Bonne lecture ! :) (Chapitre non corrigé, juste relu par mes soins, désolée pour les coquilles!)

21 Décembre – Petrograd – Avril 1917

– Ça empire.

John n'avait pas besoin de voir son amant pour savoir que ce dernier avait levé les yeux au ciel. Il venait de rentrer dans leur petit appartement, duquel Sherlock ne sortait jamais ou presque, mais il était toujours plus au courant de John d'à peu près tout ce qui agitait leur pays actuellement. Cela faisait partie de lui, de qui il était, avait toujours été. Leur existence était déjà une telle anomalie que cela n'étonnait même plus John.

– Je te l'avais bien dit, grinça la voix de Sherlock en provenance du salon.

Comme d'habitude, il était vautré sur le sofa, dans la position exacte où John l'avait laissé. Ce n'était pas franchement surprenant.

– Oui, je sais, Génie, tu me l'avais dit. Tu avais raison. Tu as toujours raison, tu auras toujours raison. Tu es content, là ?

– Je sens une pointe d'ironie dans ton propos.

– Non, tu crois ?

Le temps de leur échange, John avait pu enlever ses bottes, son manteau, son écharpe, ses gants. L'hiver était glaçant, cette année, et la neige commençait à fondre doucement sur sa capuche. Il rejoignit la pièce, se pencha, et embrassa les lèvres de son amant alangui, le serrant dans ses bras brièvement.

– Alors, tu as trouvé quelque chose ?

– Ne serait-ce pas plutôt à moi de poser cette question ? répliqua Sherlock tandis que John le poussait pour s'allonger contre lui dans le vieux canapé défoncé.

John soupira en s'installant confortablement, inspirant profondément l'odeur de son amant, qui lui prouvait toujours qu'il était de retour à la maison, en sécurité (toute relative).

– Je croyais que tu étais las de poser des questions dont tu connaissais déjà la réponse.

– C'est le cas.

– Alors non, ne me demande pas ce que j'ai trouvé, puisque tu connais la réponse.

– C'est-à-dire rien.

John soupira derechef, de souffrance cette fois. Il ne supportait pas d'entendre ces mots-là dans la bouche de son amant, même s'il savait qu'ils étaient vrais.

– Presque rien, corrigea-t-il par acquit de conscience.

Sherlock haussa les épaules. Le léger degré de sémantique ne changeait pas grand-chose à leur situation.

– Ne culpabilise pas, John. On le sait déjà, que je vais mourir bientôt. Que je meure de faim ou de notre situation, cela ne changera pas grand-chose.

– Six jours... on peut encore trouver une solution... gémit John en détournant le regard.

Sherlock attrapa son visage entre ses longs doigts pâles et glacés, obligeant John à le fixer. À plonger les orbes bleues nuit dans les siennes bleues glaces, comme ils l'avaient fait, ce jour-là, des mois auparavant, de manière parfaitement anodine, dans la rue. Ce jour qui avait déterminé le reste de leurs vies.

– Je ne vois aucune solution, John, et tu sais que j'y réfléchis depuis longtemps. Si je ne vois pas de solution, tu sais ce que ça veut dire.

– Ça ne veut pas dire qu'il n'y en a pas ! répliqua John, buté.

– Ça veut dire qu'on ne parviendra pas à en trouver une avant l'échéance, John. Accepte-le. J'en ai fait mon deuil, il faut que tu le fasses, toi aussi.

– CE N'EST PAS JUSTE !

John bondit hors du canapé, s'arrachant à l'étreinte, s'énervant tout seul. Sherlock ne le suivit évidemment pas, mais il ne s'offusqua pas de sa colère. Il savait que c'était simplement l'expression d'une douleur que John n'arrivait pas encore à apprivoiser et accepter. Sherlock avait simplement eu plus de temps que lui, seul avec ses pensées, pour appréhender l'idée et s'y faire.

– La vie n'est pas juste, John, souffla-t-il d'une voix douce. La nôtre encore moins.

Son amant se détourna de lui, refusant de lui infliger son visage baigné de larmes. Il détestait faire souffrir Sherlock ainsi, mais l'injustice et l'aigreur de leur situation lui arrachait le cœur. Pour le reste du monde, ils étaient colocataires, et il était vu comme un héros d'abnégation, qui avait accepté de vivre avec le taré infirme. Il était juste un homme désespéramment amoureux qui voyait le temps qu'il leur restait se réduire comme peau de chagrin.

– Si c'était pour vivre ainsi, j'aurais préféré ne jamais te rencontrer, dans cette vie, déclara-t-il, plus durement qu'il ne l'aurait voulu.

Il savait que c'était un coup rude porté contre son amant, et il entendit le hoquet de stupeur dans son dos, mais rien ne vint ensuite. Sherlock ne hurlait pas, ne criait pas. Ils ne se disputaient pas. Sherlock acceptait tout, passivement, tranquillement, et John avait cela en horreur. Ils avaient passé des existences à ne savoir pas communiquer sinon par les disputes, et il aurait vraiment préféré cela.

