Si Reinhardt avait semblé chagriné de l'absence d'alcool fort, cela n'avait absolument pas empêché Lena de s'improviser barmaid à mocktails (1) et une joyeuse ambiance s'était installée. Mais quelque chose n'allait pas. Mei finit pas trouver quoi. On fêtait la défaite de Zarya, mais personne n'avait pensé à féliciter M. Rutledge pour sa victoire.

Les deux Junkers avaient d'ailleurs disparu. Pourtant, ç'aurait dû être l'occasion de faire naître un semblant d'esprit de groupe. Ça pourrait être utile pour le lendemain. Non ?

Après deux longues minutes de débat intérieur, Mei demanda à Mlle Oxton de lui préparer le mélange le plus explosif auquel elle puisse penser et un autre plus doux puis, ses verres à la main, elle partit à leur recherche.

Elle faillit ne pas les voir. Apparemment, Jamieson avait convaincu son ami de laisser de l'eau froide couler sur son bras pour en apaiser les muscles mis à mal et ils s'étaient installés vers un des grands éviers de l'atelier principal.

Il n'y avait pas de porte sur laquelle elle puisse toquer, et de toute manière elle avait les mains prises.

« Hého ? »

Les deux Junkers sursautèrent, Fawkes plus que Rutledge.

« Kek'tu veux ? » demanda le pyromane, visiblement toujours fâché d'avoir dû partager ses gains.

« Vous êtes partis avant que Mlle Oxton ne soit passée derrière le bar et, heu... vous méritez bien un verre pour votre victoire, M. Rutledge. » expliqua-t-elle, tendant la préparation la moins épicée à l'intéressé qui, après un grondement interrogatif, la prit.

« Celui-là est pour vous, Jamieson » ajouta-t-elle en lui tendant l'autre.

Un sourire euphorique remplaça le rictus mauvais de l'homme.

« Yeah ! Cheeeers... Hé attends, tu peux pas trinquer, princesse, t'as pas de verre ! »

Posant si brusquement le verre sur un établi qu'il en renversa une portion généreuse du contenu, le Junker se mit à fouiller partout et revint finalement avec un pot à confiture vide, et d'apparence à peu près propre, dans lequel il renversa la moitié de son verre.

« Voilà ! Cheers ! »

Elle leva son « verre » d'un air dubitatif, regrettant soudain d'avoir demandé à Lena d'ajouter plus de piment dans la boisson. Jamieson l'avala d'un trait, secouant la tête avec un bruit répugnant alors que l'ensemble descendait et que son teint devenait très rouge. Rutledge releva à peine le coin de son masque pour boire une bonne moitié de son verre, et elle se retrouva avec leurs regards concentrés sur elle et son pot à confiture.

Avec un haussement d'épaules, elle en avala une gorgée prudente. Merde ! Léna n'y avait pas été avec le dos de la cuillère. Elle sentit son visage devenir aussi rouge que celui du blondinet, et bientôt le rire hystérique de ce dernier le lui confirma.

Elle allait lui sortir une réplique bien sentie, mais Roadhog la devança, saisissant la tête de son camarade pour la maintenir à dix centimètres du vieux miroir crasseux qui surmontait l'évier.
« Ah ! Aha ! Ahahaha ! Suis tout rouge. Suis tout rouge ! Pourquoi suis tout rouge ?! » paniqua-t-il à moitié.

Avec un soupir lassé et un « Abruti ! » le géant le relâcha, l'envoyant trébucher un peu plus loin.

« C'est le piment. » bafouilla Mei, la lange aussi en feu.

« Le piment ?! C'est du piment qui m'a fait ça ?! Je suis allergique ? »

« Non, c'est juste que ça pique. »

« Ah ! Oh ! Super, parce que j'adore ce truc ! Tu bois pas le tien ? »

Visiblement il était nerveux. Ou heureux, ou juste fou.

Elle lui tendit son « verre » et l'instant d'après, elle voyait avec reconnaissance la mixture disparaître dans le gosier du Junker, qui entama une étrange danse dans l'atelier, agitant les bras et croassant pour tenter de soulager sa gorge en feu tout en riant comme un dément.

Roadhog se racla la gorge.

« Merci, Dr Zhou. »

Elle lui offrit un sourire hésitant.

« Ce n'est rien. Votre performance a été plus que digne d'éloge. »

Une respiration plus profonde du Junker masqué lui répondit. Elle choisit de prendre ça comme une approbation.

Ils contemplèrent en silence Jamieson qui continuait à s'agiter.

S'il se comportait ainsi le lendemain, ç'allait être l'enfer.

« M. Rutledge, vous connaissez M. Fawkes depuis longtemps. Connaîtriez-vous un moyen de, heu... l'aider à se concentrer ? Vous savez, pour qu'il arrête de faire... ce genre de chose. » demanda-t-elle, agitant vaguement la main dans la direction de l'intéressé.

Le géant gronda, la fixant quelques instants.

« Bōbà. » (2)

Elle sentit l'indignation monter en elle à toute vitesse. Sale pervers !
«Comment osez-vous ?! Espèce de... »

« Boba tea. » l'interrompit-il sur le même ton.

« Quelqu'un a dit boba ? » demanda Jamieson, revenant, l'air très intéressé.

Il la fixa avec espoir et elle grogna.

« Pas de boba ? » insista-t-il, l'air misérable.

Il allait vraiment falloir qu'il arrête de dire ça, mais quelque chose lui disait que si elle lui expliquait la signification du mot en chinois, ça n'allait que empirer le problème.

« Non, pas de boba tea .» trancha-t-elle.

