Le lendemain, Zarya et Roadhog s'étaient retrouvés non loin de l'entrée avant que Mei ne sorte avec l'autre Junker.

Quelque chose clochait atrocement, et tous les sens de la Russe étaient en éveil. Enfin, elle mit le doigt sur le problème. Non seulement le géant avait passé par-dessus sa salopette crasseuse un immense pull à capuche râpé et orné de badges, mais en plus, il ne sentait plus aussi mauvais. Il sentait toujours l'huile mécanique, l'essence et la sueur, mais plutôt qu'une vieille odeur rance, c'était une odeur fraîche et bien moins puissante. L'odeur de quelqu'un ayant travaillé dans un garage après s'être lavé. Une odeur que Zarya peinait à définir. Quelque chose de viril qui lui rappelait irrésistiblement les hangars à mechas de sa mère-patrie et les techniciens en bleu de travail tâché qui entretenaient sans relâche la dernière ligne de défense entre la Russie et les Omnics.

Elle en fut soudain presque nostalgique.

« On va les perdre. » nota le géant, la sortant de ses souvenirs olfactifs.

Elle acquiesça et ils se mirent en route.

Comment était-il seulement possible que ni Mei ni le Junker amputé ne les remarque, elle n'en avait aucune idée, car entre elle dont les cheveux rose pétant dépassaient d'une bonne tête de la foule et Roadhog qui culminait à plus de deux mètres de haut pour presque autant de large, ils n'étaient pas le moins du monde discrets.

Et pourtant, pendant trois heures, ils les avaient filés, buvant en silence un verre à la terrasse d'un café voisin du tailleur en attendant qu'ils ressortent pour enfin rentrer.

Zarya se sentait tiraillée entre le soulagement qu'il ne soit rien arrivé à son amie et l'immense frustration d'avoir gâché un après-midi en compagnie d'un tel personnage.

Au moins leur affrontement allait-il mettre du piment à sa soirée.

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Mei, sa tenue récupérée chez le tailleur dans un grand sac en papier, le laissa à l'entrée de la base et il se planqua dans un placard à balais un peu plus loin dans le couloir.

Roadie l'avait suivi tout l'après-midi avec la Russe et il n'en pouvait littéralement plus de faire comme s'il n'avait rien remarqué. Il s'était torturé les méninges dans tous les sens pour découvrir quelle pouvait être la menace ayant motivé le geste de son garde du corps, mais rien. Que dalle. Le néant.

Ça ne pouvait quand même pas être le glaçon ? Elle n'était pas exactement gentille, quoique son comportement à son égard semblait récemment fluctuer entre tolérance légère et dégoût profond, mais Roadie ne pouvait pas la prendre pour une menace. Elle était tout petite, toute mignonne avec ses petits poings et ses mines boudeuses, et certainement pas dangereuse... tant qu'elle n'avait pas sa machine à froid et son répugnant Omnic avec elle. Et pourquoi s'être allié à la Russe ? Pourquoi, de tous les gens présent, elle ? La doc semblait bien plus coopérative. Ou la Brit' temporelle. Alors pourquoi la Ruskoff ?

Il entendit enfin leurs pas lourds sur le sol de béton.
« Voilà, Junker. Satisfait ? » demanda la soldate avec son gros accent. Roadie grogna un assentiment.

« Je te retrouve dans une heure pour notre bras de fer. Ne te dégonfle pas, gros tas ! »

Un autre grognement retentit, celui d'un taureau qui se prépare à charger.

Les mains sur la bouche pour se retenir de pousser une petite exclamation excitée, il attendit le bruit de choc de la Russe contre tout objet contre laquelle le coup de Roadhog la projetterait, mais rien ne vint en dehors des pas de la femme s'éloignant.

Après trente secondes d'attente, il jaillit de son placard, seulement pour être cueilli au cou par une poigne énorme.

« Hii... c'est moi, Roadiiie.» suffoqua-t-il à moitié, lui tapotant la main. Le géant le relâcha et il s'effondra à moitié, toussant misérablement.

« Crétin, ne me saute pas dessus comme ça. »

« Pourquoi tu ne lui as pas cassé la gueule ? » demanda-t-il en retour.

