L'après-midi avait été épuisant. Et elle n'avait encore rien acheté pour elle. Convaincre un tailleur qu'il leur fallait un costard dans les plus brefs délais, et convaincre le Junker de faire les essayages, avait été presque mission impossible, et elle n'avait même pas essayé de l'empêcher de gigoter. Mais au final, Fawkes aurait un smoking noir à revers de soie, avec chaussures et boutons de manchette assortis. Dans une des boutiques, ils avaient trouvé des boutons de manchettes kaki ornés d'une croix crème, et le Junker avait décrété que quitte à porter des décorations ridicules, il voulait celles en forme de jerrican d'essence. Le vendeur s'était vexé, mais elle les avait achetés, ainsi qu'un nœud papillon assorti.

Elle doutait fortement d'arriver à les lui faire porter, mais si elle parvenait à lui faire fermer tout les boutons de la chemise d'un blanc immaculé, ce serait déjà un miracle. Winston, qui visiblement gérait l'aspect logistique lui avait également demandé de procurer une montre ultra-précise à l'homme. Ils avaient donc fait un détour par une horlogerie-bijouterie et, elle aurait pu le jurer, il avait fallu toute sa volonté à Jamieson par ne pas laisser sa facette Junkrat prendre le dessus et commencer à piller la boutique. Mais au final, après beaucoup de grincements de dents, de petits rires crispés et des gesticulations discrètes, ils étaient ressortis avec une montre dorée un peu trop tape-à-l'œil pour les goûts de Mei, qui tentait de relativiser. Ce n'était après tout pas la sienne.

Le junker lui avait demandé s'il pourrait la garder après et elle avait appelé la base pour demander.

L'opération devait être un sacré investissement, car bien qu'elle en ait indiqué le prix à Winston, ce dernier lui avait répondu qu'ils pouvaient se permettre de laisser une petite chose comme ça en prime à Fawkes. Si elle lui avait laissé la montre, elle avait gardé la chemise, les chaussures et autres accessoires, afin d'être sûre de les retrouver sans traces douteuses trois jours plus tard.

Le tailleur lui avait garanti que le smoking serait ajusté aux mesures de l'Australien le surlendemain, mais elle devrait quand même revenir avec lui pour les derniers ajustements. En attendant, demain, pas besoin de se coltiner le Junker. Même si ressortir faire les boutiques ne l'enchantait guère. au moins pourrait-elle le faire en meilleure compagnie, ou seule, ce qui était toujours en meilleure compagnie qu'avec lui. Et bonne nouvelle supplémentaire, Pharah lui avait indiqué qu'elle allégerait ses entraînements jusqu'à la mission afin de lui donner le temps de se préparer.

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Il trouva Mako en train de prendre soin de sa moto, assis à même le sol dans le coin d'atelier qu'on leur avait alloué.

« Oï, camarade ! »

Un vague grondement lui répondit.

« Hé ! Hé ! Regarde ! J'ai la classe, non ?»

Il agita la montre accrochée à son poignet sous son nez.

Un instant, le géant arrêta de graisser il ne savait trop quelle pièce de moteur, avant de recommencer.

« Je l'ai pas volée ! Promis ! Parole d'honneur... (Il cracha par terre, une main sur le cœur, l'autre levée.) C'est la petite Chinoise qui me l'a payée. Elle a même appelé le macaque qui a dit que je pourrais la garder après la mission. C'est cool, non ? Non ? »

Mako haussa vaguement les épaules et, prenant ça pour un acquiescement, Jamie se lança dans le récit détaillé de son après-midi. De toutes les richesses qu'il avait vues. Du plan qu'il imaginait déjà pour aller récupérer tout ça une fois leur contrat avec Overwatch fini. Ce serait bien. A nouveau juste eux deux, de l'argent, beaucoup d'argent, et la liberté de faire tout ce qu'ils voulaient, d'avoir tout ce qu'ils voulaient. Plus de regards en travers, plus de mines dégoûtées et plus personne pour le forcer à se laver. Oui, ce serait bien.

Lorsque finalement Mako n'eut plus un seul coin à nettoyer sur sa moto et qu'il se releva, prenant la direction du réfectoire, Jamieson avait élaboré au moins vingt plans différents pour semer le chaos dans Gibraltar, mais ne lui avait toujours pas parlé de l'incident de la douche. Bien sûr, il avait cherché son approbation à propos de l'acharnement caractérisé qu'avait été le fait de le faire se laver trois fois, mais il ne lui avait pas parlé de l'étrange et gênant incident et de l'échange qui avait suivi. Non pas qu'il ait encore la moindre pudeur envers son ami. Mako l'avait vu dans ses plus mauvais moments, lorsque la maladie ou la folie le réduisaient à l'état de loque larmoyante, et il avait vu les pires moments de Mako, mais ça, c'était autre chose. Alors il avait juste continué à déblatérer des plans sans aucun sens, comme il le faisait toujours.

