Bonjour à tous, et joyeux Noël à tous ceux qui le fêteraient ! :) Bienvenue sur cet ultime chapitre, qui va enfin répondre à vos questions... Ne soyez pas trop exigeants, je vous rappelle que c'est un petit Calendrier simpliste que j'ai choisi de vous livrer cette année, loin de mes exigences habituelles.

Je répondrai comme promis à toutes vos reviews courant janvier ;) Un chapitre de remerciements serait publié quand j'aurais le temps, également, et sur lequel je ferais les réponses des anonymes.

La publication de L'Aîné se poursuit normalement demain ;)

Une dernière fois, bonne lecture ! :)

(Chapitre non corrigé, juste relu par mes soins, désolée pour les coquilles!)

25 Décembre – Londres – 2018

John avait décrété que sa vie était finie quand il avait été rapatrié d'Afghanistan. Il avait la sensation de ne plus servir à rien, d'être défectueux, inutile pour l'armée, pour le civil. Il avait aussi conscience que ce genre de sentiments était parfaitement normal dans sa situation, qu'on appelait cela le stress post-traumatique, qu'il n'était pas différent, pas exceptionnel, et cette idée rendait les choses plus insupportables encore. Le monde cherchait toujours à être unique, exceptionnel, spécial. Au fond de lui, il savait qu'il ne l'était pas, ne le serait plus jamais, et il abhorrait cela.

Et puis, claudiquant, affaibli, diminué et blasé de la vie, il s'était installé par nostalgie sur un banc de Saint Bart, revoyant son internat de médecine, ses jeunes années, sa vie passée, quand il rêvait à un futur idyllique.

Le destin lui avait alors envoyé Mike Stamford, qu'il n'aurait jamais reconnu s'il ne s'était pas présenté.

Et Mike Stamford lui avait présenté la seule personne au monde qu'il n'y avait pas lieu de présenter à John.

– Sherlock, avait-il murmuré à peine entré dans le laboratoire, quand deux yeux bleus avaient à peine relevé la tête de derrière leur microscope pour regarder les nouveaux entrants.

La vague de souvenirs, de douleur et de joie, de peine et de bonheur l'avait alors submergé, baignant ses yeux de larmes à peine contenues, et crispant sa main sur sa canne.

Sherlock releva la tête quand il entendit son nom de la part de quelqu'un qu'il ne connaissait a priori pas. Le ton de sa voix n'était pas de celui qu'on utilise pour interpeller quelqu'un d'inconnu et dont on cherche à attirer l'attention pour ensuite se présenter. C'était un ton de souffrance et de bonheur mêlés, quelque chose de plus puissant et plus profond.

Il tomba alors dans les yeux de John Watson et en oublia le reste du monde autour, se noyant dans les yeux bleu nuit baignés de larmes, ainsi que dans sa propre mémoire.

Le Palais Mental, savamment élaboré depuis de très nombreuses années désormais, s'écroula comme un château de cartes, pour mieux ressurgir du néant, mille fois plus grand et plus fort, et tellement rempli d'images de cet homme. Sherlock avait toujours cloisonné les choses, avait créé des ailes « famille », « proches », « enquêtes », « musique », « chimie », « expériences », « anatomie », etc. Il devait à présent compter avec un volume de la taille de son ancien Palais entièrement consacré à John.

– John, lui répondit-il sur le même ton, sans même en avoir conscience des trémolos dans sa voix.

Mike Stamford, qui avait amené John ici, et Molly Hooper, qui devait probablement être en train de dire quelque chose à Sherlock juste avant (mais il n'écoutait pas - inintéressant) disparurent et se fondirent dans le décor.

La canne de John chuta au sol dans un bruit sourd, mais personne ne l'entendit. Sherlock était déjà à mi-chemin de son amant quand celui-ci le percuta littéralement et se pendit à son cou, s'arrima à sa poitrine, s'imbriqua contre lui comme s'il s'agissait de sa place naturelle et que nul ne pourrait jamais l'en déloger.

Ils ne s'embrassèrent pas. Ils ne se dirent rien non plus, durant un temps. Ils se contentèrent d'être là, dans les bras l'un de l'autre, si serrés qu'ils ne faisaient plus qu'un, continuant d'absorber lentement mais sûrement toute la mémoire qui se libérait dans leurs esprits, utilisant l'autre comme un point d'ancrage dans la réalité pour ne pas s'évanouir sous le volume du flux d'informations.

Il y avait des existences où se souvenir avait été douloureux. Ce ne fut pas le cas de celle-ci. C'était intense, davantage pour John que pour Sherlock, ce dernier ayant des capacités cognitives et de tri des informations hors du commun, mais cela n'était pas difficile.

Et surtout, aucun des deux ne ressentit dans leurs corps ce sentiment diffus et assassin qui leur annonçait habituellement, comme une voix dans leur tête : le compte à rebours a commencé.

C'était une sensation étrange, mais bienveillante, et heureuse.

– Euh... vous vous connaissez ?

La question stupide venait de Mike, profondément choqué de les voir s'enlacer et se parler sans un mot.