« ... »

« Ah ! Bien sûr, tu préfères l'humilier en public ! Excellente idée ! D'ailleurs, j'ai tout prévu et on va se faire des couilles en or ! (Il s'approcha de lui, la main au coin de la bouche comme pour murmurer un secret, mais il ne baissa absolument pas le ton.) Voilà le plan. Tu vas faire semblant d'être plus faiblard que tu ne l'es. Moi, je prends les paris. Plein de paris. Un contre mille, au moins ! Après tu l'affrontes et surtout, tu la démontes. Et j'empoche plein d'argent ! 80% pour moi, 20% pour toi. Génial, non ? » s'enthousiasma-t-il.

Un regard noir des lentilles fumées lui répondit.

« 70/30 ? »

« ... »

« 60/40 ? »

« ... »

« Sérieux mon pote ? Tu veux me tuer ?! OK, mon dernier prix : 50/50 ! »

« ... »

Mako soupira et se mit en route à pas lourds.

« 40/60 ? Vraiment ? Mais t'es complètement fou ! Ça va pas d'être aussi égoïste ! »

Il se lança à sa poursuite, déblatérant sur ce marché injuste.

Ils étaient presque arrivés au réfectoire lorsque la mémoire lui revint.

« Roadie ! Roadie ! Attends ! »

L'intéressé s'arrêta.

« Roadie ! Pourquoi tu m'as suivi ? » demanda-t-il, les sourcils froncés avec inquiétude.

Roadhog soupira, jeta un regard à gauche et à droite, puis d'une main le poussa dans un labo désaffecté. Du coin de l'œil, il remarqua une armoire à produits à l'air prometteur et il se fit une note mentale d'aller la fouiller plus tard.

« Parce que je me doutais que tu avais rencontré un problème lors de ta dernière sortie et que je voulais m'assurer que tout irait bien cette fois. »

« Ohhh ! Tu t'inquiètes pour moi ? C'est adorable, Mako ! »

Une calotte à l'arrière de la tête le fit couiner.

« Aïeuh ! »

« Crétin. C'est mon travail de te protéger. Et si tu es mort, je ne pourrais pas avoir mes 50% de ton trésor. »

Il rit un peu à la remarque de son ami. Secrètement, il espérait que ce n'était pas tout à fait vrai. Et si Roadie ne restait avec lui qu'à cause de son trésor ? Pas parce qu'ils étaient bons ensemble. Pas parce qu'il l'aimait bien. Pas parce que Roadie appréciait sa compagnie autant que lui appréciait la sienne. Il gémit, les lèvres agitées de tics nerveux.

« Hey, boss, ça va ? »

Il releva le nez. Ça faisait un moment que Mako ne l'avait plus appelé comme ça.

Il acquiesça.

« Donc j'ai perdu mon temps à supporter cette Russe pour rien ? »

Il rit à nouveau avec soulagement et tapota le bras de son ami.

« Désolé, camarade. T'as complètement perdu ton temps. »

Sa réponse lui valut une seconde calotte avant de se faire pousser dehors par le géant qui repartit en direction du réfectoire.

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Ils avaient attendu le duel, Roadhog assis impassible à une table au centre du réfectoire, lui s'agitant et gigotant sur sa chaise, se levant, faisant quelques pas, revenant s'avachir sur la chaise avant de ressauter sur ses pieds, etc.

D'abord, il y avait eu le vieux chevalier à rouflaquettes qui était venu s'installer non loin, une bière à la main et l'air faussement désintéressé. Puis, c'était l'Anglaise et le singe qui étaient arrivés, bientôt suivis de la doc. Encore dix minutes avant le duel. Le ninja cybernétique et l'assistante du chevalier d'opérette étaient entrés sans faire mine d'être là pour autre chose que l'affrontement des titans de la base. Deux minutes. L'adversaire de Roadie fit son entrée, Mei dans son ombre.

La géante russe se laissa tomber en face de Mako, un sourire prédateur sur les lèvres.
« Prêt, mon gros ? » demanda-t-elle d'un ton de défi.

Il acquiesça, mais ne fit pas mine de bouger, fixant la grosse horloge accrochée au mur.

Jamieson s'approcha de lui.

