Pure légèreté pour celui-là, promis !
Bonne lecture :)
(Chapitre non corrigé, juste relu par mes soins, désolée pour les coquilles!)
23 Décembre - Paris – 1962
Sherlock observa d'un œil critique et acerbe les passants sur le trottoir. Il aimait le quartier, la ville, sa génération, ce monde actuel dans lequel il vivait, mais vraiment, il ne comprenait pas comment on pouvait avoir aussi peu de goûts vestimentaires et capillaires. Sans parler de l'hygiène corporelle parfois plus que douteuses de certains.
Sherlock était parfois la risée de ses concitoyens, qui estimaient qu'il n'avait pas le look et la tête de l'emploi. Sherlock les regardait d'un air méprisant et leur affirmait qu'il était intemporel, et qu'un jour, ce serait eux et leurs vêtements un peu trop colorés, qui seraient une anomalie !
Il ne savait pas, à l'heure actuelle, à quel point il avait raison.
Quand on le voyait, la plupart des gens estimait qu'il était banquier, comptable ou une autre de ces professions tristes et mornes que la plupart des membres de la famille de Sherlock exerçaient, et qui lui ne l'intéressaient pas le moins du monde. Il avait grandi dans le sud de la France, dans la famille de sa mère, une enfance heureuse et aisée, en compagnie de ses deux frères et sa sœur ainés. Le dernier-né de la famille, enfant choyé et protégé, défendu par sa mère pour absolument toutes les bêtises qu'il avait pu inventer. Elle lui avait passé tous ses caprices, depuis toujours, que cela soit obtenir du matériel chimiste de professionnel à l'âge de quatorze ans à apprendre trois ou quatre langues en même temps pour les maîtriser à la perfection.
Sa mère, dans sa famille, rivalisait avec lui concernant son intelligence. Elle était la seule. À le comprendre, vraiment. C'était sans doute pour cela que lorsqu'il s'était plongé dans l'art sous toutes ses formes, elle l'avait soutenu, approuvé. Son père, pourtant compréhensif, lui avait demandé de choisir un vrai métier, comme ses aînés.
Mais sa mère l'avait défendu. Avait expliqué à des gens qui ne pouvaient pas le comprendre que Sherlock en avait besoin, de manière totale et viscérale, pour éteindre son cerveau, pour gérer l'intelligence trop vive et trop grande qui était la sienne.
– C'est soit ça, soit il devient psychopathe ! avait-elle argumenté.
Considérant toutes les expériences étranges que Sherlock avait menées quand il était un enfant fasciné par le concept de vie et de mort, qu'il avait bien du mal à appréhender, son père avait pris peur. Et s'était rangé à l'opinion de son épouse. Sherlock avait obtenu le droit de faire ce qu'il voulait de sa vie.
Ce n'était pas comme s'il manquait d'argent, de toute manière. Leur famille était aisée depuis plusieurs générations, et avait toujours réussi à préserver un patrimoine conséquent malgré les guerres et les révolutions.
Ainsi, Sherlock pouvait donner libre court à sa musique, premier violon de l'opéra de Paris et compositeur à ses heures perdues.
Il peignait, également, et il lui arrivait de poser comme modèle à l'école d'art, n'ayant aucun problème pour garder une stature fixe pendant des heures. C'était d'ailleurs ce qu'il faisait désormais, après avoir rejoint sa salle habituelle, et s'être déshabillé. Sous l'œil attentif d'une petite vingtaine d'étudiants, il était nu et immobile, l'esprit en alerte, bondissant de sujet en sujet.
Il en profitait pour se demander si le monde allait vraiment bien pour s'extasier devant Warhol. Cet homme était de toute évidence dangereux et sous l'influence de psychotropes puissants pour en arriver à produire des choses (Sherlock refusait même de les qualifier d'œuvres) pareilles.
Le cours prit finalement fin, le tirant de ses réflexions. Sa mère avait sans doute eu raison de le pousser à développer son art. Quand il réfléchissait trop comme cela, le résultat était rarement gentillet. Ainsi, il avait eu le temps de penser à tout un plan visant à éliminer Andy Warhol de la planète afin de faire admettre au monde entier que l'homme était fou.
Avec une journée de réflexion de plus, et il le mettait probablement en œuvre. Penser, c'était mauvais pour sa santé. Il lui fallait vivre, et vivre encore, et rien de plus.