John ne put refréner un rire étranglé face à l'incongruité de la réponse à donner. Sherlock soupira, d'un sifflement entre ses dents qui exprimait avec une grande précision tout le mépris que la question lui inspirait.

Molly, cependant, n'avait pas l'air dans un meilleur état, tout aussi perplexe.

– Oui, finit par répondre John. On se connaît plutôt bien, depuis le temps.

Sa réponse ne fit rire que lui, et Sherlock bien sûr. La seule personne au monde à partager cela avec lui.

En cet instant, John comprit pourquoi le destin lui avait tiré une balle dans l'épaule, l'avait fait boiter. Il l'avait ramené à Londres, là où il devait être pour retrouver Sherlock Holmes. Pour redécouvrir qu'il était unique, spécial, exceptionnel. Unique, spécial, exceptionnel dans les yeux de cet homme avec qui il traversait le temps et l'espace.


La colocation n'avait pas été d'actualité une seule seconde. John avait immédiatement emménagé dans la chambre de Sherlock. Ils n'avaient rien expliqué à personne. Ils avaient quitté Saint Bart ensemble, sans la moindre hésitation.

Ils avaient ignoré les questions, les appels et les messages, et ils s'étaient retrouvés dans l'appartement 221 B de Baker Street, impatients de se retrouver.

– Y'a pas, constata John, c'est bien toi. Si j'avais un doute, clairement, il suffit de voir la tête de l'appartement pour être sûr qu'il s'agit de toi. C'est drôle de voir que certaines choses ne changent pas, malgré le temps. Tu entasses simplement un peu plus de bazar au fil des ans et des possibilités qui te sont offertes.

– Tu es vraiment venu chez moi pour parler de mes capacités de rangement ? gronda Sherlock, moitié vexé, moitié fou de désir.

John rit doucement.

– Chez nous, Amour. À compter de cet instant, c'est chez nous, que tu le veuilles ou non, et j'adorerais voir notre chambre.

Ses yeux pétillaient, et Sherlock fondit sur lui, en plein milieu du salon, pour venir encadrer son précieux visage de ses longs doigts fins, et l'embrasser pour la première fois de cette existence. Ce fut d'abord lent et précautionneux, puis John haleta, gémissant doucement, venant taquiner de sa langue la lèvre inférieure de son amant. Sherlock obéit, ouvrit grand la bouche, offrant sa langue, sa vie, et bien d'autres choses de par ce geste.

Ils s'embrassèrent encore et encore sur le chemin de la chambre, leurs mains glissant sur leurs corps, s'insinuant sous les vêtements, attaquant les boutons et râlant sur les fermetures éclairs.

– C'est drôle comme tu es différent et semblable tout à la fois, commenta John.

Son amant était allongé, dans toute sa glorieuse nudité, sur son lit, et il était avide de désir, ce qui se lisait dans tout son corps, de ses pupilles étrécies par l'envie à son érection gonflée par le plaisir. John le trouvait encore plus beau que toutes leurs précédentes vies. Il avait aimé tous les Sherlock que le destin avait mis sur sa route, y compris celui sale sur un bateau pirate, ou amaigri dans un camp de travail. Il l'avait aimé si souvent, de tant de manière, mais il y avait quelque chose qui rendait les choses différentes, cette fois.

– Je pourrais dire la même chose de toi. C'est la première fois que tu as une telle cicatrice, même quand tu étais gladiateur. Ça te fait mal ?

Le regard était doux, adorateur, et aimant. Sherlock n'aimait pas tourner autour du pot, ne l'avait jamais fait. Il posait la question frontalement, confrontait John à ses insécurités. Et son amant aimait ça. Parce que c'était Sherlock.

– Non, pas vraiment, répondit-il. Un peu. Quand ma peau tire dessus. C'est encore récent.

Sherlock hocha lentement la tête, puis se redressa, attrapant le corps de John au-dessus de lui, le tirant vers le bas, pressant leurs corps ensemble, et apposant sa langue avec ardeur sur l'entrelacs de peau blanche et boursoufflée en forme d'étoile que John avait à l'épaule gauche, le bénissant lui tout entier. Le bénissant comme il l'avait accepté, esclave dans les champs de coton alors qu'il était le maître, gladiateur dans une arène quand il était riche propriétaire.

Ils s'enlacèrent, longtemps, se caressant, réapprenant par cœur des corps qui étaient les mêmes sans l'être pour autant, mais qui avaient conservé bien des caractéristiques de leurs fantômes du passé.

Quand, enfin, ils unirent leurs corps, se regardant intensément, Sherlock grimaçant un peu sous l'inconfort de l'intrusion, une même pensée les traversa violemment : le compte à rebours est achevé.

Pourtant, ils étaient vivants.

John regarda Sherlock et Sherlock regarda John. Ils n'échangèrent pas un mot. Mais lentement, John se mut dans le corps de son amant, et rapidement, la douleur céda sa place au plaisir, et ils exultèrent ensemble, la peau recouverte d'une fiche couche de sueur, le nom de l'autre pour seul vocabulaire et toutes les fibres de leur système nerveux gémissant de bonheur.