« Tu devais pas avoir l'air faible ? »

Il l'ignora.

« OK, tout le monde ! C'est l'heure des paris ! Qui veut parier ? Hein ? Hein ? »

Du coin de l'œil, il remarqua l'Egyptienne qui entrait dans la pièce.

« Hey, patronne, vous voulez ouvrir le bal ? Combien de billets sur la Ru... »

Le regard de la femme lui fit ravaler ses mots, et il se retourna vers le chevalier, qui lui claqua trois pièces dans la main.

« Quoi ? C'est tout ?! Vous pensez pas qu'elle va gagner, votre merco ?! »

L'Allemand rit, d'un rire tonitruant.

« Oh oh oh ! Je sais très exactement ce que vaut Zarya, Junker ! Mais je sais aussi que si tu avais de l'argent, tu ne porterais pas ces nippes. Et quand je parie, j'aime encaisser mes gains, alors je ne parie pas plus que ce que je pense que tu puisses verser. »

Jamie sentit la colère monter en lui. Tirant la langue et sur la paupière inférieure de son œil, il vint coller son visage tout près de celui du guerrier qui, à sa grande satisfaction, se recula un peu avec un air méfiant.

« Hey, le vieux, tu l'as vu ce visage ?! Tu as pas l'impression de l'avoir déjà vu quelque part ?! Genre à la télé ou dans les journaux, ou sur les murs, ou partout ? Ouais, mon pote ! C'est celui de Junkrat ! Le plus grand cambrioleur de la galaxie ! Alors tes petites pièces, pour moi c'est que dalle ! Que dalle ! Des miettes ! Pffft ! »

« M. Fawkes, ça suffit.» le coupa Amari.

Il se retourna vers elle, pantelant de sa tirade.

« On vous tolère ici à cause de vos talents certains pour le crime, mais ne poussez pas le bouchon trop loin. Comme vous venez de le rappeler, vous êtes toujours recherché avec la plus grosse prime jamais vue pour quelqu'un de votre... envergure, et je suis certaine que Winston ou le Dr Ziegler seraient ravis d'avoir quelques fonds supplémentaires pour le fonctionnement de la base. »

Il déglutit.

« Ah... ouais, ouais, désolé. Je vais me taire et m'asseoir là, OK ? » bafouilla-t-il, désignant un siège le plus loin possible de tout le monde.

Il sourit et fit un petit signe de la main à l'Egyptienne, qui le fixa avec un rictus dégoûté. Avec un petit gémissement, il se recentra sur les deux duellistes. Zarya avait dégainé son bras, abattant son coude sur la table, et avec un grondement négligent, Mako vint noyer sa main dans son immense pogne.

Mei s'avança en arbitre, toussota, leva une main comme pour lancer une course, et fixa l'horloge.

« Trois... deux... un... partez ! »

Avec un rugissement, la Russe se mit à pousser de toutes ses forces, mais Roadhog ne bougea pas d'un millimètre. Il ne semblait même pas devoir lutter, mais Jamieson voyait à la discrète crispation de ses épaules que la femme était un réel adversaire pour lui. Pourtant, il ne doutait pas que le géant pouvait la vaincre en un instant s'il le voulait, alors pourquoi ne pas l'avoir déjà fait ?

Lorsque la petite Britannique posa un billet de dix sur la table du côté de la Russe, il comprit.

Il renchérit aussitôt du côté de Roadie, et ce fut le ninja qui ajouta sa mise. Le manège continua pendant une bonne minute durant laquelle les deux adversaires, dont la Russe de plus en plus rouge, ne bougèrent pas.

Finalement, plus personne ne sembla vouloir miser, et il n'osa pas les haranguer à nouveau. Le silence retomba, puis alors que la sueur qui coulait à présent à profusion du front de la Russe dégoulinait sur la table, Mei, puis l'Anglaise, le chevalier, son assistante, et enfin le ninja commencèrent à scander son nom.

Seuls la doc, l'Egyptienne et le singe ne semblaient pas vouloir prendre parti. Dommage. Ça lui aurait fait plus de gains.

« Allez, Roadhog ! Roadhog ! Roadhog ! » Il hurlait à pleins poumons, tentant à lui seul d'égaler en puissance les encouragement des autres.

