AVERTISSEMENT ! Ce chapitre est probablement le plus dur du recueil, et vous pouvez aisément deviner pourquoi. Tous les noms et actes décrits dans ce chapitre sont vrais, et peuvent affecter la sensibilité de certains d'entre vous. N'oubliez pas que cette fic est ratée M. Le chapitre de demain, pour contrebalancer, est volontairement très doux et léger. Si vous souhaitez ne pas lire ce chapitre, je comprendrais tout à fait, et il ne vous manquera rien pour la compréhension générale du texte !
A ceux qui oseraient, bonne lecture !
(Chapitre non corrigé, juste relu par mes soins, désolée pour les coquilles!)
22 Décembre – Dachau – 1944
John détestait cet endroit. Il l'avait détesté depuis le premier jour qu'il avait été affecté ici. C'était ici qu'il avait commencé à remettre en cause l'intégralité de sa vie. Lui, l'enfant béni de sa famille allemande et fière de l'être. Il avait suivi les préceptes qu'on lui inculquait, avait applaudi comme ses parents l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Il allait remettre de l'ordre et redonner la grandeur perdue de leur pays, il y croyait, et il l'avait suivi avec ferveur.
Pour rendre plus fiers encore ses parents, il avait naturellement choisi, très jeune, de rentrer dans la Schutzstaffel, de dévouer sa vie à son pays, à son armée, au Kaiser, et, bien sûr, à Himmler, que John, adolescent, admirait tant.
C'était ce qu'il avait toujours connu. Il n'avait jamais réfléchi par lui-même, jamais songé que les choses pouvaient être différentes. Il avait doucement monté les grades, malgré son jeune âge. Il était une excellente recrue, volontaire et efficace, et ses supérieurs étaient contents de lui.
Grâce à l'influence de sa famille, riche et puissante, qui savait s'entourer, John n'avait jamais été réellement confronté à la difficulté du terrain. Il était en outre intelligent et lettré, très cultivé, et ayant des connaissances de médecine poussées grâce à son père, chirurgien réputé qui avait initié son fils dès son plus jeune âge. Il était utile à l'organisation. Il avait, naturellement, suivi la voie familiale et fait des études de médecine en parallèle de son entrée dans les SS, ce que l'organisation militaire avait approuvé.
Et puis l'Allemagne était entrée en guerre officiellement. Cela avait été le premier instant de malaise de John. Ses convictions avaient légèrement vacillé. Bien sûr qu'il pensait que l'Allemagne était supérieure, qu'elle devait retrouver sa grandeur, mais un sentiment persistant au fond de lui lui murmurait que le conflit n'était pas la solution, qu'il ne l'avait jamais été, qu'il avait déjà commis une fois l'erreur de croire que tout pouvait se résoudre ainsi, et qu'il l'avait déjà payée cher. Ses pensées n'avaient aucun sens. John avait grandi en Allemagne, à Berlin, heureux et protégé, dans une famille puissante. Il avait trois jeunes sœurs pour qui il avait été le modèle de réussite, et le meilleur ami qui consolait et rassurait.
Pourtant, instillé au plus profond de son être, John portait en lui ce sentiment diffus d'avoir déjà connu ça, sans vraiment savoir pourquoi.
Après l'entrée en guerre officielle de l'Europe, les choses avaient changé. Mais John avait obéi, comme toujours, aveuglément. Plus le temps passait, plus il préférait fermer les yeux, laisser sa conscience se tapir au fond de lui-même, ne pas penser, ne pas réfléchir.
Et puis finalement, il était entré à Dachau, à la Kommandantur, et il avait eu la sensation de mourir à l'intérieur de lui-même. Il avait demandé à visiter le camp, et ce fut probablement la pire décision de sa vie. Ses collègues SS s'étaient moqués de lui. Eux préféraient rester dans les baraquements du commandement du camp, et ne jamais s'approcher des prisonniers, laissant la discipline être exercée par plus bas gradés qu'eux.