John avait été à peine surpris de se faire kidnapper par le grand frère de Sherlock, peu de temps après. Il avait écouté les remontrances et les menaces sans sourciller, à peine impressionné. Ils avaient survécu à tellement pire qu'un grand frère intrusif que ce n'était plus grand chose.

Il s'était également naturellement coulé dans le moule de la vie de Sherlock, redécouvrant avec lui la passion et l'incandescence de ce génie.

– T'étais fait pour ça, Génie. Fait pour l'adrénaline, les enquêtes, les mystères, être détective consultant. C'est ce que tu as toujours été, mais tu ne pouvais pas forcément l'être, mais maintenant, rien ne saurait mieux te correspondre.

Jamais Sherlock n'avait autant brillé dans les yeux de John qu'en cet instant.

– Mais toi, aussi, John. C'est ça dont tu as besoin. Accro à l'adrénaline depuis toujours.

John ne pouvait que reconnaître qu'il avait raison. Surtout quand, quelques heures après cette conversation à peine, il abattait un homme sans trembler, à travers une vitre. Il refusait de perdre son amant si peu de temps après l'avoir retrouvé.


Les mois passèrent dans la félicité la plus parfaite. Bien sûr, Sherlock était Sherlock. Et John était John. Parfois, il hurlait :

– Les orteils au micro-onde, j'avais dit non Sherlock !

Et parfois Sherlock disait :

– Ça ne sert à rien que tu exerces comme médecin ! Travaille avec moi à plein temps !

Ils avaient leurs disputes et leurs moments de doute, mais jamais ne faiblit la conviction profonde que cette vie était différente de toutes celles précédentes.

Et puis, il y eut Moriarty, un Jeu plus grand et plus fort que jamais, Sherlock qui se consuma sans tenir compte de son amant, un toit, et un dernier appel.

John vit tomber Sherlock, comme il l'avait déjà vu mourir une bonne dizaine de fois. Il pressa son corps ensanglanté contre le sien, murmura des mots vides de sens, laissa des mains inconnues le traîner loin du cadavre.

Mais il ne ressentit pas la brûlure habituelle dans son sang, celle qui disait qu'il retrouverait son amant dans la prochaine vie.


– Je ne sais pas où t'es, Sherlock. Mais je sais que tu es quelque part. Je ne crois pas que tu sois mort. Ce n'est pas possible. Tu ne peux pas essayer de me faire croire ça.

La tombe de marbre noire était magnifique, la dorure du nom gravé dedans bien nette. Mycroft avait bien travaillé pour offrir un enterrement de haute qualité à son petit frère. John n'y était pas venu. Il n'avait pas vu l'intérêt.

– Je ne suis pas allé voir ton frère, même si je suis sûr qu'il sait quelque chose, si ce n'est tout. Mais je n'ai pas besoin de lui parler. Il ne comprendrait pas, de toute manière. Même si je lui expliquais posément que je sais que tu n'es pas mort parce que j'ai toujours pu prédire le moment de ta mort et le ressentir, quand je le constatais, de cette brûlure, cette sensation étrange et indescriptible.

John fit une pause, s'agenouilla dans l'herbe, s'installant plus confortablement sur le sol devant la tombe. Il n'avait pas amené de fleurs, et il ne se sentait pas triste. Sherlock ne pouvait évidemment pas l'entendre, à moins d'avoir installé un micro sur le marbre. Ce qui n'était pas tout à fait improbable, connaissant le personnage.

Il avait sans doute l'air stupide, ainsi à genoux dans la terre un peu boueuse, mais s'il y avait bien une chose que John avait appris au contact de Sherlock, c'était de n'avoir honte de rien.

– Je ne sais pas si tu l'as déjà ressentie, en fait. On n'en a jamais parlé. Jamais. À aucun moment, aucune existence. On aurait dû, Sherlock. Faire la liste de nos existences, établir les années, mettre des punaises sur une mappemonde pour tous les coins du globe où on s'est retrouvées, c'est bien beau, mais on n'a jamais évoqué le fond du problème. On n'a jamais résolu le pourquoi du comment. On était maudits, faute d'un meilleur terme. Et j'ai toujours senti que dans cette vie, on ne l'était plus. Mais je ne sais pas pourquoi. Mais c'est pour ça que je sais, que je sens que tu es vivant. Parce que ce n'est pas possible autrement. J'en suis sûr. Mais j'ai besoin d'un miracle, Sherlock. J'ai besoin que tu reviennes. Je peux comprendre que tu aies besoin de mourir. Je peux comprendre beaucoup de choses. Mais je ne tolérerai pas que tu ne me fasses pas confiance pour ne pas te trahir dans ton simulacre de mort. T'as sans doute des choses à faire, je sais. Je te connais. Mais je veux juste savoir, tu comprends ? J'en ai besoin, Sherlock. Pour affronter le reste de cette vie en sachant que tu me reviendras. Parce que sinon, autant me suicider tout de suite pour aller te rejoindre dans notre prochaine existence, pas vrai ?

Personne ne lui répondit.

Personne ne lui fit signe.

Personne ne lui confia un secret.

Et John resta désespérément seul.