– J'ai faim. S'il te plaît, tu peux m'aider ?

Il n'y avait même pas de colère dans le ton de sa voix et John avait envie de le mépriser pour cela. Mais il ne pouvait que l'aimer, encore et encore, plus passionnément à chaque seconde.

Il souffla profondément, essuya ses yeux rouges et humides, ravala sa rage et se retourna.

– Bien sûr, Amour.

Il revint vers le canapé en souriant doucement, parce qu'envers et contre tout, même emprisonné dans ce corps qu'il ne pouvait pas vraiment bouger comme il le voulait, Sherlock était plus beau que le monde entier. Et il était sien.

Sherlock tendit les bras, John l'attrapa sous les jambes et le buste, et le porta dans ses bras, comme il faisait depuis des mois, Sherlock ne pouvant pas bouger seul. C'était, hélas, de plus en plus facile avec le temps. Son amant était de plus en plus maigre.

Il l'installa précautionneusement dans le fauteuil pas vraiment adapté, mais qui avait le mérite d'exister, et dans lequel Sherlock pouvait tenir assis. Il était ensuite capable d'attraper des choses, bouger les bras. Parfois pas aussi précisément qu'il le voudrait, mais c'était déjà ça.

– Je vais chercher à manger, je reviens.

Ce n'était pas vraiment comme si Sherlock pouvait bouger en attendant, mais John ne pouvait pas s'empêcher de le dire. Il embrassa furtivement son amant, avant de rejoindre la cuisine, désespérément vide.

John était ouvrier quand il avait rencontré Sherlock. Il était gréviste, comme les autres. Depuis, il le regrettait. Il avait perdu de l'argent, à vouloir défendre ses droits. Le froid et la faim les tenaillaient de plus en plus, eux comme tous les insurgés de la ville. La guerre mondiale, qui continuait de se poursuivre loin de leurs frontières et qui les rationnait n'avait rien arrangé à la situation. Nicolas II, Tsar de la Russie Impériale, avait abdiqué, et si cela avait provoqué des explosions de joie et de fête à travers tout le pays, cela n'avait rien changé à la situation catastrophique dans laquelle ils se trouvaient.

John revint dans le salon avec un morceau de pain et de la soupe beaucoup trop claire, et servit Sherlock, n'en gardant qu'une portion limitée pour lui.

– Tu dois manger aussi, John, soupira Sherlock. Tu utilises tes muscles, toi. Tu en as besoin.

Ils avaient cette conversation tellement régulièrement que John ne prit même pas la peine de répondre, sachant que cela ne servirait à rien. Ils n'avaient pas assez à manger pour eux deux, mais personne en Russie ne pouvait se targuer d'avoir une assiette pleine, en ce moment.

Ils dînèrent en silence, comme souvent. L'échéance du terme les rendait moroses, ce qui était parfaitement stupide, au lieu d'en profiter.

John savait que Sherlock l'avait prédit, et qu'il l'avait mis en garde depuis longtemps, depuis leur précédente existence, quand il avait été capable de dire, suite à l'assassinat de François-Ferdinand, Archiduc de l'empire austro-hongrois, que le monde allait plonger dans le chaos. La guerre qui secouait l'Europe actuellement était plus mortelle et dévastatrice que tout ce qu'ils avaient traversé, et ils avaient connu les croisades et les guerres de religions. Les révolutions qui secouaient présentement la Russie n'auraient peut-être jamais eu lieu si le reste de la géopolitique mondiale avait été plus calme.

C'était dans ce contexte tendu et difficile qu'ils s'étaient croisés, dans une rue pleine de neige, un soir. John avait légèrement heurté le jeune aristocrate qui traînait à des endroits peu recommandables, et il s'était machinalement retourné pour s'excuser, et découvrir Sherlock. Le compte à rebours avait alors commencé. Et Sherlock s'était tordu de douleur sur le sol, au point d'être transporté à l'hôpital le plus proche. Aucun médecin n'avait pu cependant avancer la moindre explication sur le phénomène qu'était le jeune homme. En apparence, tout fonctionnait très bien : cerveau, muscles, cœur, moelle épinière, système nerveux, tout était fonctionnel. Mais il était incapable de bouger ses jambes, ne pouvait plus marcher. Ses bras ne répondaient pas toujours comme il le souhaitait. Il ressentait la douleur de partout, si on le piquait, mais ne pouvait pas se soustraire à la douleur en éloignant son corps. Il était une anomalie scientifique, et John avait refusé de le laisser moisir au fond d'un lit d'un hôpital à le disséquer comme un rat de laboratoire.

Ils avaient emménagé ensemble, officiellement en colocation, pour que John, dans sa grande abnégation, s'occupe de l'infirme.

