Chapitre non corrigé, juste relu par mes soins, désolée pour les coquilles ! Bonne lecture ! :)

19 Décembre – Paris – 1886

Sherlock travaillait depuis plusieurs mois dans le même laboratoire que son supérieur hiérarchique, Louis Pasteur. La recherche médicale n'était pas ce qui passionnait le plus le jeune homme, mais pour le bien-être de son intégrité physique, son frère lui avait ordonné de trouver quelque chose à faire pour s'occuper. Mycroft était un aîné particulièrement pénible, qui, bizarrement, n'appréciait pas le mode de vie complètement dissolu de son cadet, pourtant majeur depuis quelques temps. Il lui avait demandé de trouver quelque chose pour s'occuper, et avait banni la chimie de la liste des possibilités, bien qu'il s'agisse du domaine préféré de Sherlock.

– Parce que tu serais capable de synthétiser plusieurs nouvelles drogues pour moins de rien que pour ton amusement personnel, mais il se trouve que j'ai à cœur de protéger nos concitoyens. Dans ce but, il serait suicidaire pour le reste du monde de te laisser t'amuser en tant que chimiste. Trouve autre chose.

Avait été la réponse que le jeune homme avait obtenue quand il avait demandé à son frère la raison de cette interdiction.

Sherlock n'avait jamais été très obéissant, mais il savait reconnaître quand son frère aîné avait raison. En outre, il n'avait plus que lui au monde. Leur mère avait fait une éclampsie à la naissance de Sherlock, et n'en avait pas réchappé. Leur père avait contracté une grave infection quand l'enfant avait quatre ans, et y avait succombé également. Sherlock n'avait que peu de souvenirs de lui. Il avait été élevé avec son frère par une parente éloignée. Dans les faits, Mycroft avait toujours été là pour lui. Et même s'il avait toujours été un sale gosse désobéissant, au fond, il s'en remettait toujours à son grand frère.

Alors par égard pour ses parents décédés de l'absence de progrès de la médecine, il avait choisi la recherche médicale.

Il était assurément le plus jeune du laboratoire, et également le plus brillant. Ainsi que celui qui avait le moins de scrupules.

– Essayons de le tuer. Si on lui inocule le virus et qu'il survit, c'est bien la preuve que le vaccin était efficace, non ?

Sa déclaration, alors qu'il débattait du cas Joseph Meister, avait provoqué un tollé dans le laboratoire. Sherlock n'avait jamais été autant vilipendé, ce qui ne lui faisait pas grand-chose. Ce que ses pairs pensaient de lui l'affectait peu. Il savait qu'il avait raison. L'enfant, âgé de neuf ans, avait survécu à la morsure d'un chien, a priori atteint de la rage, et suite à une série d'inoculations vaccinales.

Ils étaient aux portes de la renommée internationale. La rage tuait chaque année beaucoup trop de gens, et Pasteur faisait des tests pour trouver un vaccin depuis des années. Le cas Meister pouvait être sa première grande réussite. Mais pour cela, ils avaient besoin de prouver sa réussite. Et Sherlock ne voyait que cette solution.

Malheureusement, aucun des scientifiques du laboratoire ne semblait enclin à partager son opinion.

– La sémantique de Sherlock n'est peut-être pas bonne, avança soudain un de ses collègues, André Loir. Mais dans la logique pure, je suis d'accord avec lui.

Il y eut un silence. Puis les conversations reprirent de plus belle, entre indignation et science. Tous s'accordaient à dire que d'un point de vue scientifique, la solution se tenait. D'un point de vue éthique, personne ne voulait se risquer à assassiner de sang-froid un gamin de neuf ans.

Pasteur n'avait rien dit. Mais le lendemain, il réalisait une « injection de contrôle » à Joseph Meister. L'enfant survécut au virus de la rage dans sa forme la plus virulente, et Pasteur publia alors ses travaux. Et depuis, les candidats à la vaccination affluaient, tandis que la réputation du clinicien se répandait comme une traînée de poudre.

Et Sherlock commençait à s'ennuyer ferme. Pasteur voulait présenter ses conclusions à l'Académie des Sciences, et avait demandé au jeune homme de préparer dossiers, rapports et autre paperasses inutiles. Il n'y avait pas de stimulation intellectuelle pour le jeune génie, et Mycroft commençait à perdre patience de ses jérémiades. Sherlock avait un fort besoin de renouveau quand le monde changea.

Ce fut anodin, au début. Un patient, comme tant d'autres, qui se présenta au laboratoire, déclara avoir été mordu par un chien enragé depuis peu, et suppliait qu'on lui inocule le vaccin pour lui sauver la vie.