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Le lendemain, Zarya s'était débrouillée pour avoir l'après-midi de libre et elles étaient parties en mission « robe de soirée » peu après le repas de midi.

Mei y voyait surtout un prétexte pour une sortie relaxante loin de l'ambiance un peu sinistre du Watchpoint, et lorsqu'elle avait proposé à Zarya qu'elles s'arrêtent dans une boutique de sport de haut niveau au retour, la Russe s'était littéralement éclairée, car même si elles étaient amies, Zarya n'était pas plus fan qu'elle de chiffons. En fait, comme elle l'avait découvert en faisant une halte dans une boutique de cosmétiques dans un centre commercial, si la Russe n'était pas très fringues, elle était à fond dans le maquillage et surtout, surtout les vernis à ongles.

Il ne lui avait fallu que quelques minutes pour acheter de quoi se maquiller convenablement pour la soirée, mais il avait fallu plus d'une heure d'hésitation et de réflexion à Zarya pour se choisir deux vernis à ongles : un rose, et... un rose. Mei n'en comprenait pas vraiment l'utilité, car les deux teintes étaient très proches l'une de l'autre, mais apparemment il était d'une importance capitale qu'elle ait les deux.

Lorsque la caissière leur avait glissé qu'un salon de manucure se trouvait au dernier étage du centre, Zarya s'était illuminée, et avec un soupir, Mei n'avait pu qu'accepter de l'accompagner. Elles étaient donc montées, et elle avait fait l'erreur de se laisser convaincre par son amie de se faire faire une manucure au gel d'un élégant rouge profond. Au moins, ça ferait un détail de moins à gérer le jour J.

Les ongles flamboyants, elles étaient allées boire un café, puis Zarya - soudain bien moins intéressée - ne lui avait été d'aucune aide pour choisir entre trois pochettes différentes pour aller avec la robe qu'elle s'était trouvée.

La journée s'était finie par la visite promise à la boutique de sport, de laquelle la Russe était ressortie chargée comme un baudet, des sacs pleins de compléments alimentaires et autres accessoires de fitness pendant à ses bras musclés.

« Tu es courageuse, Mei. » déclara la soldate alors qu'elles attendaient le bus qui devait les ramener à la base.

« Ah bon, pourquoi ? »

« Pour oser rester seule avec ce sale criminel. »

« Fawkes ? »

« Oui. »

Elle rougit inexplicablement. Heureusement, Zarya ne sembla rien remarquer.

« Ben, tu sais... il ne m'a jamais menacée. »

« N'empêche que c'est un tueur, un voleur et un pyromane, et qu'en plus, il pue. »

Elle ne pouvait pas la contredire... quoique le dernier point n'ait plus du tout été vrai après la douche.

Mais elle doutait que ce genre de détail intéresse Zarya. D'ailleurs elle n'avait aucune envie que son amie la prenne en pitié pour ce qu'il lui était arrivé la veille dans les douches. D'autant moins qu'il y avait une chance sur deux qu'elle se mette en tête que le Junker avait essayé de l'agresser sexuellement, ce dont elle était certaine du contraire. Et que Zarya l'envoie à l'infirmerie ne donnerait rien de bon.

Elle se contenta donc d'acquiescer, puis se dépêcha de rebondir.

« En parlant de Junker, M. Rutledge a accepté ton défi ? »

Étrécissant les yeux, la mâchoire serrée, la russe hocha négativement la tête.

Mei repensa à l'incident de la salle de sport.

« Ça t'intéresse toujours, un bras de fer avec lui ? »

Zarya lui jeta un regard outré.

« Tu me traites de lâche ? »

Oups.

« Non ! Mais je me suis dit que tu n'avais peut-être plus trop envie de, heu... le toucher. La crasse, l'odeur, tout ça... »

La soldate émit un rire qui fit sursauter un passant.

« Tu es mignonne, Mei, mais ce n'est pas un peu de crasse qui va m'empêcher de vaincre ce gros tas ! »

Peut-être que les faire s'affronter autour d'une table éviterait un bain de sang ultérieur. Elle pouvait essayer d'en parler à Fawkes. Oui, elle allait faire ça.

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Le singe lui avait fourni les atroces prothèses qu'il allait devoir porter, et il se battait avec depuis le matin. Elles étaient le seul endroit dans lequel il pouvait planquer des explosifs, mais il avait fait ses calculs, et pour avoir la moindre chance de percer un trou dans le mur de la chambre forte, il allait lui falloir les bourrer d'explosifs. Ce qui signifiait en retirer tous les circuits et composants. Il aurait donc littéralement deux masses de plastic sous une peau synthétique en guise de bras et de jambe droits. Le meilleur plan de sa vie ! Pourquoi ne pouvaient-ils pas juste entrer en tirant des grenades partout ? Fichus « gentils » !

« M. Fawkes ? »

Il leva le nez, découvrant la petite Asiatique l'air un peu mal à l'aise devant lui. C'était étrange. Elle avait l'air gêné, juste gêné, pas dégoûté ou fâché.

