Elle retrouva le Junker occupé à fourrager furieusement dans ce qui ressemblait dangereusement à une caisse remplie d'explosifs.

« Moins d'une heure, vous avez dit ? »

La surprise lui fit lâcher son fer à souder dans la caisse. Avec quelques jurons, il s'empressa de le récupérer, soufflant sur les composants mis à mal.

Mei sentit son cœur rater quelques battements.

« Espèce de grand malade ! »

« Ouaip, c'est moi ! »

« Rhaaaa ! »

« Ça veut dire que tu acceptes de m'accompagner, flocon de neige ? »

Et il ne perdait pas le nord, l'animal !

« Oui, mais en vitesse. Alors posez toutes ces saletés d'explosifs, allez vous changer, et on y va. »

Le Junker se releva souplement, posant le chalumeau et sortant une poignée de grenades de ses poches.

« C'est bon. »

« Non ! »
« Mais si ! »

« Non, allez mettre un T-shirt ou quelque chose en haut ! »

Avec une moue boudeuse, il obtempéra.

Il revint bientôt avec une espèce de chemise hawaïenne ouverte, aussi crasseuse que le reste. Se croyait-il à la plage ?

S'approchant, les lèvres pincées, elle entreprit d'en fermer les boutons.

« Hé ?! Ho ! Hooo ! Hey... Doucement, ou je pourrais croire que tu as des idées, Miss Banquise. »

La remarque la fit reculer brusquement, les joues en feu.

Elle infirma de manière inintelligible tout en cherchant un torchon ou quelque chose pour s'essuyer les mains.

« Maintenant que vous ne risquez plus de traumatiser les enfants, à défaut d'être présentable, on peut peut-être y aller. Vous savez où vous devez aller ? » gronda-t-elle, s'essuyant frénétiquement sur un torchon vaguement graisseux.

L'Australien acquiesça avec un grand sourire.

« Alors en route. »

En fait, l'homme n'avait aucune idée d'où il devait aller. Il avait juste une adresse donnée par le Dr Ziegler, mais Mei ne s'en aperçut que après une demi-heure de marche dans les rues de Gibraltar, alors qu'ils repassaient pour la troisième fois devant la même statue de dauphin.

Exaspérée, elle finit par sortir son téléphone et y entrer l'adresse. En dix minutes, le GPS les amena à bon port, à même pas un kilomètre du Watchpoint.

Fixant le grand caducée vert clignotant, Mei pointa un doigt interrogateur.

« Une pharmacie ? C'est là que vous deviez aller ? »

Le Junker rougit.

« Ouais... Le doc a passé commande de quelques trucs, et comme elle est occupée... »

Il aidait le Dr Ziegler ? Non, impossible.

Haussant les épaules, elle entra à sa suite.

Le pharmacien se crispa sensiblement à leur arrivée, semblant hésiter entre appuyer sur l'alarme de sa boutique ou se précipiter vers l'Australien pour lui demander s'il avait besoin de soins.

« B'jour. Y paraît qu'vous avez une commande du doc. »

« Excusez-moi Monsieur, mais vous avez une ordonnance ? »

« Ordo-quoi ? » demanda-t-il, visiblement confus.

Elle reprit les choses en main.

« C'est le Dr Angela Ziegler qui nous envoie. Apparemment, vous avez des médicaments qu'elle vous a commandé. » expliqua-t-elle, montrant son badge aux couleurs d'overwatch, espérant que ça suffirait à le convaincre de sa légitimité.

Le pharmacien s'illumina.

« Ah, oui ! Pas banals, les produits qu'elle nous a demandé. Je vais vous les chercher tout de suite. Un instant, s'il vous plaît. »

Ils attendirent, le Junker fouinant entre les rayons self-service de la pharmacie sous son regard réprobateur.

Le pharmacien revint bientôt avec un gros carton bardé de bordereaux d'envoi internationaux et

un sac en papier de bonne taille.

