que leur mémoire.
Sherlock ne lui laissa aucun temps de répit pour réaliser qu'il était dans un lit confortable, dans une cabine spacieuse et relativement luxueuse, avant de l'embrasser furieusement. John, frustré, les poings liés, incapable de venir enlacer son amant pour serrer son corps contre le sien et ne jamais le lâcher, grogna dans le baiser, y répondant avec tant de ferveur qu'il en mordit la lèvre inférieure de Sherlock, faisant légèrement perler le sang.
– Je sais, John, je sais... Je vais te détacher.
Tout en disant cela, Sherlock s'était levé et attrapait une dague sur un bureau proche, l'approchant des liens de corde de John.
– Je ne pouvais pas faire autrement, vis-à-vis de mes hommes. J'ai déjà eu du mal à les convaincre de ne pas te tuer...
– Surtout après avoir ordonné « pas de quartier », accusa John tandis que la lame de la dague rongeait les liens qui le retenaient.
Sherlock, qui travaillait activement à rompre la corde, eut la décence de baisser les yeux, incapable de soutenir le regard flamboyant de reproches de John.
– Je suis désolé pour ton équipage, murmura-t-il.
Il ne le pensait pas vraiment, et John le savait. Il connaissait Sherlock mieux qu'il se connaissait lui-même, et les nombreuses années passées à le côtoyer n'avaient que renforcé ce sentiment. Sherlock se moquait de la vie des autres êtres humains, et il avait été ce qu'il était, un pirate, et ne s'excusait absolument pas d'avoir massacré et ôté la vie de centaines d'hommes de la Navy. En revanche, tout ce qui faisait souffrir John le faisait souffrir aussi, et pour cela il s'excusait.
Et John avait conscience qu'il n'y avait pas que ça non plus.
– Et tu es désolé aussi pour ce qui va suivre ? demanda-t-il doucement.
La corde qui retenait ses poignets céda soudain, et il fut libre de venir poser ses mains sur le visage de Sherlock, l'obligeant à le regarder. Il ne doutait absolument pas de l'amour qu'il portait à cet homme, et que ce dernier lui portait en retour. Il suffisait de voir là où il avait été installé durant son inconscience. La pièce était évidemment la cabine du capitaine, et John reposait sur le lit de Sherlock. Le capitaine pirate qu'il était avait dû sérieusement batailler avec ses hommes pour ne pas assassiner John immédiatement, ne pas le mettre au fer, mais au contraire l'emmener dans sa cabine. Pas étonnant qu'il ait dû attacher John pour sa crédibilité de commandant.
Les yeux de Sherlock étaient intensément brillants, d'une lueur presque douloureuse à supporter. Mais John, les mains sur ses joues, le maintenait proche de lui et refusait de détourner le regard.
– Tu sais ? demanda Sherlock dans un murmure.
– Je me doute, lui répondit John sur le même ton. Je ne ressens rien de particulier, donc j'en conclus que je dois mourir le premier. Quand c'est toi que je perds, je le sais toujours. Je ne suis pas un otage suffisamment important, malgré mon grade. Vous avez probablement récupéré toutes nos richesses. Tout le reste de mon équipage est mort. Tu n'as pas la réputation de traiter avec la Navy. Rien n'indique que tu dois continuer à t'embarrasser de moi. La moitié de tes hommes doit déjà se demander pourquoi tu as fait tout ça pour moi. Tu n'as pas le choix... tu n'as pas d'autre choix que de me mettre à mort.
John avait fait de son mieux pour maintenir une voix égale, mais il ne put empêcher un sanglot étranglé de sortir de sa gorge sur les derniers mots. Ils avaient beau se souvenir de leur passé, savoir qu'ils allaient normalement revenir, une fois encore, pour mieux se retrouver et se perdre, mourir restait une épreuve traumatisante et douloureuse.
– Oui, lui souffla Sherlock. Je devrais. Mais je ne veux pas. Je ne le ferai pas. Je...
– Sherlock, ça va. Je suis d'accord avec ça, lui murmura John en le serrant contre lui, se nichant contre sa poitrine, inspirant son odeur. Moi aussi je l'ai fait, tu te souviens ? Tu étais d'accord, c'était mon devoir. Je suis d'accord et c'est ton devoir également. Alors tu vas le faire, d'accord ?
Sherlock se détacha de lui juste assez longtemps pour le regarder, pour graver la nuance exacte de ses yeux, qui ne changeait jamais, dans sa mémoire.
– D'accord. Mais demain. Cette nuit, tu es à moi, et j'ai ordonné que personne ne nous dérange.
John jeta par réflexe un regard au hublot. Il n'avait pas réalisé que la nuit commençait déjà à tomber, et qu'il était resté évanoui aussi longtemps. Il n'eut pas vraiment le temps de s'en préoccuper plus longtemps. Les lèvres de Sherlock dominaient déjà les siennes, impérieuses et exigeantes, tandis que le corps dur et longiligne se pressait contre le sien. John ferma les yeux et s'abandonna au baiser, à l'étreinte. Ce serait sans doute la dernière de cette existence.
De manière très morbide, John essayait de se souvenir dans quelles existences il avait connu une mort pire que celle-là. Attaché, ficelé au point de pouvoir à peine bouger, juché sur une planche, prêt à être offert en pâture aux requins, sous les vivats de la foule enthousiaste et insultante.
Et au milieu de tout ce petit monde, Sherlock restait inhabituellement silencieux. John lui adressa un dernier regard, le suppliant de ne pas faire de bêtise au dernier moment. Puis, refusant de leur donner le pouvoir de le tuer en faisant basculer la planche, il les défia du regard une dernière fois, et utilisa le peu d'amplitude qu'il avait encore pour sauter de lui-même. L'eau se rapprocha à une vitesse exceptionnelle, et il était trop attaché pour pouvoir nager. Il allait mourir noyé au mieux, dévoré par un requin au pire.
– NOOOOOOON !
Le cri atteignit vaguement ses oreilles au moment du violent impact avec l'eau salée. Un cri de douleur qu'il ne connaissait que trop bien, suivi d'un corps qui bondissait par-dessus le bastingage. Sherlock venait rejoindre son amant dans la mort. Il était déjà trop tard. John sombrait, luttait, manquait d'air, chutait inexorablement vers le fond marin, lesté comme il l'avait fatalement été. Dans un réflexe irrépressible, dans une vaine tentative de trouver de l'air, John ouvrit instinctivement la bouche, et ses poumons se remplirent d'eau.
Prochain chapitre : Etat de Virginie, USA - 1781
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