Chapitre 3 : Fuis le, il te suit
Livaï dormait peu. Son quota de sommeil avait toujours été au-deçà de la moyenne que s'accordait un être humain. Faute en était à ces cauchemars incessants qui l'éveillaient en sursaut lors de chaque cycle paradoxal. Il avait fini par tronquer ses périodes de sommeil par des siestes, assis de préférence. Le fait était qu'en dehors des périodes intenses où son taux d'adrénaline stagnait à son maximum, Livaï craignait les longs moments de calme durant lesquels la tension relâchait. Le Caporal-chef avait alors tendance à s'endormir n'importe où une fois assis - notamment, et c'était regrettable, lors de discours ronflants adressés à l'occasion par le fin gratin royal !...
Son extravagante chef d'escouade, Hange, ne comptait plus les fois où la jolie tête de Livaï avait terminé sur son épaule. Elle arborait un sourire attendri lorsque Livaï tombait ainsi le masque.
Depuis sa conversation avec Eren, le Caporal-chef avait à dealer avec ses propres contradictions, ce qui n'arrangeait ni le peu de repos qu'il s'octroyait, ni son tempérament. Livaï était en rage et son humeur massacrante. Tout lui était bon pour distiller la tension ; il va sans dire que les coups pleuvaient.
En cette fin d'après-midi, il finit par rejoindre Eren dans la petite crique, Eren ayant pour habitude de s'y rendre pour y fumer à son aise.
"Caporal-chef."
"Ton cérémonial tu peux te le foutre où tu veux, Eren." grogné en retour.
Eren sourit. Il connaissait si bien l'homme...
Le brun se tourna vers Livaï. "Qu'est-ce qui te met dans cet état ?"
Livaï creusait un trou dans le sable à l'aide de son talon, dans des mouvements nerveux et répétitifs.
"Un enfoiré m'a fait des avances." croisant les bras, fixant l'horizon.
Eren eut un air amusé. Touché !...
"Et tu ne l'as pas vu arriver, c'est ça ?"
"J'accorde peu d'importance à ce genre de connerie. Généralement."
Eren laissait la fumée quitter sa bouche, vent l'emportant dans des jeux de volutes.
"J'en ai eu ma claque que tu me touches qu'avec des coups, Livaï. Vraiment."
"Ta gueule, enfoiré."
"Quoi ? Tu vas me dire que je n'avais pas le droit de la jouer de cette manière ?" avançant la main pour placer une mèche sombre échappée derrière l'oreille de celui pour lequel son cœur battait.
"Je vais te foutre plus bas que terre, Eren."
Le concerné eut un petit rire, secouant les épaules. "J'ai envie de dire que tout dépendra de la méthode que tu choisiras d'employer..."
"Tout le monde ici sait que ton titan a pris le dessus, Eren."
"N'est-ce pas depuis qu'il me domine que tu me regardes, Livaï ?..."
Le mètre 60 lui fit enfin face. "On va où comme ça ? Dans le mur ?..."
"Tu as le droit de t'accorder un peu de bonheur, tu ne penses pas, Livaï ?..."
"Et ce bonheur, c'est toi, un titan, qui va me l'offrir ? Tss. La vie est d'une ironie parfois."
"C'est ce qui fait son charme. Nous savons trop toi et moi ce que c'est que de perdre celles qui nous ont portés. Nous avons vu se faire dévorer trop de monde pour en sortir indemnes. C'en est terminé de nous, Livaï. On est foutus. Alors tu sais, on a droit à un peu de bonheur dans cette existence sordide."
"Eren..." fixant les deux émeraudes éteintes.
L'intéressé s'avança d'un pas. "Je goûterai même tes larmes si tu me le demandais. Je veux que tu t'autorises à être toi-même. Tu n'as plus besoin de porter ce putain de masque avec moi."
"J'ai oublié celui qu'il camoufle. Tu le crois, ça ?..." main se levant pour triturer un des boutons de la veste élimée de l'assaillant.
"Les années nous ont portés en même temps qu'elles nous auront marqués. Mais le résultat n'est finalement pas si moche que ça..."
Et le sourire suit, triste certes, mais si vrai qu'il en éclate à la face adverse.
Eren posa son avant-bras le long de la falaise calcaire rongée par le sel, juste au-dessus des cheveux sombres de Livaï.
Les pupilles rétrécies se reflétaient à présent dans l'iris émeraude aux paillettes mordorées.
Là, tout de suite, l'embrasser. Besoin impératif. Parce que les mots avaient été dits. Il n'y avait plus rien à ajouter pour aujourd'hui. Demain serait un autre jour.
La direction prise par le regard océan d'acier n'avait pas échappé à Eren.
C'était quitte ou double.
Chacun le savait. Livaï était le genre de gars qui ne donnait pas dans la demi-mesure et le goût d'autrui n'y faisait pas exception ; soit il seyait, soit rebutait.
C'était maintenant. Et c'était non-négociable.
Le poing de Livaï se referma sur le pan de la veste misérable d'Eren pour l'attirer à lui ; besoin de capter sa chaleur, besoin de percevoir le tabac de son haleine dans sa propre bouche.
Eren se laissa glisser avec délice dans cet appel interdit.
"Nous n'en sortirons pas indemnes. C'est une guerre comme une autre." songeait le jeune homme.
