Chapitre non corrigé, juste relu par mes soins, désolée pour les coquilles ! Bonne lecture ! :)

18 décembre – Londres – 1842

John l'avait rencontré à un mariage. Les mariages n'étaient rien de plus que des grandes réceptions, juste un peu plus coûteuses et luxueuses que d'habitude. Plus longues, également. Et plus remplies de gens influents à saluer. John était né dans ce monde, il y avait grandi, mûri, y était devenu un homme. Il s'y ennuyait, bien sûr, mais son père affirmait que c'était un mal nécessaire, alors il obéissait, comme l'enfant qu'il n'était plus.

Sa sœur se plaisait beaucoup plus que lui dans ce genre de réception. Elle savait être et paraître à la perfection. John savait que pour son père, il n'était qu'une déception. Il l'avait compris assez jeune, et en avait fait son deuil depuis. La précieuse princesse de la famille Watson, sa sœur cadette, avait bien plus de valeur aux yeux de son père que lui-même.

– C'est vraiment fâcheux que Sir Holmes marie son fils, ce soir, commenta Lord Watson en entrant dans la salle luxueuse et richement décorée qui servait de cadre à la réception du mariage de l'année.

– Sir Holmes a deux fils, précisa John. Peut-être vous sera-t-il possible de rencontrer le deuxième pour le présenter à Harriet ?

C'était le but ultime de son père depuis quelques temps. Marier sa petite fille, désormais âgée de dix-huit ans, au parti le plus influent d'Angleterre. Les Holmes se situaient dans une excellente catégorie pour cela. Harriet avait tout pour plaire. Ses boucles blondes et son teint de porcelaine la rendaient magnifique. Elle savait sourire et charmer, et leur père ne lésinait pas sur les moyens pour lui payer les plus jolies robes dans les plus beaux tissus. John ne donnait pas cher de la peau du fils Holmes quand elle parviendrait à le rencontrer. Harriet désirait plus que tout plaire, et surtout à leur père. Épouser le meilleur parti de Londres lui convenait tout à fait.

John, lui, avait abandonné l'idée de rendre son père fier. Il se contentait d'être efficace pour faire tourner les usines et les affaires familiales, savait lire des chiffres et trouver ce qui n'allait pas du premier coup d'œil, proposer des nouveautés innovantes.

– C'est bien le but de cette soirée. Sois sage, Harriet. John, fais de ton mieux.

L'ordre de son père glissa sur le jeune homme avec indifférence. Il avait grandi dans ce genre de réceptions et connaissait, de vue du moins, presque l'intégralité des jeunes hommes et femmes présents ce soir-là. Il avait grandi avec eux, et s'il avait dû les épouser, cela aurait été arrangé depuis longtemps. Il ne trouverait pas épouse, ce soir.

Il ne s'attendait pas à le rencontrer.

Alors quand son père lui avait ordonné de venir, avec sa sœur, John ne s'attendait vraiment à rien.

– Lord Watson, et ses enfants.

Un valet venait de les présenter, son père au centre, sa fille à droite, son fils à gauche. Et devant eux, il était là.

– Sir Sherlock Holmes, fils héritier de Sir Sieger Holmes.

Avec son costume sur mesure qui lui collait à la peau, sa peau si parfaite qu'on eut dit du marbre, les boucles de ses cheveux couleur corbeau parfaitement dessinées, sa taille fine et ses jambes interminables. Et surtout ses yeux, si bleus, si purs, que John croisa une fraction de seconde, lorsqu'il balaya ses interlocuteurs d'un regard parfaitement ennuyé et que le bleu nuit rencontra le bleu glace.

Et bien sûr, l'anneau qu'il portait désormais à la main gauche.

Le regard revint sur John, s'attarda, se troubla, et le jeune aristocrate sut que Sir Sherlock Holmes, devant lui, faisait face à la même tempête que lui sous sa boîte crânienne. Le compte à rebours a commencé.

John ne s'attendait vraiment pas à rencontrer son âme sœur à un mariage, et à retrouver des souvenirs dont il ignorait tout une minute plus tôt. Et tant qu'à faire, il aurait vraiment souhaité ne pas rencontrer son âme sœur au mariage de celle-ci.


Même si sa vie en avait dépendu, John aurait été incapable de savoir sur quoi avait porté la conversation affable et aussi hypocrite que d'habitude qu'avait eue son père avec Sherlock, sinon qu'il le félicitait pour ses épousailles. Il avait probablement dû se renseigner sur le cadet de Sherlock, toujours disponible, et offrir Harriet en pâture, mais John n'en conservait aucun souvenir, trop habitué à gérer ceux qui affluaient dans son esprit. On ne lui avait heureusement pas demandé de parler, ce qui lui avait permis de détailler à loisir l'homme en face de lui, se souvenant et le découvrant tout à la fois, ne l'aimant que davantage. Il ne savait même pas comment Sherlock faisait pour parler et tenir une conversation charmante s'il souffrait ne serait-ce que la moitié de la douleur que John endurait.