Le temps passa, et John gardait en lui chevillée au corps la sensation que Sherlock n'était pas mort. C'était comme ressentir un double battement de cœur dans sa poitrine. Il y avait le sien, qui battait irrégulièrement, au rythme de sa tristesse et sa déception, et il y avait un battement fantôme en plus, celui de Sherlock, qui était vivant.

Mycroft, malgré les demandes répétées de John, ne révéla jamais rien d'autre que sa profonde peine d'avoir perdu son petit frère, et de l'état psychologique du docteur Watson, qui ne se remettait pas d'avoir perdu son amant.

John cessa d'insister auprès du grand-frère de son âme sœur. Mycroft était aussi borné que son cadet.


– On pourrait en parler ce soir autour d'un verre, qu'en dites-vous, docteur ?

Mary arriva dans sa vie à ce moment-là. Où Sherlock était parti depuis trop longtemps. Où il n'avait aucune nouvelle, sinon ses certitudes profondes qu'il ne pouvait partager avec personne.

Mary était douce, belle, gentille. Elle était tout ce que Sherlock n'était pas, ce qu'il ne serait jamais. John avait déjà connu des Mary, dans ses précédentes vies, qu'elles aient porté ce nom ou non.

Une partie de lui agonisait de l'absence de Sherlock, mais cela faisait tellement longtemps qu'il en avait pris l'habitude. L'autre partie brûlait de déception, de douleur liée au manque de confiance, de vengeance et de colère.

– Ce serait avec un immense plaisir que je vous accompagnerai, répliqua-t-il avec un immense sourire.

Ce soir-là marqua le début de la relation de John avec Mary.

Cela n'avait ni la passion, ni le feu de Sherlock. Personne ne pouvait remplacer une âme-sœur, et la jeune femme l'avait bien compris. Elle ne cherchait pas à remplacer Sherlock, dont John parlait encore beaucoup trop souvent, mais simplement à être là.


– Tu souffres, Sherlock ? J'espère bien que tu souffres. C'est ta faute. Tout est de ta faute.

John n'avait jamais perdu l'habitude d'aller parler à son meilleur ami, amant, âme-sœur, sur sa tombe.

La tombe n'avait, étrangement, jamais perdu l'habitude de rester muette.

– Je vais la demander en mariage, puisque c'est ça.

Et ce fut ce qu'il fit. Il l'épousa au printemps suivant.


Sherlock, à l'autre bout de la planète, tenu informé par Mycroft, savait tout cela. Ça n'en faisait pas moins mal. Mais cela ne l'empêchait pas de comprendre son amant. John, dans cette vie, était seul et abandonné et il n'était pas fait pour ça. Comprendre n'entravait en rien la douleur. Mais Sherlock avait choisi. La mission. Le bien-être de John et de ses proches avant tout.


– Bonjour, John.

Leurs retrouvailles s'étaient soldées par un nez cassé pour Sherlock, et trois phalanges brisées pour John. Les pommettes de Sherlock, par miracle, n'avaient rien eu sous la pluie de coups de poings que John avait assénée à Sherlock, en lui hurlant aussi indifféremment qu'il l'aimait et qu'il était un enfoiré, un connard, un enculé, et la confiance, bordel ?

Peut-être qu'ils auraient pu encore, à ce stade, sauver leurs vies. Renouer leurs existences. S'excuser auprès de Mary, parce que John avait beau aimer la jeune femme, il ne pouvait pas vivre sans Sherlock.

– Je suis enceinte, John.

La nouvelle bouleversa tout, dans leur drôle de trio qu'ils étaient devenus, John méprisant Sherlock pour son abandon, Sherlock aimant désespérément son amant, et Mary arbitrant les choses entre eux.

Magnussen perturba leur réflexion. Sherlock régla, au final, le problème d'une balle dans la tête.

Mais ils ne pouvaient pas tout résoudre ainsi, et le bébé grandissait, lentement mais sûrement, dans le ventre de Mary.


– C'est ça, le maillon manquant, John.

Mycroft et le gouvernement britannique avaient rendu leur jugement. Sherlock partait dès le lendemain pour une mission de six mois en Europe de l'Est. Sherlock tout comme John avaient compris qu'il n'en reviendrait jamais. C'était pour cette raison qu'ils avaient demandé, exigé même, à passer leur dernière soirée ensemble. Assis face à face dans leurs fauteuils au 221 B, Baker Street, ils avaient presque la sensation d'en revenir au début de leur histoire. À ceci près que la fin semblait venir beaucoup trop tôt que prévu. John avait un verre de whisky pur à la main. Sherlock observait son amant.

– De quoi tu parles, au juste ?

– De ça. De nous. De ce que tu appelles notre malédiction. C'est ça, le chaînon manquant. L'enfant.

John fronça les sourcils, peu sûr d'être capable de suivre la réflexion.

– Quel enfant ?

– Le tien, John, suis un peu ! le morigéna Sherlock en roulant des yeux.

– Ma fille ? Qu'est-ce qu'elle vient faire là-dedans ?

Sherlock inspira profondément, et braqua ses yeux dans ceux de John. Le bleu glace rencontra le bleu nuit.