Leur Hauptsturmführer, Eduard Weiter, commandant du camp, avait cependant approuvé l'initiative de John, et l'avait félicité. Il était persuadé que cela renforcerait les convictions de John.
Cela lui avait simplement donné envie de vomir. Mais il avait fait ce qu'il faisait toujours : il avait souri et obéi à son commandant. Et tant pis pour lui s'il ne dormait plus la nuit.
Le baraquement X était l'endroit que John détestait encore plus à Dachau. C'était là où il travaillait, sous les ordres du Dr Sigmund Rascher, en sa qualité de médecin. A l'arrivée de John, ravi de partager ses idéaux avec un jeune collègue, il avait expliqué à ce dernier qu'il était à l'origine des expérimentations menées dans le camp, et il en était si fier que John se demandait encore comment il faisait pour ne rien laisser paraître de son dégoût.
Le médecin avait l'appui de Himmler en permanence, et le jeune John aurait été fasciné par l'idée de rencontrer son idole, qui venait parfois assister aux tests pharmaceutiques de Rascher.
L'adulte John, lui, ne sentait que la mort et l'horreur.
Il pensait que les choses ne pouvaient pas être pires que d'assister Rascher quand il plongeait des détenus, rarement consentants, dans des cuves d'eau glacée à 2 degrés, pour tester leur résistance au froid et la meilleure manière de réchauffer des membres gelés, quand cela survint.
De manière générale, John évitait de regarder les prisonniers de Dachau. Malnutris, malades, affaiblis, affamés, rachitiques, on pouvait parfois compter leurs os sous leur peau. Il ne supportait pas de croiser leurs regards. Parfois, John leur souhaitait de mourir, parce que la mort lui semblait plus acceptable que la vie qu'ils menaient dans le camp de travail. Arbeit macht frei, le travail rend libre, vraiment ? John ne voyait pas une once de liberté chez les pauvres hères qui étaient enfermés entre leurs murs.
Mais celui-là, il avait croisé son regard. Il aurait mieux fait de s'abstenir. John avait cru qu'il avait eu sa dose de souffrance interne, depuis le temps qu'il se laissait mourir et pourrir de l'intérieur, incapable de trouver la force de lutter contre un système auquel il avait adhéré et qu'il ne comprenait plus. Mais il avait eu tort. Une vague de douleur semblable à un tsunami l'avait ravagé, et il avait été à peine capable de tenir debout tandis que le bleu nuit rencontrait le bleu glace, et qu'il se découvrait une mémoire, un passé, une âme sœur, un amour trop puissant pour être détruit. Et pas le moindre futur en vue. Le compte à rebours a commencé.
Le destin ne pouvait pas être tendre avec eux. Il fallait que Sherlock soit un prisonnier. Il fallait que John soit un SS. Il fallait qu'ils se rencontrent et se reconnaissent ici et maintenant. Ils étaient déjà prédestinés à mourir à compter du jour où ils se rencontraient. Pourquoi fallait-il que cela soit dans la douleur et la souffrance ?
John avait demandé à travailler non plus avec le Dr Rascher, mais être affecté auprès du médecin des détenus. Il n'avait pas eu besoin d'insister. La maladie commençait à décimer les prisonniers plus efficacement que la malnutrition et la torture présentes dans le camp, et ce n'était pas dans les plans de la Kommandantur. Dachau restait un camp de travail, et ils fournissaient de la main d'œuvre à plusieurs entreprises majeures de la région, cela devait continuer ainsi.
Il fallait soigner les détenus. Ou du moins essayer. C'était le seul moyen que John avait trouvé pour essayer de le revoir. Il avait lu, dans les yeux de Sherlock, que lui aussi avait récupéré sa mémoire, mais ils n'avaient pas pu échanger un mot. Leurs pupilles, cependant, avaient tenus muettement le plus beau des discours. John hurlait son amour, ses regrets, son dégoût de qui il était, ce qu'il faisait, et Sherlock l'avait aimé en retour et pardonné, John le savait.