L'homme jeta un regard dubitatif à l'Australien, occupé à tripoter un hochet pour bébé, et se tourna vers elle, la jugeant - et pas à tort - comme plus responsable.

« Vous direz au Dr Ziegler que nous n'avons pas pu nous procurer l'intégralité de sa commande. Les médicaments notés sur cette liste (il désigna du menton un post-it scotché sur le sac) ne sont plus produits ou pas dans les dosages commandés. Néanmoins, nous les avons fabriqués spécialement pour elle. Si elle en a besoin de plus, elle n'aura qu'à nous passer commande sous quarante-huit heures. »

Mei acquiesça puis une question très embarrassante lui vint à l'esprit. Cette montagne de médicaments devait coûter une fortune.

« Combien vous doit-on ? »

« Oh, rien du tout, le docteur paie toujours par facture. »

Elle s'autorisa un soupir de soulagement.

« Merci beaucoup, Monsieur. Hey, on y va ! » salua-t-elle avant houspiller le Junker toujours fasciné par le hochet.

« Hein ? OK. Hé, le moustachu, je prends ça ! » déclara-t-il, fourrant le jouet dans sa poche avant de venir pêcher d'un grand geste le carton et de se diriger à pas joyeux vers la sortie.

L'homme la fixa d'un air embêté.

« Hey ! Faut payer ! Ho ! Hé ! » hurla-t-elle, mais seule la clochette de la porte qui se refermait lui répondit.

Avec un grognement mauvais, elle se mit à fouiller dans son sac à la recherche de son porte-monnaie, mais alors qu'elle mettait enfin la main dessus, la clochette tinta à nouveau.

« Alors, tu viens, flocon de neige ? »

L'air surexcité d'un gamin un jour de Noël, le Junker avait repassé la tête par la porte.

Elle allait lui dire sa façon de penser sur le vol lorsque, en un geste exagéré, il leva le doigt au ciel, avant de fouiller dans la poche de son short crasseux, la langue coincée entre les lèvres.

« J'allais oublier ça ! Ça devrait suffire ! Allez, dépêche-toi, princesse ! » conclut-il, balançant une boulette chiffonnée sur le comptoir avec de repartir.

Le pharmacien recula d'un pas, effrayé par le projectile inopiné, avant de s'approcher à nouveau et, avec une mine mi-agacée mi-répugnée, de déplier une liasse de billets crasseux.

Il en prit un, et fit signe à la jeune femme de reprendre les autres.

« Vous n'auriez pas un sac ? » demanda-t-elle avec l'air aussi dégoûté que lui.

Il acquiesça et, visiblement pris de pitié, attrapa une petit bouteille de désinfectant hydroalcoolique sur un présentoir voisin.

« Cadeau, Mademoiselle. »

« Merci, je risque d'en avoir besoin. Bonne journée et encore désolée pour tout ce cirque. »

L'homme la salua, et le sac de médicaments sous un bras, celui contenant l'argent du Junker sous l'autre, elle sortit, jetant un regard navré aux innombrables bouteilles de shampoings et autres crèmes solaires à présent couvertes d'empreintes digitales noirâtres.

« Allez, flocon de neige, on rentre. Moins d'une heure, comme promis ! »

« C'est ça. Vous n'êtes jamais allé dans un magasin ou quoi ? »

Le Junker haussa les épaules.

« Quand j'y vais, je paie pas souvent, belle-de-glace. »

Bien sûr, quoi d'autre.

« Et j'ai un nom, espèce de sale... sale... Junker malpoli! »

Il eut un rire bref.

« Moi aussi j'ai un nom. »

« Et alors ? »

« Tu sais comment je m'appelle, princesse ? »

« Jamieson Fawkes, pourquoi ? »

Il rit à nouveau.

