Assise sur l'un des étroits lits de l'infirmerie, Mei laissa le Dr Ziegler terminer le pansement sur son bras .
Elle hésitait depuis un moment à poser la question qui lui brûlait les lèvres, mais la doctoresse avait dû deviner, car avec un sourire et une dernière bande d'adhésif médical, elle lui désigna le rideau tiré de l'autre côté de la pièce.
« Vous pouvez aller le voir si vous voulez, mais je dois vous prévenir qu'il ne doit pas être très cohérent, je l'ai légèrement sédaté. »
Elle ne put retenir un sourire.
« Merci Docteur. Je ne suis pas sûre que ça change beaucoup de d'habitude. »
Le Dr Ziegler acquiesça et partit s'occuper de son prochain patient : Lena Oxton, qui arborait une belle plaie au front, grossièrement traitée avec des Steri-Strips.
Mei resta plantée derrière le rideau entourant le dernier lit de la pièce, puis après avoir hésité, elle y passa la tête.
« Je peux entrer ? » demanda-t-elle, s'adressant tant à Jamieson vautré sur le lit qu'au géant assis sur la chaise trop petite juste à côté.
« Heyyyy ! C'est la reine des glaces ! Tu es venue tu moquer de moi ? » demanda Jamieson, passant de la joie un peu stupide à la méfiance.
« Heu... non. En fait, je voulais vous remercier. »
« Nous remercier ? » demanda le pyromane, parfaitement perplexe.
« Oui. Sans vous, les agents de Talon seraient repartis avec tout ce qu'ils voulaient... et... heu... merci de m'avoir sauvé la vie, M. Fawkes... »
On ne devait pas souvent les remercier, car ils échangèrent un regard surpris. Du moins la grande perche était surprise, car elle ne pouvait pas deviner grand-chose derrière le hideux masque à gaz de l'autre. De Roadhog. Non, de Mako Rutledge, se corrigea-t-elle. Ils avaient prouvé qu'ils ne méritaient pas tout son mépris.
Un sourire tordu et un peu fou se répandit sur les traits de Jamieson.
« Oooooh ! Tu es mignonne, Princesse... Si tu es toujours aussi mignonne, je te sauverai la vie tous les jours ! »
Le sédatif devait tout de même l'affecter. Elle sentit ses joues s'enflammer.
« Regarde, Roadie... Elle rougit. Comme une... Mmmpf ?! »
La fin de sa phrase fut étouffée par l'immense main qui l'avait bâillonné, recouvrant presque toute la tête, comme la sienne un peu plus tôt.
« Excusez-le, Dr Zhou. Il est stupide. »
Elle fut reconnaissante au géant d'avoir repris les choses en main d'une manière un peu moins gênante. Ils venaient de lui sauver la vie, elle n'allait pas se fâcher contre eux juste après.
« ...Ce n'est rien. Le Dr Ziegler m'a prévenue. Merci pour tout ce que vous avez fait.» bafouilla-t-elle, ne pouvant s'empêcher de subitement remarquer que les mains du colosse étaient à présent non seulement crasseuses mais couvertes de sang.
« Vous êtes blessé, M. Rutledge ? »
L'homme mit un instant à réagir, puis après avoir jeté un œil à ses mains, il se mit à rire, d'un rire profond qui semblait résonner en elle.
« Non. Ce n'est pas mon sang. »
Elle préféra ne pas investiguer d'avantage. Tout comme elle préférait ne pas penser à ce qu'il était advenu des deux hommes qu'elle avait congelés.
« Bon... ben... heu... Je vais vous laisser vous reposer. »
Le géant acquiesça, bâillonnant toujours son comparse qui gesticulait vaguement.
Elle quitta l'infirmerie.
Une tasse de thé, et dodo. Il était encore tôt, mais elle se sentait totalement vidée.
« Mei ! » l'interjection fut accompagnée d'une immense claque entre les omoplates qui manqua de la faire tomber.
« Aleksandra ?! »
« Ton appel m'a inquiétée, mais je vois que tu vas bien ! » tonitrua-t-elle, anormalement joyeuse.
« Aleks... Zarya, tout va bien ? »
« Da ! Pourquoi ? »
« Tu es... heu... bizarre. »
« Je ne suis pas bizarre ! Je suis contente ! J'ai pu casser de l'Omnic, aujourd'hui ! »
Ce devait être l'adrénaline. Oui, c'était sûrement l'adrénaline.
« Tu es contente, c'est bien...Je suppose. Je vais te laisser. J'aimerais me reposer un peu. » s'excusa-t-elle en prenant la tangente.
« Bien sûr que c'est bien ! » tonna la Russe en lui emboîtant le pas.
Comment allait-elle faire pour s'en débarrasser gentiment ?
Elle n'eut pas à le faire, à son plus grand soulagement, puisque à mi-chemin du réfectoire le lieutenant Amari convoqua Zarya pour un débriefing.