La main de la femme trembla, s'inclinant un peu, et il crut avoir gagné, mais frappant de son autre main sur la table elle se reprit et cette fois, ce fut Mako qui perdit un peu de terrain. A présent tous les deux tremblaient et suaient, mais aucun ne s'avouait vaincu. Presque deux minutes qu'ils s'affrontaient.

Mako reprit l'avantage et la main de la femme prit de plus en plus sûrement la route de la table.

Elle rugit, lutta de toutes ses forces et parvint à revenir au centre et même à inverser un peu la tendance. Mako gronda tout bas entre deux respirations sifflantes. Ce n'était pas bon, pas bon du tout. Il avait dû se dire la même chose car avec un rugissement de fauve, il mit toute sa force dans la poussée de son bras et le temps sembla se suspendre avant de reprendre brusquement alors qu'il écrasait la main de la femme sur la table.

Hurlant de joie, Jamieson bondit en l'air et se précipita pour aller récupérer ses gains alors que la Russe se relevait, défaite et la main en piteux état, mais il fut arrêté par une main aux ongles rouges sombres.

« Hey ! C'est mon argent. Tu as parié, tu as perdu, c'est le jeu. » protesta-t-il, défiant l'Asiatique qui le regardait avec férocité derrière ses lunettes.

«Non. J'ai perdu et j'ai gagné. J'ai le droit à une part des gains. »

« Quoi ?! »

Elle lui désigna deux billets attachés par un trombone en forme de flocon de neige posés du côté de Mako.

« Tu as parié sur Roadhog ?! »

« Oui. Sur et sur Zarya. J'ai perdu mon investissement sur Zarya, mais j'ai gagné ma part des gains sur M. Rutledge. »

Il jeta un regard à l'intéressé, qui acquiesça.

Merde. Il n'avait rien remarqué. Petite vicieuse.

Il entreprit de faire les comptes, tentant en vain de l'arnaquer de quelques billets, puis le partage fait, il contempla la maigre somme accumulée. Et il allait encore devoir partager ça avec Roadie.

Mauvaise journée.

.

Mei rejoignit Aleksandra vers le bar self-service, où sous les bons soins du Dr Ziegler, elle trempait sa main dans un seau de glace.

« Tiens, c'est pour toi. » déclara-t-elle en glissant ses gains sur la table.

La soldate les fixa sans comprendre.

« J'ai perdu. » nota-t-elle sobrement, visiblement d'humeur noire.

« Oui. J'ai parié sur toi, mais aussi contre toi, et comme à part Fawkes, je suis la seule à l'avoir fait... »

« Tu as parié contre moi ? » demanda Zarya, dépitée.

« Oui, quand je parie, je ne parie jamais sur un seul cheval, et comme vous n'étiez que deux... »

Elle lui jeta un regard blessé.

Mei força un sourire sur ses traits.

« Tu sais que j'ai fait pareil avec M. Wilhelm ? »

Zarya semblait à présent dubitative.

Voyant l'intéressé qui s'approchait pour la féliciter quand même, Mei l'apostropha.

« N'est-ce pas, M. Wilhelm, que j'ai parié sur vous lors de votre duel ? »

« Absolument, Dr Zhou ! Un bien mauvais investissement, puisque je me suis fait laminer. »

Les paroles du vieux guerrier semblèrent rasséréner son amie. Ce n'était pas un manque de confiance en ses capacités face au Junker, juste une manière bien singulière de parier.

Zarya tira donc à elle l'argent et le compta.

« Au moins, je pourrai me payer un coup avec ça . »

« Alors allons-y ! » s'enthousiasma le chevalier.

« Certainement pas ! » intervint Pharah.

Le chevalier fit la moue.

« Si vous voulez faire la fête, faites-le ici. Demain nous avons une mission très importante et il est hors de question que vous ne soyez pas à vos pleines capacités à cause d'une gueule de bois. »

Reinhardt se redressa vaguement, saluant à moitié.

« A vos ordres, Lieutenant. » ronchonna-t-il, avant de se diriger avec dépit vers la desserte largement garnie en boissons non alcoolisées.