« Flocon de neige ! C'est pas demain qu'on doit aller chercher le smoker ? »

« Smoking. On dit un smoking. Et c'est bien le cas, je venais pour autre chose. »

« Ah ? »

Il se rembrunit un peu, méfiant.

« Heu... M. Rutledge et vous, vous êtes amis, non ? »

La question le prit de cours. Est-ce qu'ils étaient amis ? Il n'était pas certain de la définition du mot « ami ».

« Je sais qu'il ne veut pas me tuer. »

C'était la meilleure réponse qu'il eût à lui donner.

« Ah... heu... Donc, vous vous entendez bien ? »

Mako ne le frappait pas toujours quand il parlait, donc sans doute oui.
« Il n'essaie pas souvent de me cogner quand je parle. »

La femme fit une drôle de tête, pinçant les lèvres.

« Hum... heu... Si ça ne vous dérange pas, heu... vous pensez que vous pourriez le convaincre d'accepter le défi de Zarya au bras de fer ? Je pense que ça leur ferait du bien à tous les deux de décharger leur colère mutuelle ainsi. »

Il n'avait pas tout suivi, mais avait compris l'essentiel. Et défi au bras de fer voulait dire paris. Paris voulait dire argent. Et l'argent, il aimait ça.

« J'en suis, princesse ! »

Elle lui sourit. Un sourire étrange. Pas cynique, pas cruel. Reconnaissant ? Il eut envie de la serrer très fort dans ses bras, mais préféra s'abstenir. Alors il rit.

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Fawkes pouvait être d'une efficacité redoutable quand il était concentré. Et d'une inefficacité navrante quand il ne l'était pas. Il avait convaincu Rutledge d'accepter le défi de Zarya en moins d'une heure, mais alors que la veille de la mission elle essayait de lui faire comprendre comme se comporter pour passer pour une personne normale, à défaut d'un milliardaire, c'est à peine s'il parvenait à écouter un mot sur vingt qu'elle prononçait, ses yeux avides cherchant dans tous les coins la moindre distraction, sa main métallique tripotant sans cesse la grosse montre dorée accrochée à son poignet. De même, il leur avait fallu passer un temps fou chez le tailleur, l'agitation constante du Junker rendant les ajustements quasi impossibles.

En rentrant, Mei serait volontiers aller directement s'effondrer dans son lit, mais le duel Zarya-Roadhog devant se dérouler moins d'une heure plus tard, et elle ne pouvait décemment pas rater ça.

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Zarya ne savait pas ce qui s'était passé, mais l'immense Junker était venu la voir la veille pour lui signifier qu'il acceptait son défi. Et il était revenu la voir le matin même alors qu'elle déjeunait tranquillement dans le réfectoire encore vide.

« Tu es matinal, Junker.» nota-t-elle alors qu'il se plantait devant sa table.

Il gronda vaguement. Un assentiment peut-être.

« Et là, avec ta puanteur, tu gâches le goût de mon café. »

D'un geste sec, il écarta une chaise de la table et se laissa tomber dessus.

« Je ne crois pas t'avoir donné l'autorisation de t'asseoir, Junker. »

Cette fois, le grondement était clairement un avertissement.

D'un geste brusque, elle repoussa son plateau.

« Tu veux qu'on règle ça tout de suite, c'est ça ? » demanda-t-elle, abattant son coude sur le table, en position.

« Non. Je veux ton aide. »

Elle se figea un instant, prise de court.

« Quoi ? » coassa-t-elle finalement.
« Je veux ton aide. Selon notre contrat avec les patrons, Junkrat et moi, on n'a pas le droit de sortir non escortés. »

Elle ne put retenir un rire.

« Tu veux que je t'accompagne, moi ? »

« Oui. »
« Tu es au courant que je suis aussi sous contrat ? »

« Oui, mais j'ai vérifié. Tu as le droit de servir d'escorte. »

Elle rit à nouveau.

« Et qu'est-ce qui peut intéresser un gros lard comme toi dehors? »

Les poings du géant se serrèrent et sa respiration sous son masque se fit un peu plus hachée, puis il parvint à se contrôler.

« Junkrat. »

« Hein ? »
« Je veux suivre Junkrat. Je suis son garde de corps. Je ne peux pas faire mon travail si je ne sais même pas où il est. »

« Ça ne t'a pas dérangé les autres fois, pourtant.» nota-t-elle.

L'homme se crispa insensiblement mais ne dit rien. Il s'était passé quelque chose. Quelque chose que Mei lui avait caché. Elle allait écorcher vif ce sale petit rat vicieux !

« Tu ne nous aimes pas, et ça me convient. Mais tu aimes bien le Dr Zhou. Si tu m'accompagnes, tu pourras t'assurer qu'il ne lui arrive rien. »

Sale porc. Il la manipulait, elle en était bien trop consciente, mais il avait aussi parfaitement raison.

Elle fit la moue, puis tendit la main.

« Marché conclu. »

Une poigne à lui broyer les doigts lui répondit.

« Mmh. »