L'Égyptienne, visiblement compréhensive, la prévint qu'elle aurait aussi le droit à un rapport, mais le lendemain. A présent, elle se sentait si lessivée qu'elle était prête à dire oui à tout pourvu qu'on la laisse aller se reposer. Lessivée et nauséeuse. Moins elle essayait d'y penser, plus les visages congelés des deux hommes s'imposaient dans son esprit.
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Le lieutenant Amari, accompagnée du Dr Ziegler et de Winston, avait procédé à son débriefing. Ça ressemblait aux débriefings de missions scientifiques, mais avec plus de faits sanglants et moins de science. Elle n'avait pas cherché à grandir son rôle, ni à diminuer celui des Junkers. Elle avait répondu avec sincérité, ne parlant que de ce qu'elle avait vu et ne s'aventurant pas à extrapoler des événements ou des actions dont elle n'avait pas pleinement connaissance.
Finalement, ils semblèrent à court de questions et le silence retomba, bientôt brisé par le lieutenant Amari, très formelle.
« Merci pour ce rapport, Dr Zhou. Nous devons encore entendre Rutledge et Fawkes, mais votre récit met déjà en lumière quelques problèmes graves de sécurité au sein de la base. L'un des principaux n'est autre que vous, Docteur. »
« Moi ? » demanda-t-elle, soudain glacée.
« Oui, vous. Overwatch est avant tout une force paramilitaire. Tous nos membres ne sont pas des soldats, mais tous savent au moins se défendre... » asséna sèchement la militaire.
«... Tous sauf moi. » compléta-t-elle tristement.
«Je ne serais pas si dur, Pharah. Mei a tout de même, hum... neutralisé deux hommes de Talon, et tenu tête à cette Sombra pendant plusieurs minutes, l'empêchant de compléter son hacking d'Athena et nous donnant le temps d'arriver. » tempéra Winston.
« Certes, mais sans l'intervention de « Junkrat » Fawkes, elle serait morte, et c'est inacceptable.» trancha le lieutenant.
Les deux scientifiques lui jetèrent des regards dubitatifs, mais ne dirent rien.
« Donc, Dr Zhou, à partir d'aujourd'hui vous allez suivre une formation à l'autodéfense avec Mlle Zaryanova, moi-même et toute personne qui se portera volontaire pour cette tâche et ce jusqu'à ce que je considère que vous êtes apte à veiller seule à votre propre sécurité. Que plus personne n'ait à se prendre de balle pour vous. Est-ce clair ? »
Elle opina, le cœur lourd de culpabilité. La militaire avait parfaitement raison. Jamieson avait été blessé à sa place. Il s'était pris des balles qui lui étaient destinées, et même si elle ne l'appréciait que très moyennement, elle ne pensait plus qu'il le méritât pleinement.
« Merci d'être venue, Mei. Vous pouvez y aller. » la congédia gentiment le Dr Ziegler avec un sourire compréhensif.
« Et dites à M. Rutledge d'entrer, s'il vous plaît.» réclama Winston.
Elle acquiesça, s'esquivant prestement, osant à peine regarder en face le géant qui attendait derrière la porte en compagnie de son ami qui faisait les cent pas dans le couloir et qui - elle l'aurait juré - se crispa en la voyant sortir.
Les deux hommes la saluèrent vaguement, et Mako entra dans la pièce qu'elle venait de quitter alors qu'elle descendait l'escalier menant au rez-de-chaussé.
Elle avait déjà atteint le palier lorsque la tête de Jamieson apparut au-dessus d'elle.
« Mei ? Herrr... Désolé pour hier... Comme Roadie l'a dit, j'suis un idiot ! »
Elle le fixa, surprise, puis hocha la tête et s'esquiva avant de se mettre à rougir ou faire quelque chose d'autre de ridicule.
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Mako était entré dans la grande salle de réunion trop vide et il avait essayé de se rappeler ce qu'il devait faire. Roadie le lui avait répété au moins dix fois. Que devait-il faire déjà ? Ah, oui ! S'excuser auprès de la princesse. Mei. Il devait l'appeler Mei . Mei ! Mei ! Mei !
Il se précipita, la gomme fatiguée de sa prothèse dérapant vaguement sur le sol étincelant, pour finir sa course en s'écrasant à moitié sur la rambarde de l'escalier.
Heureusement, elle était juste en bas.
« Mei ? »
La petite femme releva le nez, surprise.
« Herrr... »
Qu'est-ce que Roadie lui avait dit de dire, déjà ? Il avait oublié. C'était trop compliqué pour lui. Il allait falloir qu'il improvise. Il était bon pour improviser, normalement. Mais avec des plans. Des plans et des bombes. Pas des excuses et des mots.
« Désolé pour hier... »
Ça c'était un bon début. Impeccable. Direct, impossible de mal le prendre. Dix sur dix. Fallait qu'il continue. Ne pas la fâcher. Surtout ne pas la fâcher ! Pas comme hier . Il allait lui dire combien il avait apprécié qu'elle l'accompagne à la pharmacie, mais ce n'était pas le propos. Il allait lui dire qu'il trouvait le motif de son pull très joli, mais elle allait encore sans doute mal le prendre. Lui dire que le pull et le motif lui faisaient de très jolis seins ? Non ! Surtout pas ! Mauvaise idée, très très mauvaise idée ! Réfléchir ! Réfléchir ! Que dirait Roadie ? Que dirait Roadie ?