– C'est par elle que tout commence. Cela fait des siècles que nous nous suivons et nous poursuivons. Que nous nous perdons et souffrons. C'est la seule chose qui n'est jamais survenu. Nous n'avons jamais eu d'enfants.

John, qui jusque-là était plutôt d'accord avec l'argumentation de son amant, réagit.

– Faux ! J'ai déjà eu un enfant, moi, quand nous avons émigré aux États-Unis...

Sherlock ricana.

– Soit tes souvenirs te jouent des tours, soit tu étais parfaitement naïf à l'époque de croire que cet enfant pouvait être le tien. Deux blonds aux yeux bleus, par le jeu de la génétique, ça fait des blonds aux yeux bleus. Pas des petits bruns aux grands yeux noirs.

John ouvrit bêtement la bouche. Il y avait évidemment prescription depuis le temps, et il pouvait difficilement en avoir à sa femme de l'époque d'avoir eu un amant, considérant ses relations avec Sherlock, même si ce dernier était arrivé dans le paysage après le début de la grossesse.

– Soit, accorda-t-il. Admettons que cela soit la première fois que l'un de nous deux à un enfant. Qu'est-ce que cela change ?

– L'héritage... La malédiction... elle se transmet. Toi aussi, tu l'as senti, n'est-ce pas ? Que cette vie serait la dernière ?

Enfin, ils en parlaient, ils crevaient l'abcès et John posa son verre d'alcool au sol, se penchant en avant, comme magnétisé par Sherlock.

– Oui... Je... La voix. Elle était différente. Cette voix dans la tête qui faisait commencer le décompte. Quand je te voyais pour la première fois.

– Exactement. Cette fois, je l'ai senti moi aussi... Il n'y aura pas de fin. Ou plutôt si, on aura une fin...

– Mais une fin définitive. Parce qu'avant, les fins des comptes à rebours étaient en réalité le début. Le début des comptes à rebours suivants, ceux qui nous permettaient de nous retrouver ! poursuivit John.

Sherlock lui renvoya un sourire éblouissant. Il se pencha en avant lui aussi, s'approchant de John, le frôlant presque.

– Exactement. Il n'y a plus de compte à rebours avant notre prochaine vie, et celle-ci sera définitive. Elle le sera parce que notre malédiction est rompue. Brisée. Transmise. À ta fille. C'est elle, désormais, qui va endurer ce rôle, et le faire porter à son âme sœur, dès qu'elle l'aura trouvée.

John était soufflé. L'accouchement de Mary était imminent, mais Rosie, tel qu'ils avaient décidé de l'appeler, n'était pas encore née. Imaginer lui offrir un cadeau cette malé/bénédiction qui lui avait apporté autant de souffrance que de joie lui paraissait être un poids bien lourd à porter pour un bébé.

– C'est ça qui a changé, reprit Sherlock. C'est ça qui a tout bloqué dans cette vie, qui nous a mis un point final. Parce que la malédiction s'est transformée, elle a trouvé un nouveau récipiendaire.

– C'est possible, bien sûr... Mais comment peux-tu en être aussi sûr ? Nous n'avons aucune certitude. L'irrationnel, les malédictions, tout ça, ça n'existe pas dans ce monde, dans notre monde. Toi le scientifique, et moi le médecin, comment pouvons-nous seulement croire à ce genre de choses ? La magie... ça n'existe pas !

Sherlock sourit, accompagné d'un rire aussi léger comme des bulles de champagne. John, en cet instant, ne l'en aimât que davantage. Sa femme enceinte n'était rien face à son âme sœur. Jamais il ne pourrait aimer quelqu'un plus fort qu'il aimait Sherlock Holmes.

– C'est vrai, je ne crois qu'à la science. La magie n'existe pas. Mais regarde-nous, John, nous sommes là. Nous sommes là depuis des millénaires, maintenant... Et je me souviens. Pas toi ? Je me souviens de notre première vie. Pas notre première retrouvaille. L'initiale. Pas toi ?

Il s'approcha davantage, tendit les mains, offrit son âme à John.

Sans une hésitation, celui-ci les saisit. Et partagea les souvenirs de son amant. Les premiers souvenirs, à l'aube de la civilisation humaine

Mésopotamie - -3100 av JC

L'humanité existait depuis longtemps. Mais c'était la première fois qu'ils s'organisaient vraiment ensemble au même endroit. Qu'ils aspiraient à vivre sur le long terme à la même place, cultivant les champs autour.

Mais ils n'étaient pas tous d'accord pour cela, et pour leur gouvernance. Sherlock et John, à l'époque, avaient des ambitions différentes, et étaient tous les deux puissants, capables de prétendre à la direction des états qu'ils allaient ériger.

Ils se disputèrent tant et plus sur leur vision de l'avenir, et du monde qu'ils voulaient bâtir qu'un jour, la chaman de leur clan les maudit. En appelant à toutes les forces de la nature, elle leur imposa de vivre et de mourir, piégés dans leurs sentiments actuels, les punissant, jusqu'au jour où ils seraient capables de transmettre une vision commune du futur à un enfant, un enfant à eux, objet de pureté et d'innocence.