Il marchait à travers la nuit dans Paris, cherchant l'inspiration, la trouvant. Parfois, nostalgique, Sherlock peignait sa campagne natale, dans laquelle il pouvait se perdre des heures et des heures durant, connaissant mieux que personne la forêt, les bosquets et les champs, mais au fond rien ne pouvait concurrencer Paris et ses lumières, sa musique et ses bruits, ses gens et son âme. Généralement, il était seul dans ses pérégrinations nocturnes, et ce fut sans doute pour cela qu'il ne regardait pas devant lui, peu inquiet d'où il allait. Ce fut sans doute pour cela qu'il ne vit pas arriver l'autre badaud qui errait, et le heurta de plein fouet.
Sherlock chuta aussitôt sur les pavés, ce qui ne fut pas le cas de son assaillant, manifestement plus résistant que lui, plus large d'épaules, et avec un meilleur centre de gravité.
Il releva les yeux quand une main tendue se matérialisa devant lui, une voix inquiète s'élevant :
– Monsieur, je suis désolé ! Ça va ? Vous ne vous êtes pas fait mal ?
La voix était jeune, un gamin à peine. Quand Sherlock le regarda, il devina un jeune lycéen qui rentrait un peu trop tard chez lui. Quand Sherlock le regarda, et que le bleu nuit croisa le bleu glace, malgré la nuit qui dissimulait ses traits, le monde changea. Le compte à rebours a commencé.
– John, murmura-t-il, et c'était un soulagement intense.
En une seconde, Sherlock savait soudain avec certitude qui était cet homme, combien ils étaient liés, et comment, au cours des siècles, ils avaient souffert ensemble, encore et encore.
En particulier, il se souvenait de l'horreur des camps de concentration comme s'il y était, comme s'il y avait été, lui qui était né au cours de cette guerre et qui n'en avait seulement entendu parler, protégé par leur village perdu au fond de la campagne française. Un violent haut-le-cœur le saisit, tandis qu'il se souvenait, se souvenait vraiment.
Et paradoxalement, il ne pouvait pas être plus heureux, parce que John était là, devant lui, sous ses yeux, bien vivant et bien portant. D'une certaine manière, qui serait sans doute la leur et que personne ne comprendrait jamais, ils avaient survécu à l'enfer sur terre.
– Sherlock, lui répondit John sur le même ton.
Dans ses yeux sous la lune, des larmes d'émotions brillaient. Un instant plus tard, il se jetait dans les bras de Sherlock, toujours à terre, trop abasourdi pour songer à se relever, et ils roulaient tous les deux sur les pavés durs et inconfortables, trop extatiques pour s'en soucier.
Ils étaient rentrés au petit appartement de Sherlock sous les toits en riant, euphoriques, s'autorisant à se toucher du bout des doigts, protégés par l'anonymat de la nuit. Ils savaient tous les deux les risques qu'ils prendraient à s'aimer, mais ils étaient trop liés pour s'en préoccuper. Ils avaient connu des époques où leur amour était autorisé, d'autres où il était toléré tant qu'il n'était pas étalé sur la place publique, et d'autres encore où ils devaient vivre cachés, et ils en avaient toujours été heureux. Il y avait eu des vies où ils étaient morts pour avoir osé aimer l'autre, et d'autres où c'était simplement le destin qui les séparait.
L'appartement de Sherlock ressemblait en tous points au cliché de celui d'un artiste. Il vivait sous les toits pour profiter de la lumière naturelle et de la vue, à travers les grandes baies vitrées, sur les toits de Paris.
John rit en constatant le bazar, les partitions, les instruments de musique, les chevalets et la peinture, les chaussons de danse classique et même de l'argile et de la glaise.
Sherlock était éclectique. Ils s'embrassèrent passionnément en riant, se découvrant et se redécouvrant en même temps, se chuchotant les mots que les amoureux osent se dire après des semaines ou des mois de relation, inquiets et incertains que cela soit trop tôt, mais qui pour eux coulaient hors de leur bouche avec la force de l'évidence et la sagesse des siècles passés.
Ils firent l'amour toute la nuit, passionnément, doucement et intensément.
Ce fut la lumière du jour, qui se déversait à travers les grandes fenêtres, qui réveilla Sherlock. John, alangui, nu sous les couvertures qui avaient à moitié glissé durant la nuit, couché sur le ventre, les muscles de son dos saillants, faisait un modèle parfait. Et Sherlock, en attendant qu'il se réveille, esquissa des croquis sur tous les morceaux de papier à sa disposition.
– Hé, Amour...
John, au réveil, était plus beau encore, tandis qu'il se redressait, un large sourire barrant son visage et les cheveux complètement ébouriffés.