« Comme Roadie l'a dit, j'suis un idiot ! »
Parfait. Il n'avait pas parlé du pull et pas parlé des seins !
Pourtant, elle le fixa avec des yeux de plus en plus grands, hocha vaguement la tête avant de partir en vitesse. Qu'est-ce qu'il avait encore fait pour la fâcher ? Il lui semblait avoir tout bien fait pourtant ?
Il continua à se torturer pendant encore de longues minutes, puis Mako ressortit et lui fit signe d'entrer.
Il se redressa de son mieux, essuya ses mains moites sur son pantalon et entra.
« M'dame, m'sieur, le bonjour ! »
Deux saluts tièdes et le regard froid de l'Égyptienne lui répondirent alors que cette dernière lui faisait signe de venir se poster devant la longue table derrière laquelle ils étaient assis.
« M. Fawkes, nous aimerions entendre votre version des événements d'hier.» exigea-t-elle, plus glaciale encore que Mei.
Si Mei était la princesse des glaces, Le « lieutenant Amari » en était l'impératrice. Il ne put s'empêcher de rire à l'idée.
La femme pencha la tête, l'air vaguement répugné et perplexe. Quelle ingratitude. Ils avaient sauvé leur stupide base, quand même !
« Alors ? » demanda-t-elle.
« Oy ! J'étais dans ma chambre, en train de m'occuper de mes affaires sans rien demander à personne quand y a eu un gros boum. Moi, j'me suis demandé : qui joue avec mes affaires ? Alors j'suis sorti, et là y avait Roadie qui me regardait comme si c'était de ma faute. Alors moi j'ai haussé les épaules et j'ai dit : c'est pas moi, camarade ! Et... »
« Plus concis, M. Fawkes. Plus concis. » exigea la militaire.
Il referma la bouche et réfléchit.
« Boum ! Chhhhht ! Bratatatatata ! Bang ! Baf ! Bam ! Gharrrgh ! HAHAHAHAHA ! Boum ! Boum! Boum ! Adios ! » expliqua-t-il, mimant à grand renfort de gestes.
« Moins concis. » soupira l'Égyptienne alors que le singe et la doc riaient tout bas.
Il leur fallut plus d'une heure, mais guidé par des questions de plus en plus précises, il parvint à peu près à reconstituer les événements dans l'ordre.
Finalement, le lieutenant Amari se leva pour clore l'entretien.
« Merci de votre, hum... rapport, M. Fawkes.» déclara-t-elle d'un ton fatigué.
« C'est fini ? Cool. Mais heu... »
C'était l'heure de réclamer leur reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes. Mais avec cette femme, la menace ne fonctionnerait pas. Il allait falloir négocier.
«Oui, M. Fawkes ? » soupira-t-elle.
« Ben... heu... à propos du paiement ? »
« Quel paiement ? »
« Pour ce qu'on a fait, Roadie et moi. »
Elle le fixa, un sourcil relevé.
« J'veux dire... Vous nous avez engagés pour faire un casse pour vous. Pas pour défendre vot'base ou la vie d'vos... heu... scientifiques, donc une p'tite prime serait la bienvenue ! »
La militaire lui jeta un regard noir puis se tourna vers les deux autres qui haussèrent les épaules.
Se passant une main sur le visage, l'Égyptienne se retourna vers lui.
« On peut envisager quelque chose... disons deux cents. »
« Deux cents ?Vous êtes sérieuse ?! Je suis sûre que si je vais revendre une de vos poignées de porte, ça me rapportera plus ! »
« Deux cents chacun. »
« Non ! Cinq cents ! Cinq cents chacun. Minimum ! »
« M. Fawkes, ne poussez pas trop... » l'avertit-elle.
« Quatre cents chacun. »
« Je peux aller jusqu'à quatre cents pour les deux. Pas plus. »
Quatre cents ? C'était un bon deal !
« Je marche ! Quatre cents pour les deux ! »
La femme soupira, fit signe au singe qui s'éloigna avec un drôle d'air et lui ramena les billets qu'il compta soigneusement avant d'empocher.
« Ahaha ! Merci bien, Lieutenant! »
« C'est ça. Bonne journée, M. Fawkes. » le congédia-t-elle.
Il partit en sautillant joyeusement, saluant de la main le macaque et la doc.
Roadhog l'attendait dehors.
« Hey, Roadie, j'nous ai eu une prime. Regarde ! » fanfaronna-t-il alors que le géant lui emboîtait le pas. « L'Amari, elle voulait nous donner que deux cents chacun, mais j'ai négocié comme un roi et regarde ce qu'elle nous a donné ! Quatre cents ! Quatre cents balles juste pour nous deux ! »
Roadhog soupira.
« Quoi ? »
Il fixa les billets, tâchant de comprendre pourquoi son garde du corps ne partageait pas sa joie.
« Oh ! »
« Crétin. » gronda le géant avant de le pousser en avant.