Ce n'était pas la première fois qu'ils n'étaient pas vraiment dans le même camp au milieu d'une guerre, mais c'était sans doute la pire. John aurait voulu que Sherlock ne lui pardonne pas son rôle, son uniforme, sa blondeur, sa nationalité, son grade, son état de bien-portant bien-nourri. Il aurait voulu de la colère et du mépris et de la haine.
Mais tout comme John savait qu'il lui était impossible de détester Sherlock, l'inverse était vrai également. La malédiction leur prenait tout, jusqu'à leur libre-arbitre. Il méritait de la haine et recevait de l'amour. Sherlock ne pouvait même pas choisir de le haïr et c'était injuste.
Trois jours après leur rencontre, son vœu fut exaucé, et il pénétra dans la pièce. Ou plus exactement, deux Kapos entrèrent, le corps à moitié brisé de Sherlock entre eux, le visage tuméfié et le corps amaigri malgré les coups, entre eux. Sans ménagement, ils le jetèrent sur un lit du baraquement médical, échangèrent quelques mots et plaisanteries avec le Dr Blaha.
– Occupe-toi en ! ordonna-t-il à John, qui ne fut que trop heureux d'obéir et se précipita vers le lit où gisait son amant.
Les Kapos quittèrent la pièce, le médecin en chef se détourna de John et de son patient. Ils étaient seuls, tous les deux, enfin, et John osait à peine tendre la main vers lui, avait peur de le toucher, peur de le briser si sa peau entrait en contact avec la sienne.
– Ça valait le coup... murmura Sherlock, en anglais, ouvrant à peine les yeux.
Les blessures de son visage, de toute manière, ne lui permettaient pas vraiment de faire plus, avec ses paupières gonflées.
John parlait mal la langue, mais il comprit ce qu'il venait de dire. Il espérait cependant que Sherlock parlait allemand, ou bien la communication serait difficile. Son anglais était trop mauvais pour cela. Mais connaissant le génie avec qui il avait traversé les siècles, il ne doutait pas que son amant parlât trois ou quatre langues.
– Ne me dis pas... gémit-il.
– Que je me suis fait tabasser à dessein pour espérer trouver le médecin que tu es ? Il me fallait bien une solution. C'était une idée comme une autre. Peut-être pas ma plus brillante, mais je fais avec les moyens du bord, et comme tu l'auras constaté, ma situation ne me permet pas autant de possibilités que je le voudrais.
John aurait pu éclater en sanglots de joie et de douleur mêlées. Comme prévu, Sherlock parlait un allemand parfait, et il était encore tellement lui, avec son arrogance, ses grandes phrases et sa manière de parler.
Lentement, John commença à le soigner, essuyer ses plaies qui saignaient encore, dresser l'inventaire des blessures qui nécessitaient des points de suture, dénombraient les engelures, les cicatrices boursouflées, les risques d'infection.
– Pourquoi es-tu là ? demanda John en exécutant machinalement les actes médicaux.
Sherlock était si maigre qu'il pouvait entourer son poignet de ses doigts, et il restait encore un petit espace.
Il chuchotait, conscient qu'il n'était pas censé faire la conversation aux prisonniers.
– Ton gouvernement ne m'aime pas, répondit Sherlock doucement. Pourtant, je n'ai aucune des caractéristiques dont ils ne veulent pas... Mais je n'ai jamais su me taire, tu le sais bien.
– Sherlock...
– Ah, et tu vas mourir dans peu de temps.
Sherlock avait dit ça tout aussi naturellement que le reste, les yeux clos et la respiration sifflante. John se figea pendant une seconde, peu sûr de la réponse à apporter. Du moment où il avait retrouvé son âme sœur, il n'avait rien ressenti comme présage de leur potentielle fin, alors qu'il en avait toujours été capable, d'après sa mémoire nouvellement pleine, quand c'était Sherlock qui allait mourir. Il n'avait pas pensé que cela voulait dire que ce serait sa mort qui interviendrait en premier. Ni que son amant, qui n'avait jamais été capable de le ressentir, serait subitement plus doué pour cela.