La sorcière ignorait alors que les deux hommes, loin de se détester malgré leurs fréquentes distorsions d'opinion, se vouaient déjà des sentiments étranges, qu'elle n'avait fait que renforcer. Les condamnant alors s'aimer pour l'éternité, incapables de faire un enfant ensemble, incapables d'aimer une autre, incapables de rompre le sortilège qui les obligeait à se perdre, à souffrir, à ressentir les sentiments de l'autre et notamment la fin de l'existence de l'autre, pour essayer de l'apprendre et le comprendre avant la fin.

Jusqu'à aujourd'hui, où tout changeait pour eux. Où John Watson avait un enfant.

– Tu ne vas pas mourir dans la mission de ton frère... murmura John. Parce que ma fille à naître doit être notre héritage. Alors tu ne peux pas mourir... et tu ne vas pas mourir.

Ils étaient à genoux, sur le sol, entre leurs deux fauteuils, se serrant l'un contre l'autre, le corps en sueur. Revivre leurs souvenirs et se rappeler des temps immémoriaux où la magie, faute d'un meilleur terme, existait et les avait condamnés à ces existences perpétuelles avait été une expérience lourde et douloureuse, brûlant leurs poumons et glaçant leur sang.

Mais aujourd'hui, ils savaient enfin, et pourraient bientôt en être libres.


Savoir ne changeait pas grand-chose à leur situation, au fond. John retourna rejoindre Mary, et leur enfant à naître dans leur coquette maison de banlieue. Sherlock rejoignit son frère, et se prépara à sa mission suicide.

– Je n'y mourrais pas, tu sais, décréta-t-il paisiblement à son aîné.

Même si Mycroft faisait mine de rien, Sherlock savait qu'il était affecté par le fait d'envoyer son cadet à la mort. Sauf qu'il n'y mourrait pas. Il le savait. Il le sentait. Il ne pouvait pas y mourir, parce qu'il avait encore John, parce que c'était leur dernière vie, et même si ce dernier était marié à une autre, rien ne pourrait lui enlever les décennies passées aux côtés de cet homme, à l'aimer envers et contre tout, malgré les sociétés, les lois et les positions hiérarchiques qui avaient été les leurs.

Mycroft ne répondit rien. Il ne croyait pas à l'assertion de son frère. Et refusait de lui mentir en lui disant qu'il ne s'agissait que d'une mission classique en Europe de l'est et que personne n'essayait d'envoyer Sherlock à la mort.


Ils se retrouvèrent finalement tous sur le tarmac d'un aéroport, près d'un jet privé. Mary, sans difficulté, enlaça Sherlock.

– Prends soin de lui, lui intima-t-il.

Il n'avait rien contre elle. Mary était intelligente, dangereuse. Elle lui ressemblait, à bien des égards. John ne l'avait pas choisie, consciemment ou non, par hasard. Il avait opté pour la seule femme qui pouvait compenser décemment la perte de son âme-sœur.

Sherlock n'en voulait pas non plus à John. C'était entièrement sa faute. C'était lui qui était parti. Mary en avait profité. John avait choisi. Il n'y avait pas d'autre coupable que Sherlock, consumé dans le jeu de Moriarty. Aujourd'hui, Sherlock voulait partir de manière apaisée, confiant l'être humain qui comptait le plus pour lui sur cette planète à quelqu'un en qui il avait confiance.

Et Mary, et son ventre rebondi si proche du terme, était exactement cette personne-là.

– Toujours, lui promit Mary dans un doux sourire. Je suis désolée pour... tu sais.

Sherlock lui répondit en ourlant ses lèvres d'un léger sourire.

– Je pense que la moitié des évènements de nos vies se serait produit comme ça quand même. Que John et moi ayons été ensemble avant ou non ne change rien. Que tu l'aies épousé ou non n'y change rien non plus. On en revient toujours au même point, John et moi. Tant qu'il est heureux, je le suis aussi.

Elle ne pouvait évidemment pas réellement comprendre le sens de sa remarque, mais au fond de ses prunelles, on y lisait l'acceptation. Sherlock fut surpris de la véracité de sa propre remarque. Fut un temps, seul le désir violent de possession de l'autre avait gouverné. Jamais il n'aurait toléré (et John non plus, au demeurant) que son amant soit avec un ou une autre que lui.

Aujourd'hui, il y croyait de tout son cœur : le bonheur de John avait tout.

Mary le relâcha, recula, puis ce fut au tour de John de s'avancer vers lui, pour lui faire ses adieux. Tous les deux ressentirent un violent besoin de se jeter dans les bras l'un de l'autre, de s'embrasser, de fusionner et ne jamais se lâcher. Ils n'en firent rien.

– Tu vas revenir. Parce que le compte à rebours a pris fin. Il n'a pas recommencé. Alors tu vas me revenir, pas vrai ?

La phrase de John n'avait de sens que pour Sherlock, et Mycroft et Mary haussèrent des sourcils perplexes.

– Promis, décréta Sherlock.

Ils ne se touchèrent pas. Ne dirent rien de plus. Ils n'auraient pas pu se détacher de l'autre sinon.