« Alors une fois encore, tu me fais la morale, alors que tu es plus malpolie que moi, flocon de neige. Tu sais comment je m'appelle, mais tu ne fais que me traiter de junker, de voleur ou de criminel. »

« Je ne vois pas ce que ça change. »

Il s'arrêta, semblant soudain un peu gêné.

« Bah tu sais mon nom, mais moi j'sais pas le tien... »

« Hein ? »

« Je sais pas comment tu t'appelles, princesse. J'sais juste que t'es la scientifique qui a été retrouvée congelée dans la neige et qui adore la glace... Du coup, t'es la princesse des neiges... le joli flocon... la belle des glaces. Tu vois ? »

Mei sentit ses joues s'enflammer.
« Je m'appelle Mei-Ling Zhou. »

« Moilin Zu ? C'est adorable ! » déclara-t-il joyeusement.

«Non, Mei-Ling Zhou ! » articula-t-elle soigneusement, les joues toujours en feu.

« Moi Leung Zheu ? »

« Laissez tomber, de toute manière tout le monde m'appelle Mei. »

« Mei ! Mei ? Mei ! Ça, je peux le dire ! » chantonna-t-il, presque euphorique.

Pourquoi avait-elle soudain l'impression de voir un enfant innocent sous les couches de crasse du criminel ?

Ils se remirent en route.

« Hey, Mei ! »

« Quoi ? »

« Pas besoin d'être aussi formelle avec moi ! »

« Je n'aime pas être trop familière avec les gens que je ne connais pas. »

Elle se retint d'ajouter Et que je n'apprécie pas.

« Mais on se connaît. Je connais ton vrai nom, tu connais le mien. Tu sais que j'aime bien les explosifs et je sais que tu aimes la glace. Si ça c'est pas se connaître ! »

Y avait-il seulement besoin de répondre à cette absurdité ?
Elle grogna vaguement.

Le retour se passa dans un silence tout relatif. Silence de sa part, mais le Junker ne cessa de maugréer et de baragouiner tout bas, poussant de temps à autre de petites exclamations comme s'il réalisait quelque chose. La discussion qu'il avait avec lui-même ne semblait pas très agréable.

Mais comme il l'avait promis, ils étaient de retour à la base moins d'une heure après être partis. Juste à temps pour voir la navette de Winston décoller.

Elle était seule avec les deux criminels.

Avec peine, elle se retint de soupirer.

« Bon, allons poser tout ça à l'infirmerie.» suggéra-t-elle à la place.

Jamesion la suivit sans discuter.

La vaste infirmerie éclatante faisait, par contraste, encore plus ressortir la crasse de l'homme, alors qu'il fouillait le bureau à la recherche d'un objet tranchant pour ouvrir le carton.

« Hey ! Laissez les affaires du docteur tranquille ! » protesta-t-elle, mais il l'ignora, ayant trouvé ce qu'il cherchait.

Il fit sauter les scellés de la boîte, en sortit trois canettes jaunes ressemblant à s'y méprendre à des bouteilles de gaz pour le camping, puis entreprit de renverser le contenu du sac sur la table pour le fouiller, mettant de côté une grosse seringue et quatre flacons de médicaments, dont il fit sauter le bouchon de deux d'entre eux avant d'en gober quelques pilules au jugé.

« Mais ça va pas ! C'est pas des bonbons ! Vous êtes complètement taré ! »

« Ahaha ! Ouaip, chuis taré.» ricana-t-il d'une voix partant dans les aigus, ramassant son butin pour ressortir à grands pas.

Elle lui emboîta le pas, furieuse, devant presque courir pour rester à sa hauteur.

« M. Fawkes ! Ça suffit ! Donnez-moi les médicaments tout de suite ! Jamieson ! »

Rien n'y fit, et elle ne parvint à le rattraper que lorsqu'il s'arrêta devant la porte close d'une chambre.

Elle se figea, fronçant les sourcils. Elle n'était pas logée dans la même zone de la base et ignorait tout des occupants de ces quartiers d'habitation.