– Arrête de jouer les voyeurs et reviens-là, ordonna John.
Sherlock n'était que trop heureux de lui obéir et de lâcher aussitôt ses crayons et son fusain pour sauter sur le lit, sous le rire extatique de John. Ce rire qui lui avait tant manqué, qu'il connaissait par cœur. Depuis combien de décennies, combien d'existences ne l'avait-il plus entendu ? Depuis quand n'avaient-ils plus connu une telle légèreté, une telle insouciance euphorique ?
John devait avoir eu les mêmes réflexions que lui.
– Sherlock, tu sais quoi ? Tu sais combien de temps il nous reste ?
Sherlock n'en avait aucune idée, ce qui impliquait qu'il serait celui qui mourrait en premier. Quand John devait mourir, il était capable de le sentir désormais. S'il ne ressentait rien, John en avait la capacité et sa mort interviendra avant celle de son amant.
Et à voir le sourire de celui-ci, le compte à rebours n'était pas près d'arriver à échéance.
– Quatre ans, poursuivit John. Je n'arrive pas à être plus précis. Mais QUATRE. ANS. Tu imagines, Sherlock ?
C'était si court, à l'échelle d'une vie. Un grand de sable, à l'échelle de leurs existences qui avaient commencé plusieurs milliers d'années auparavant. Et pourtant, ils se gorgèrent de ce temps qui leur était alloué comme s'il s'agissait de l'éternité. Et s'embrassèrent, encore et encore, riant et pleurant de bonheur, goûtant, pour la première fois depuis très, trop, longtemps, la joie d'une vie simple et douce.
En vérité, leur vie ne fut pas si simple et douce. Leur relation, contre nature et interdite aux yeux du reste du monde, dut rester cachée, secrète. Jamais ils ne purent sortir en public, affichant l'amour dévorant qui les unissait et les consommait.
John, bien plus jeune que Sherlock, lycéen en fin de cycle lorsqu'ils se rencontrèrent alors que Sherlock avait presque vingt-cinq ans, essuya bien des tempêtes familiales pour dissimuler sa relation.
Étudiant en médecine, promis à un futur brillant, il déclencha l'ire de son amant en flirtant avec une jeune et jolie interne, ce dernier refusant de comprendre que John se devait de donner le change devant le reste du monde, qu'il n'était pas un génie étrange et artiste qui pouvait s'affranchir des us de la société.
Sherlock se fit connaître en dessinant et en peignant John, en plus de sa musique, et la vente de certains tableaux, représentant John, leur valurent quelques disputes, le jeune étudiant craignant que leur relation ne soit trop transparente aux yeux de quiconque verrait les toiles.
Ils connurent, effarés, l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy, mais n'eurent pas le temps de voir marcher l'homme sur la lune.
Ils virent le mur de Berlin s'élever lentement, brique après brique, séparant l'Allemagne, et leur rappelant de douloureux souvenirs. Mais ne virent jamais s'installer l'exposition universelle à Montréal.
Ils apprirent l'arrestation de Nelson Mandela, et sa condamnation à la prison à perpétuité, mais ils ne vécurent jamais les émeutes de Mai 68 à Paris.
Plus que tout, ils s'aimèrent. Et cherchèrent, autant que possible, à se souvenir de toutes leurs existences.
– Notre dernier essai doit gésir au fond de l'eau, commenta John quand Sherlock proposa l'idée de tout inscrire de manière chronologique.
– C'est vrai... Et de l'autre côté de l'océan atlantique. Mais cette fois, on a le temps. Pour essayer de comprendre. Pour essayer de le transmettre à nos futurs nous dans notre prochaine existence. On peut toujours rêver.
Mettre au propre la chronologie de leurs existences ne les aida en rien, et ils ne se souvenaient pas de ce qui avait pu les maudire, à travers le temps et l'espace. En revanche, durant des mois, cela occasionna fous rires et larmes, tandis qu'ils revivaient leur passé à travers leurs mémoires désormais bien pleines, commençant fréquemment des phrases par « tu te souviens, quand... ». Et ils plongeaient alors dans une nostalgie qui ne pouvait appartenir et n'être comprise que par eux.
La fin de cette existence arriva sans violence et sans haine, un banal accident de voiture qui faucha Sherlock un matin ordinaire. John ne pleura pas. Il n'en avait pas le droit. Et il n'en avait pas envie. Il savait que son amant lui reviendrait dans une nouvelle vie, et il en était heureux.
Prochain chapitre : Tchernobyl - 26 avril 1986
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