C'était habituel. La plupart du temps, ils étaient au regret de leur dire que le vaccin antirabique était préventif, pas curatif. Et si l'infection était trop ancienne, il était trop tard pour les sauver. Cette fois-là était différente. Pas parce que la morsure datait de quelques heures à peine.

Parce que le patient avait quinze ans, les cheveux blonds et les yeux bleus comme la mer, et Sherlock savait comment il souriait et comment il pleurait, il savait le ton de sa voix sans jamais l'avoir entendue, l'odeur de sa peau sans jamais l'avoir sentie, la fermeté de son corps sans jamais l'avoir touché, le goût de sa bouche sans jamais l'avoir embrassée.

John venait d'entrer dans son laboratoire, sa vie et sa mémoire, et comme toujours, ils n'allaient pas en ressortir vivant. Dès l'instant où le regard du chercheur croisa celui du patient blessé accompagné de ses parents inquiets, le bleu nuit rencontra le bleu glace. Le compte à rebours a commencé. Il vit John vaciller, puis ce fut tout. Sherlock s'évanouit aussitôt.


– Tu ne devrais pas venir travailler si tu es malade ! le rabroua André lorsqu'il se réveilla, un peu plus tard. Tu connais les consignes de sécurité, pourtant ! C'est dangereux pour toi, et pour tout le monde ! Ne viens pas...

– Où est-il ? le coupa Sherlock sans politesse.

Pour la première fois de sa vie, le jeune chercheur était inquiet pour un patient. Parce que ce n'était pas un patient. C'était John. John qui avait quinze ans et des parents inquiets, quand Sherlock en avait bientôt dix de plus et une totale liberté de sa vie.

Son esprit se faisait de plus en plus clair de minute en minute, tandis que sa conscience assimilait à vitesse grand V les souvenirs qui y avaient afflué. Son estomac se souleva au souvenir de leur dernière vie (si toutefois c'était bien la dernière, les dates et les lieux se confondaient), et de la manière dont il avait perdu son amant du fait du poids de la société, qui pesait trop sur eux. Il n'y avait aucune chance qu'ils survivent mieux à cette existence. John était trop jeune, Sherlock trop vieux, et le monde les condamnerait sans chercher à les comprendre.

Qu'est-ce que le monde aurait pu comprendre, après tout ? Eux-mêmes ne savaient pas. Eux-mêmes ne comprenaient pas. Ils se contentaient de vivre, passivement, souffrant et recommençant dans un cycle immuable qui durait depuis bien trop longtemps.

André, vexé d'avoir été interrompu, avait continué de l'engueuler et parlait sans discontinuer et sans que Sherlock n'en entende le premier mot.

– Il faut que ça cesse ! décréta Sherlock.

La virulence de son ton fit sursauter l'assistant-préparateur, qui s'interrompit en plein milieu d'une phrase.

– Qu'est-ce que tu racontes, Sherlock ? lui demanda-t-il, surpris.

Mais le jeune homme ne lui répondit rien. Il se leva brutalement et quitta la pièce en courant. Il devait trouver John, c'était la seule chose qui comptait.


Pasteur avait pris le jeune patient en charge. Il en était d'ailleurs très préoccupé. Le jeune homme, quand il était entré dans le laboratoire, semblait profondément souffrir le martyre, et avait manqué de s'évanouir à plusieurs reprises, gémissant de douleur et se retenant de fondre en larmes. Pourtant, la rage ne pouvait pas avoir déclaré ces symptômes, cela n'en faisait pas partie. Pour le chercheur, c'était un cas délicat. Si le jeune patient était atteint d'une autre maladie en plus de la rage qu'il avait possiblement contractée, le vaccin risquait de lui faire plus de mal que de bien. Les interactions entre médicaments étaient parfois beaucoup trop méconnues.

Mais au fil des heures, il avait paru aller mieux, tout à fait normal, simplement blessé au mollet, là où il avait été mordu.

Alors Louis Pasteur avait choisi de réaliser l'inoculation de son vaccin, à forte dose, comme il l'avait fait pour Meister. Il avait gardé l'adolescent à la clinique de recherches, et quand son assistant le plus brillant avait déboulé comme un beau diable dans la pièce, il avait ordonné à Sherlock de prendre en charge la suite des soins et de le surveiller toute la nuit, il s'était retiré, sachant qu'il laissait le patient entre de bonnes mains.