Sherlock se détourna. Monta dans l'avion. Et s'envola vers la suite de son destin.


L'avion avait fait demi-tour. Sherlock était revenu à John bien plus rapidement que prévu. Moriarty et sa voix glaçante demandant s'il leur avait manqué avait été jugé nettement plus grave que Sherlock commettant un meurtre de sang-froid pour protéger son amant, la femme et la fille à venir de ce dernier.

– Ce pays a une drôle de logique, commenta John.

– Tu ne vas pas t'en plaindre ! répliqua Mary.

Elle n'avait pas tort. Il n'aurait pas dû s'en plaindre. Sherlock était à Londres, vivant, proche de lui.

Même si, au fond, la situation n'avait pas vraiment changé. Sherlock vivait à Baker Street, seul dans l'appartement qu'il avait partagé avec son âme sœur. John vivait aux côtés de Mary.


Les premières contractions de Mary arrivèrent à trois heures du matin, un mardi.

Ce fut John qui la conduisit à l'hôpital.

– Calme-toi, Mary ! Souffle !

– Aaaaaaah !

– Sherlock ! Est-ce que tu pourrais aider, un peu ?

John observait dans le rétroviseur sa femme hurler sa douleur, tandis que son amant, stoïque, pianotait sur son téléphone, comme indifférent à la situation. Ce qui était absolument faux, considérant qu'il avait rappliqué dans la seconde qui avait suivi le début des douleurs de Mary, et qu'il accompagnait le couple à l'hôpital.

– Calme-toi, Mary...

– SI TU ME DIS ENCORE UNE SEULE FOIS DE ME CALMER...


Rosamund Mary Watson, dite Rosie, blonde aux yeux bleus, les yeux de son papa et le nez de sa maman, comme le souligna très exactement Sherlock avec un air de suffisance qui aurait exaspéré n'importe qui, naquit à onze heures et onze minutes, à l'hôpital St Mary, ce même mardi.


– Tu sais, tu pourrais y vivre. Avec Sherlock.

John essayait vainement de dormir pour les trois prochaines minutes, avant que sa fille ne recommence à hurler. Sa femme, de toute évidence, ne dormait pas non plus. Elle allaitait, et c'était parfois pire pour elle.

– De quoi tu parles ?

– Être avec lui. Tu le pourrais, si tu acceptais de mettre ta fierté de côté. Tu l'aimes, il t'aime.

– Je t'aime aussi, répliqua John, mécaniquement.

Son épouse se redressa sur un coude, le regardant doucement à travers l'obscurité de la nuit (trop courte, comme toutes leurs nuits depuis la naissance).

– Pas comme tu l'aimes lui. Lui, ça va au-delà. Ça va au-delà de tout. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Comme si vous étiez destinés à être ensembles, comme si vous l'aviez toujours été. Je ne saurais pas comment te l'expliquer, mais votre relation exsude l'évidence.

– Mary... gémit John.

– Je t'aime, John, et je sais que c'est réciproque, mais ce ne sera jamais comme tu l'aimes lui, et comme il t'aime. Je ne veux pas te perdre, c'est vrai, et je veux que Rosie ait un père. Je sais aussi à quel point tu lui en as voulu de t'abandonner pendant deux ans. Mais si tu mets de côté ta fierté et que tu lui pardonnes, on pourrait tout avoir, John. Tu peux vivre avec lui. Tu peux avoir Rosie en garde alternée, quand elle sera sevrée bien sûr. Je peux même déménager plus près de Baker Street. Tu peux tout avoir.

– Et toi ?

Mary haussa doucement les épaules.

– Tu m'as offert le plus beau cadeau du monde avec Rosie. Je n'espérais plus avoir un enfant à mon âge. Tu ne connais pas réellement mon passé, mais tu sais à quel point il a été trouble. Rosie vient apaiser mon existence. Le reste n'a que peu d'importance. J'apprécie vraiment Sherlock, tu sais. J'aurais aimé qu'il soit là à notre mariage. Il fera un bon parrain pour Rosie, même s'il lui apprendra des choses complètement délirantes pour un bébé. Il ne la mettra jamais en danger.

John hésita, se mordit la langue. Il n'avait rien ressenti de spécifique, depuis la naissance de Rosie. Il avait cru, et Sherlock aussi, qu'ils vivraient quelque chose de spécifique quand la malédiction s'implanterait durablement dans un héritier, mais à part l'euphorie de l'accouchement, John n'avait rien éprouvé. Sherlock n'avait rien éprouvé du tout.

Depuis, John ne pouvait nier qu'il désirait ardemment son ex-amant, qu'il avait envie de lui pardonner, de ramper avec lui sous les draps, d'unir leurs âmes et leurs corps. La proposition de Mary témoignait d'une ouverture d'esprit et d'une gentillesse sans borne, qu'il n'était pas sûr de mériter.

– Tant que Rosie est bébé, je ne vais pas te laisser seule avec elle, trancha-t-elle. On en reparlera plus tard.