– John, vous semblez souffrant ? Permettez que j'accompagne votre fils se reposer, Lord Watson. Il a le teint pâle.

La voix chaude et grave disait les mots nécessaires à toute politesse dans ce genre de réception, mais John le connaissait parfaitement. Sa sollicitude n'était pas exagérée. Sherlock s'inquiétait réellement pour lui. Et cela embrasa son cœur.

– Sir Holmes, je vous prie d'excuser mon fils. Je...

John avait assez de conscience pour détecter le mouvement grandiloquent de la main de Sherlock, qui réduisit son père au silence. Il n'avait même pas besoin de parler. Il était là, et sa seule présence, sa seule prestance écrasait tout le reste. Son épouse, cependant, si reconnaissable à l'autre bout de la pièce dans sa magnifique robe blanche éclatante, ne manquait pas de caractère, ce qui lui serait nécessaire pour partager la vie de Sherlock. John était bien placé pour le savoir !

– John, venez, ordonna Sherlock.

Jamais John n'aurait pu déroger à un ordre pareil. Il salua son père, sa sœur, et suivit Sherlock à travers la foule, la tête toujours bourdonnante.

Sur le trajet, des convives interpellèrent le héros du jour, mais Sherlock ne répondit à aucune des sollicitations, traversant la pièce, le port fier et la démarche altière, John sur les talons.

Ils s'enfoncèrent finalement dans les profondeurs de la maison, laissant derrière eux le bruit, la foule, le mariage qui battait son plein. Au fur et à mesure des escaliers, le silence et l'obscurité se renfermaient sur eux, et pas un instant John ne s'inquiéta. À ses côtés, c'était Sherlock.

Ils passèrent finalement une porte, pénétrèrent dans une pièce plongée dans la pénombre. Si loin au cœur de la bâtisse, il était impossible de deviner que dans l'immense pièce principale, on donnait bal pour un mariage sous le cristal brillant des lustres et les dorures du plafond. Et encore moins que le marié avait sciemment quitté son mariage avec un autre homme.

À peine la porte refermée, John fut pressé contre le battant, le long corps de Sherlock contre le sien, les longs doigts pâles encadrant son visage, le caressant doucement.

– Oh, John, John, John... psalmodiait-il en dessinant les contours du visage de John.

Ce dernier n'aurait pas été surpris s'il essayait de l'apprendre par cœur. C'était tout à fait le genre de Sherlock. Et quelque chose dont il était capable.

– Tu n'as plus mal, John ? Tu vas mieux ?

De nouveau, la sollicitude sincère dans sa voix. Dans la pénombre, Sherlock avait les yeux presque foncés, et ils étaient écarquillés, regardant John et seulement John. Sa bouche était entrouverte, tendue vers l'avant. Il était si facilement déchiffrable, pour John qui réalisait qu'il le connaissait par cœur depuis tellement longtemps.

– Je vais bien, Sherlock. Puisque tu es là.

Et il se pencha pour capturer les lèvres offertes contre les siennes, l'embrassant tendrement. La douleur qui avait pu subsister fut balayée instantanément, ne restant qu'un intense désir pour Sherlock qui brûlait les veines de John.

Ils s'embrassèrent lentement et délicatement, avec application, durant de trop longues et trop courtes minutes.

Ce fut John, qui avait eu le courage d'initier le baiser, qui trouva également la force en lui pour l'arrêter.

– Arrête, s'il te plaît... Sherlock, on ne peut pas, tu es... marié.

Les pupilles si claires s'assombrirent de colère.

– Et alors ? Fut un temps, cela ne t'a pas dérangé ! siffla-t-il, furieux.

John prit un instant pour se remémorer cet état de fait. Et se souvint qu'en effet, quatre cents ans plus tôt, dans un pays désert et une communauté moribonde qui espérait débuter une nouvelle vie, il avait trompé sa femme des années durant. Il doutait cependant, que la société victorienne, son père ou Sir Holmes ne tolèrent leur relation de pédérastes. Il savait ce qu'on en dirait. Et combien on les punirait.

– On ne pourra pas... gémit John. Maintenir un tel secret. Dans notre monde ? C'est...impossible.

– Je suis Sherlock Holmes ! Je peux tout faire !

John ne l'avait pas cru. Était-ce les années qui passaient qui changeaient les choses ? Était-ce simplement eux qui évoluaient ? Pour la première fois de leurs retrouvailles, tenaillés par un violent désir au fond de leurs entrailles, ils se disputèrent. Hurlèrent à s'en briser les cordes vocales sur la viabilité de leur lien, Sherlock persuadé qu'ils pouvaient faire vivre une relation clandestine entre eux, John refusant de s'y résoudre.

Ils se quittèrent sur une dispute, s'éloignèrent l'un de l'autre sans avoir pu assouvir les instincts primaires les poussant l'un vers l'autre. John laissa Sherlock retourner à son mariage, à son épouse. Il quitta les lieux avec la ferme intention de ne jamais y revenir et tant pis pour les remontrances paternelles.