Sherlock avait attendu que John et lui soient seul pour oser s'approcher de lui. Pasteur était reparti après les injections. Le père de John, qui l'avait amené ici, avait accepté de quitter son fils sous la surveillance des médecins. Les collègues de Sherlock avaient vérifié l'état de santé du patient, installé confortablement, prélevé de son sang pour l'analyser. Puis enfin, le soir était venu, et avec lui la tranquillité du laboratoire de recherches. Sherlock avait été sommé de passer la nuit ici, en compagnie du patient, ce que tous semblaient considérer comme une punition. Pour lui, c'était une bénédiction. Dans le silence et le calme de la pièce, il pouvait enfin approcher de son amant.

– Salut, John.

– Salut, Sherlock.

Et comme prévu, le sourire de l'amour de sa vie était la chose la plus magnifique qu'il avait été donné à Sherlock la chance de voir au cours de sa vie.

– Ce n'est pas la solution la plus reluisante dans laquelle on s'est trouvées, hein ? commenta John.

– Ce n'est pas ce qu'on a vécu de pire.

– Ce n'est pas ce qu'on a vécu de mieux non plus. Tu ... pressens quelque chose ?

John secoua la tête, son sourire lumineux se fanant quelque peu dans la semi-pénombre de la pièce.

– Non. Donc c'est moi qui vais mourir, pas vrai ? C'est comme ça que ça marche.

– Il n'y a pas de modèle préétabli... tenta d'argumenter faiblement Sherlock.

Mais il savait que John avait raison.

– On va trouver... une solution, décréta-t-il.

John eut un doux sourire. Il n'y croyait pas, à raison. Sherlock pouvait sans doute le sauver de la rage, il ne le sauverait pas de la malédiction.

– Si tu le dis, agréa-t-il en se redressant contre le montant du lit dans lequel il reposait. Tu comptes m'embrasser, à un moment ou un autre, Amour ?

Il avait l'air terriblement jeune, innocent et tentateur, à se tendre ainsi vers Sherlock, à être aussi naïf et pur, offert.

– Je ne peux pas te faire ça, John. T'as quinze ans !

– Et alors ?

– J'en ai beaucoup plus que toi !

– On a déjà eu cette conversation, soupira le patient.

– Et jusqu'à preuve du contraire, c'était toi qui me repoussais parce que tu me trouvais trop jeune ! râla Sherlock.

John battit des cils, l'air plus innocent que jamais.

– Eh bien j'avais tort... S'il te plaît, Sherlock... Je ne peux pas mourir sans avoir eu le temps de te toucher !

Dans la mémoire de Sherlock, il se souvenait que John avait lutté longtemps contre sa jeunesse et sa vulnérabilité et le qu'en-dira-t-on. Il n'avait de toute évidence pas la force de caractère de son amant. Et se précipita pour le prendre dans ses bras, le serrer contre lui, et s'assurer par ce geste qu'ils étaient ensemble, bien vivants, pour une nouvelle fois.

– Il faut qu'on comprenne, murmura John contre sa peau. Il faut qu'on comprenne et qu'on arrête tout ça... Je ne supporte plus de te perdre, et de souffrir encore et encore... Sans compter que toute cette mémoire, tous ces souvenirs, ça devient tellement lourd, tellement trop pour moi... Je mélange tout, je ne sais même plus le nombre d'existences où je t'ai retrouvé, et cela me tue ! Je voudrais me souvenir de chaque instant passé avec toi... Y compris quand on se perdait, y compris quand on s'engueulait, y compris quand tu me tuais, y compris quand on se blessait...

Sherlock ne pouvait pas être plus d'accord avec lui qu'en cet instant.


Au matin, Sherlock ouvrit les yeux le premier. Il avait réussi à résister au corps de John, même s'ils avaient eu un long débat très argumenté sur la maturité de l'esprit et du corps, et des existences passées de John et l'impact sur son consentement dans une relation physique, mais il avait cependant été incapable de se détacher de lui, et ils étaient tombés endormis dans le lit inconfortable de la clinique, serré l'un contre l'autre.

Était-ce la rage ? L'inoculation de Pasteur ? Leur destin malheureux ? La faute de Sherlock qui n'avait pas assez bien veillé son patient ?

Lorsqu'il ouvrit les yeux, ce matin-là, à la couleur de la peau de son amant contre la sienne, Sherlock sut aussitôt qu'il serait seul à le faire. Et qu'une fois de plus, une fois de trop, il survivait à John et avait la sensation qu'on l'assassinait sans le tuer.


Prochain chapitre : Sarajevo - 28 juin 1914

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