Ils n'en reparlèrent jamais. Au cours d'une enquête de Sherlock, le passé de Mary lui explosa à la figure, littéralement, et les brisa tous, irrémédiablement. Cela brisa surtout Mary, corps désormais sans vie entre les bras de son époux, une large tâche de sang s'épanouissant au creux de son ventre.


– Suis-je un monstre de penser que nous sommes libres d'être de nouveau ensemble, désormais ? demanda Sherlock dans un murmure, tendant sa main en direction de John vêtu de noir.

Paume vers le ciel, main offerte. Le cimetière, que John connaissait déjà si bien pour l'avoir fréquenté plus d'une fois, parlant à la tombe de marbre noir qui abritait désormais Mary Watson, née Morstan, et non plus le cercueil vide de Sherlock Holmes, offrait un drôle de cadre à cet homme improbable qui ne savait pas demander, seulement exiger. Pourtant, en cet instant, Sherlock demandait et suppliait.

– Oui, tu es un monstre, lui confirma John en attrapant sa main tendue dans la sienne.

Rosie sur sa hanche gauche. La main de Sherlock dans sa main droite. C'était ainsi qu'il voulait vivre sa vie.


À l'échelle de leurs vies, si longues et si remplies, après tant d'existences à se perdre et parfois à se tuer, Eurus Holmes ne fut finalement qu'un problème mineur qui passa facilement.

– Tu as eu des sœurs plus sympas que ça, commenta simplement John.

Sherlock agréa.

Eurus fut enfermée sous meilleure garde.

Sherlock lui joua du violon.

Baker Street fut reconstruit.

La vie reprit son cours.


Jamais Rosie ne douta de qui étaient ses parents, et de ce que représentait Sherlock pour elle. Ses longues boucles blondes et ses grands yeux couleur de la mer faisaient vaciller le cœur de n'importe qui, et de son père et Sherlock les premiers. Elle ressemblait à Mary, à John et à Sherlock. Curieuse et éveillée, l'enfant grandit entourée d'un amour plus pur et parfait que bien des enfants.

Elle devint férocement intelligente, absurdement trilingue grâce aux efforts constants d'un Sherlock qui s'amusait. À l'âge de douze ans, elle était capable d'expliquer le tableau périodique des éléments. À quinze, elle maîtrisait l'anatomie d'un élève de première année de médecine, et trouvait absolument passionnant de passer du temps dans une morgue avec son parrain et sa marraine, Molly.

À dix-huit ans, elle apprit à tirer avec une arme. Son héritage ne mentit pas : elle mit dans le mille dès le premier coup. John ne savait même plus s'il devait être fier de sa fille ou désespéré de ce que Sherlock faisait d'elle, et qu'elle acceptait avec bonheur.

Puis enfin, à vingt ans, alors qu'elle rentrait passer les vacances de Noël à Baker Street après un trimestre de plus passé à Cambridge, elle leur annonça :

– Papa, Sherlock... la prochaine fois, j'aimerais vous présenter quelqu'un.

Ils se redressèrent dans leurs fauteuils respectifs, soudain très intéressés. C'était ce moment. Celui où tout allait changer. À compter de ce jour, la malédiction serait son lot à elle. Jusqu'à ce qu'elle la transmette à son tour.

– C'est un garçon ? demanda John.

Il n'aurait pas fait grand cas de si sa petite princesse avait préféré les filles, mais cela le rassurait que ce soit un garçon. La question, cependant, désarçonna légèrement sa fille.

– Euh, oui. Oui. Un garçon, répondit-elle en balbutiant.

– Tu voudrais des enfants, un jour ? enchaîna Sherlock.

– Pas forcément biologiques, précisa John. Tu peux aussi les adopter, je pense. Tant que tu les aimes.

Rosie en fut encore plus hébétée. Son père et son beau-père semblaient cependant pendus à ses lèvres, alors elle répondit :

– Oui... Je pense. Je crois. J'imagine que oui, plutôt oui, pourquoi ?

John et Sherlock échangèrent un regard, se sourirent largement. Aujourd'hui, ils faisaient porter le fardeau de leur malédiction à Rosie, mais si cette dernière avait un enfant à son tour dans cette vie, jamais elle ne connaîtrait cette douleur et ce bonheur mêlés de retrouver son âme sœur à travers le temps et l'espace, pour mieux la perdre. Et si l'enfant de Rosie avait à son tour des enfants, ce serait pareil. Ils seraient les derniers, et les premiers, à avoir enduré à travers les siècles le calvaire d'être des âmes-sœurs.

Qu'importait que les enfants soient biologiquement ceux de leurs parents ou non, tant que les personnes maudites par leur héritage aimaient et transmettaient leur amour. Au fil du temps, la malédiction s'étiolerait, deviendrait vide de sens, disparaîtrait, sans même que les personnes concernées en aient connaissance.

– Pour que tu sois heureuse, Rosie. Juste pour que tu sois heureuse comme nous.

Et dans un sourire, dans un réflexe, ils se redressèrent, s'enlacèrent, et s'embrassèrent. Comme si 'était la dernière fois. Comme si c'était la première fois.

FIN

Reviews, si le coeur vous en dit ? :)

Bonnes fêtes de fin d'année à tous !