Depuis, John essayait tous les jours de trouver à manger, de l'argent, de quoi assurer leur subsistance, faisait des choses peu recommandables et acceptait tous les petits boulots du monde tandis que Sherlock restait allongé dans le canapé, à cogiter toute la journée.

Depuis le début, ils avaient su que cette existence était différente. Depuis le début, John avait perçu que la fin surviendrait pour son amant dans plusieurs longues semaines. Depuis le début, ils avaient cru que cela pouvait tout changer.

Ils avaient eu tort. L'échéance approchait, John la ressentait plus forte de seconde en seconde, au fond de ses tripes, et ils n'avaient toujours rien compris, rien résolu.

– On va se coucher ? proposa-t-il à la fin de leur repas sinistre.

Sherlock acquiesça distraitement. Il n'était évidemment pas fatigué –comment pourrait-il l'être, sans ne jamais faire d'efforts physiques et à somnoler et réfléchir toute la journée durant– mais il aimait sentir son amant blotti contre lui sous les draps.

Il était encore capable de ressentir les choses, et ils avaient eu une vie sexuelle tout à fait satisfaisante et agréable, durant des semaines. Plus John s'énervait contre le terme, moins ils faisaient l'amour, et Sherlock ne pouvait pas vraiment le lui reprocher, même si cela lui manquait. Il se contentait de s'enivrer de l'odeur de la peau de son amant.


John, comme tous les soirs, reprit son amant dans ses bras, le mena dans leur chambre. Sherlock parvenait, avec difficulté, à se déshabiller, parfois à se changer complètement, maladroitement, pendant qu'il allait ranger les reliefs de leur repas. John revenait dans la pièce, l'aidait à finaliser les choses. Officiellement, John dormait dans la pièce d'à côté. Il n'y avait évidemment jamais mis les pieds, et se réfugiait contre le corps froid et maigre de Sherlock sous les couvertures dès que cela était possible.

– Tu crois qu'un jour, cela s'arrêtera ? murmura John.

La colère avait reflué pour faire place au chagrin, ce soir-là. C'était douloureux à entendre, mais quand même plus agréable que la fureur.

– Cette vie était différente. Les choses changent. Alors oui, peut-être qu'un jour, cela s'arrêtera, philosopha Sherlock.

Ils avaient rapidement conclu que le handicap de Sherlock venait de la malédiction, et la science et la médecine ne pourraient jamais rien pour lui. Parce que le vrai problème de cette existence, c'était bien qu'elle se situait, à presque deux mille kilomètres de distance... mais seulement de trois ans.

Cela impliquait que leurs eux du jour, étaient déjà nés quand les précédents John et Sherlock étaient morts des mains du frère de Sherlock, Mycroft, à Sarajevo. Ils supposaient que c'était pour cela que, lorsqu'ils s'étaient croisés et reconnus, que leurs mémoires avaient été libérées, que Sherlock était devenu infirme. Que la personne qu'il était avant, jeune aristocrate russe à la cour de Nicolas II, avait reçu de plein fouet l'âme de Sherlock, et cela l'avait mutilé. Ils ne s'expliquaient pas que John, pauvre ouvrier contestataire, n'en avait pas souffert.

Ils s'étaient interrogés sur toutes les vies qu'ils avaient vécu, se demandant combien d'eux-mêmes existaient peut-être de manière concomitante à travers le monde.

Après tout, il était fou qu'ils se soient autant retrouvés à travers les siècles, s'il n'existait qu'un John et un Sherlock en même temps, cela défiait les statistiques et la logique. S'ils étaient pluriels, cela avait plus de sens.

– Peut-être, soupira John. Peut-être... Il faut y croire...

– Dors John, cela ira mieux demain...

John sourit tristement, se rapprocha davantage du corps tant aimé et désormais brisé, lui embrassa tendrement les lèvres et ferma les yeux. Il s'endormait toujours instantanément, sans doute pour mieux oublier leurs vies misérables. Sherlock, lui, restait longtemps les yeux ouverts, à le regarder dormir. Et à pleurer, laissant sortir toute la souffrance qu'il lui taisait la journée durant, refusant de rajouter à sa peine et sa colère.


John remontait les marches qui menaient à leur petit appartement en courant, extatique. Pour la première fois depuis longtemps, il avait des bonnes nouvelles.

– Sherlock ! cria-t-il en entrant.

Il voulait lui annoncer que Lénine était rentré de son exil en Suisse, qu'il avait des grandes idées pour la Russie, qu'il pouvait tout changer. John y croyait !

– Sherlock ! appela-t-il de nouveau en pénétrant dans le salon, sans même prendre le temps d'enlever son manteau.

Il était si heureux, si plein d'espoir qu'il n'avait pas réalisé que le compte à rebours était arrivé à échéance. Et que dans le canapé, là il l'avait laissé, les yeux clos et la peau pâle, son amant était mort.


Prochain chapitre : Dachau - 1944

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