Était-ce sa chambre ?

Le battant hydraulique s'ouvrit devant lui, et bien qu'il ait appuyé sur la commande de verrouillage dès son passage, elle parvint à se jeter in extremis dans la pièce.

D'ailleurs, pourquoi avoir fait ça ?

Elle allait encore le houspiller pour qu'il rende les médicaments, mais d'un « Chut ! » autoritaire et d'un regard noir, il la fit taire.

« Hey, Roadie ?! Comment ça va, mon pote ? J'ai ton hogdrogène et les pilules du doc... » annonça-t-il d'un ton à la fois doux et joyeux, qu'elle ne lui avait jamais entendu.

Ce ne fut qu'alors qu'elle remarqua l'obscurité de la pièce et, sous l'odeur tenace de gazole et d'explosif qui l'emplissait, celle – écœurante - de la sueur d'une personne malade.

Elle devina la silhouette de Jamieson qui avançait à tâtons vers le lit au fond de la pièce, sur lequel semblait se découper une forme titanesque qui émettait des sons très inquiétants, sortes de râles sifflants et glaireux de poumons en mauvais état.

Elle se figea à l'entrée de la pièce, glacée, alors qu'un fin filet de sueur coulait entre ses omoplates.

« Hé, Roadie ! Allez, mon pote. Remets ton masque. Voilà... Attends, bouge pas, j'm'en occupe... »

Il y eut un bruit de gaz qui s'échappe et la respiration lourde à peine étouffée par le masque que l'énorme Junker venait de remettre s'affola pendant une seconde ou deux avant de s'apaiser et de se faire plus profonde.

« Ahaha ! Le revoilà, mon pote. Roadhog est de retour ! » s'enthousiasma Jamieson.

Un grognement caverneux lui répondit, et elle crut encore deviner un échange de boîtes de pilules, puis la grande perche se redressa.

« Bon, allez, je te laisse te refaire une beauté ! » déclara-t-il joyeusement, revenant vers elle et refermant une poigne d'acier sur son épaule pour la reconduire dehors.

Elle se retrouva dans le couloir, éblouie par la soudaine lumière, à cligner bêtement des yeux.

Le grand Junker, qui s'était arrêté devant la porte voisine, se retourna vers elle.

« Tu peux aller faire quoi que ce soit que tu aies tant à faire. On va pas quitter nos quartiers avant le retour des autres.» annonça-t-il, soudain atone.

Pourquoi avait-il si brusquement changé de comportement ?

Elle le fixa, perdue. Était-il toujours aussi avachi ? Est-ce que ses mains tremblaient ainsi tout à l'heure ? Et des cernes pareils, ça ne pouvait pas être sain. Dans ses mains tremblantes, il tenait encore les deux flacons qu'il avait entamé un peu plus tôt et la seringue.

Il comptait se piquer tout en tremblant de la sorte ?! Et que contenait cette seringue ? Elle ne pouvait pas le laisser faire. Il n'avait vraiment pas l'air bien et s'il lui arrivait quelque chose, ce serait aussi de sa responsabilité.

« Attendez. Qu'est-ce que vous allez faire avec ces trucs ? » demanda-t-elle en désignant les médicaments.

« A ton avis, princesse ? » ricana-t-il sombrement, appuyant sur la commande de sa porte.

Elle allait lui emboîter le pas, mais cette fois, il ne se laissa pas avoir et la porte se referma juste devant son nez.

« Y a quoi dans cette seringue ? Jamieson ? C'est quoi ces médicaments ? Vous m'entendez ? Vous pouvez pas vous faire une injection dans votre état, c'est trop dangereux ! Jamesion ! » hurla-t-elle, tapant du poing sur le battant qui refusait de s'ouvrir pour elle.

Elle continua à hurler et à taper pendant encore presque une minute, puis la porte se rouvrit brusquement.