John avait juré de ne plus remettre les pieds à Holmes' Manor, la demeure magnifique et splendide qui avait servi d'écrin au mariage du fils aîné Holmes. Il refusait de croiser Sherlock, ou de même penser à lui, ou alors il était pris d'une violente douleur qui lui donnait envie de vomir. Quelque chose, dans le maléfice ou la malédiction qui les reliait, suppliait qu'ils soient ensembles, et y résister devenait dur.

Mais la nouvelle épouse de Sherlock aimait donner bal, et son père avait clairement fait comprendre à John qu'il ne pouvait pas ne pas y aller.

Alors John s'y présentait, dansait, flirtait, mangeait, buvait, tenait les conversations polies qu'il devait avoir. Et toujours, à un moment ou un autre, se retrouvait dans une pièce sombre à embrasser furieusement Sherlock Holmes et à s'engueuler copieusement avec ce dernier dès que leurs lèvres cessaient d'être en contact.

John ne cessait de répéter que c'était mal. Mais il leur était impossible d'arrêter. Ils en étaient dépendants.

Beaucoup trop dépendants. Au point d'oublier toute règle de prudence, parfois.


– Si tu veux, je te propose un marché. Tu m'épouses. Et je ne dis rien à personne à propos de ton penchant.

John contempla, bouche bée, la jeune femme dans une longue robe pourpre qui se tenait à côté de lui, sans qu'il l'ait vue arriver. Ils étaient à Holmes' Manor, plus de huit mois après les épousailles de Sherlock. Depuis peu, le seul sujet sur toutes les bouches était l'absence de ventre rebondi de madame Sherlock Holmes. Une énième réception avait lieu, et John s'y était rendu comme toujours soi-disant pour chaperonner Harriet. Il n'avait pas encore réussi à avoir Sherlock pour lui tout seul, et il le cherchait plus ou moins instinctivement, dans la foule, une coupe de champagne à la main.

– Je vous demande pardon, mademoiselle ? demanda-t-il poliment, feignant l'innocence.

– J'ai besoin d'un statut social. Vous avez besoin d'une couverture. On peut se rendre mutuellement service.

Elle disait cela d'un ton déconcertant, poussant John à s'interroger davantage à elle. Elle avait le teint frais, les cheveux blonds savamment peignés, les lèvres peintes en rose.

– Je ne suis pas sûre de vous suivre...

– Je crois qu'au contraire, vous me suivez beaucoup trop bien. Je m'appelle Mary Morstan. Pensez-y. Bonne soirée, monsieur Watson.

John avait reporté son regard dans la foule. Trouvé Sherlock, plus beau que jamais. Et avait alors sérieusement considéré l'option. Cela nécessitait d'épouser quelqu'un de très basse extraction, bien sûr, puisque Mary Morstan ne faisait pas partie des familles influentes... John était bien placé pour le savoir, il connaissait les arbres généalogiques par cœur. Ainsi que la composition de toutes les branches ou plus moins éloignées de toutes les familles, et Mary Morstan n'y figurait pas.

John était probablement fou d'envisager décevoir son père dans ce genre de situation. Mais la tentation d'avoir son penchant pour Sherlock maîtrisé, géré, compris ? était tellement tenant. Quand il en arrivait à Sherlock, John n'avait plu aucune lucidité.

Il était prêt à accepter. Prêt à régler sa vie. Prêt à épouser une femme dont il ne savait rien, juste pour continuer à maintenir un lien entre lui et son ex.


John n'eut pas besoin d'annoncer la nouvelle à Sherlock, il le savait déjà, forcément. Il n'eut pas besoin d'avertir ses parents, non plus. Un courrier perdu atterrit chez eux, présentant Sherlock pour ce qu'il était, incriminant John, révélant tout de leur liaison qui en était à peine une.

L'histoire aurait pu s'arrêter là, être étouffée, cachée, ce que leurs familles faisaient de mieux depuis toujours. C'était sans compter la déception de Lord Watson, et sa colère, accumulées depuis bien trop longtemps, nourries à l'encontre de son fils des années durant.

John, de par son éducation, avait reçu des cours d'équitation, ainsi que des notions d'escrime. Il n'en avait pas reçu de boxe. Et il ne songea même à protester, ou s'échapper. Les poings de Lord Watson, son propre père, s'abattirent avec violence sur lui, tandis que sa bouche crachait des insultes et du mépris.

John tomba à terre, le visage meurtri, sans même chercher à se protéger de ses bras. Les coups continuèrent de pleuvoir, encore et encore. Jusqu'à ce que les tâches bleues apparaissent partout sur le corps de John. Jusqu'à ce qu'il crache du sang. Jusqu'à ce qu'il ferme les yeux. Et jamais ne les rouvre.


Prochain chapitre : Paris - 1886

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