– Tu es sûr de cela ? demanda-t-il doucement.
– Aussi sûr que Hitler est un crétin et les SS des enfoirés.
– SCHHH !
John jeta frénétiquement des regards autour de lui, vérifiant que personne ne l'avait entendu. On aurait pu l'envoyer droit dans une chambre à gaz pour avoir osé insulter le Kaiser ainsi.
Sherlock tenta de ricaner, mais son sourire était édenté, et son visage balafré devait le faire souffrir.
– Désolé, Amour. Le politiquement correct n'est pas mon fort.
– Ne dis pas ça non plus ! siffla John.
La Kommandantur n'aurait aucune pitié pour John s'il découvrait qu'il était homosexuel, ce qu'il n'était pas. Il était simplement entièrement et totalement amoureux de Sherlock. Depuis toujours. Ce n'était pas comme s'il pouvait lutter contre ça.
– Combien de temps ? demanda John.
Sherlock haussa les épaules, mais le mouvement dut le faire souffrir également, vu la grimace qui se peignit sur son visage.
– Je ne sais pas exactement. Mais très peu. Ni toi ni moi ne vivrons assez vieux pour voir gagner les Alliés et vaincre l'Allemagne.
– Ça n'arrivera jamais, répondit machinalement John, prêt à débiter son discours sur la grandeur et la magnificence de son pays.
– Tu y crois vraiment à cela, John ? Les Alliés vaincront, et ton cher Kaiser mourra. Je ne serais plus là pour le voir, et toi non plus. Mais on l'apprendra dans notre prochaine vie. Ce serait bien, non ?
Sherlock n'était même plus un homme. Il était un cadavre en devenir, trop maigre, trop faible, trop blessé. John, dans ses rêves les plus fous, aurait aimé organiser une évasion, mais il n'était pas sûr que son amant soit capable de tenir debout plus d'une heure d'affilée. Il était condamné, et il l'acceptait. Et John acceptait sa damnation avec lui.
N'avait-il pas, plus d'une fois, souhaité la mort pour tous leurs prisonniers, pour leur offrir le repos de l'âme, sinon du corps, vu les charniers dans lesquels on évacuait les dépouilles ? Maintenant qu'il savait que Sherlock et lui avaient une chance de reprendre une existence plus apaisée par la suite, il la souhaitait pour eux deux.
– En espérant que ça ne devienne pas pire la prochaine fois... Parce que je ne suis pas sûr qu'entre notre dernière vie, et celle-ci, on y ait vraiment gagné au change !
Les épaules de Sherlock tressautèrent doucement, tandis qu'il riait silencieusement et doucement, devant l'ironie de la chose. Le cœur de John fondit d'amour pour cet homme improbable capable de rire de la pire situation du monde dans laquelle il était plongé. Ils étaient seuls dans la pièce. Le Dr Blaha n'était plus là. Il ne résista pas. Et posa ses lèvres sur celles, abimées et au goût de sang de Sherlock. Parce qu'il l'aimait, et que rien ni personne ne pourrait jamais leur enlever ce sentiment. Il n'entendit pas le bruit de porte derrière lui, parce qu'il embrassait Sherlock et que le reste du monde ne comptait plus.
John aurait sans doute se sentir horrifié. On lui avait retiré ses galons, on l'avait frappé, déshabillé, humilié. Le SS-Hauptsturmführer, Eduard Weiter en personne lui avait notifié sa sentence pour crime homosexuel. Tous ses anciens camarades avaient témoigné qu'il lui avait toujours trouvé l'air louche. On lui avait craché dessus, prévenu sa famille. John aurait dû hurler, de douleur, de frustration, de colère, de haine, mais il resta obstinément muet. La mort pouvait venir le chercher. Il l'attendait avec impatience.
Prochain chapitre : Paris - 1962
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