Il repartit en marmonnant.

Elle le fixa un instant ou deux, les sourcils froncés.

« Vous êtes sûr que ça va marcher ? »

« Tant qu'il boit. »

S'il avalait le thé aussi vite que le cocktail au piment, ça n'allait pas être très utile.

« Beaucoup de glace. Ça le ralentit. »

Apparemment Rutledge avait anticipé sa question.

Elle acquiesça. Il fallait juste qu'elle trouve du boba tea à Gibraltar. Simple !

Roadhog termina son verre, le lui rendit avec un dernier remerciement puis s'éloigna, l'autre Junker qui la saluait de la main dans son sillage.

Ç'avait été étrange, mais elle avait l'impression d'avoir fait ce qu'il fallait. Satisfaite, elle retourna au réfectoire où se tenait toujours la joyeuse petite fête. Même pas dix minutes s'étaient écoulées.

.

Il n'y avait pas d'enseigne de bubble tea à Gibraltar, mais elle en trouva une à La Línea de la Concepción, la ville juste de l'autre côté de la frontière.

Elle avait été en acheter le matin, équipée d'une glacière pour garder le gros gobelet bien au frais le temps de revenir à la base, où elle l'avait fourré dans le congélateur du réfectoire pour parfaire le tout. Elle s'était ensuite préparée, plus confiante en sa capacité à rester présentable qu'en celle de Fawkes, puis alors que tout le monde commençait à s'agiter, équipant armes et armures, elle se mit au travail. D'abord, s'assurer que le Junker soit propre et sente bon. Heureusement, avec ses produits de douche qu'il avait conservés et un peu d'eau de Cologne empruntée à Reinhardt, ce fut assez vite réglé. Bien qu'après ça, il n'ait de cesse de se renifler bruyamment.

Ensuite, lui faire retirer ses prothèses et mettre les autres, et s'assurer qu'il soit habillé correctement.

Mei ne voulait plus jamais avoir à penser qu'après une demi-douzaine d'essais infructueux, c'est elle qui avait fini par mettre la chemise de l'Australien dans son pantalon. Pantalon qu'elle avait dû d'abord récupérer sur ses chevilles. Finalement, il avait été habillé, et armée d'une bombe de produit coiffant extrafort, d'un escabeau et d'énormément de patience, elle avait entrepris de le coiffer afin d'imiter la coupe gominée de Zoubarev. Ça lui donnait l'air encore plus émacié, mais elle n'y pouvait rien. Ils donneraient juste l'étrange impression que Mme Sanada avait volé quinze kilos à son mari. Elle jugea le Junker fin prêt deux minutes avant le départ de la navette. Juste le temps de récupérer la glacière et le boba tea à moitié congelé pendant qu'il titubait en direction du transport.

Elle le lui donna dès qu'ils eurent atteint l'altitude de croisière, et elle douta avoir jamais vu un air si heureux sur un visage humain.

Mais le sourire béat de l'homme ne l'aidait pas à se détendre. Elle se sentait atrocement démunie dans sa petite robe noire, avec sa pochette du même rouge que ses ongles et ses escarpins vernis au milieu de tous ces guerriers en armures râpées.

Rutledge n'avait pas menti et, à part quelques petites exclamations de bonheur et autant de bruits de déglutition, Jamieson se tint tranquille durant tout le trajet jusqu'à l'aéroport de Milan, tandis qu'elle commençait à s'agiter nerveusement. Là, une limousine et une fourgonnette blindée les attendaient. A partir de maintenant, elle serait seule avec Fawkes. La pression monta encore d'un cran.

Le Junker se dirigea d'une démarche autant sautillante que titubante vers la limousine et elle allait le suivre, lorsque la main gantée de métal de Pharah se posa sur son épaule.

« Vous avez bien le plan en tête ? »

Elle acquiesça, mais la militaire l'encouragea à le réciter d'un signe de tête.

« Je fais rentrer M. Fawkes dans le Palazzo, je prétexte avoir oublié ma pochette dans la limousine pour ressortir, et la limousine me ramène ici avant que tout ait commencé. »

L'Egyptienne approuva, et soudain Mei se demanda pourquoi elle avait acheté une pochette, puisqu'elle allait devoir la laisser dans la limousine.

Elle n'en avait aucune idée.

Avec un soupir, elle rejoignit Fawkes qui, à moitié vautré sur le toit du véhicule, agitait la main en direction de Rutledge qui embarquait avec les autres combattants dans la fourgonnette, dont les essieux protestèrent face à tant de poids conjugué.

« Allez, on y va ! » l'encouragea-t-elle, le poussant pour qu'il monte.

Avec quelques petits rires aigrelets, il obtempéra.

Ils durent toutefois attendre un bon quart d'heure sur le tarmac déserté qu'une Lena Oxton, qui n'était pas partie avec les autres, arrive en courant, en sueur et essoufflée, pour lui tendre un petit carton d'invitation à lettres dorées avant de repartir dans un éclat bleu.

Heureusement, le boba tea n'avait pas encore complètement décongelé et avait gardé le Junker, qui semblait aimer en sucer les perles, occupé.

Le chauffeur avec casquette démarra enfin la voiture en silence.

Durant les vingt minutes que dura le voyage, Mei eut plus que le temps de sentir la boule au creux de son ventre grossir.

« Hey, flocon de neige. T'en fais pas ! Suis un professionnel, tout ira bien ! » lui lança-t-il en siphonnant les dernières gouttes de thé.

Elle allait lui faire remarquer qu'il était un professionnel du crime et de la démolition, pas de l'infiltration, mais elle se ravisa. Ça n'apporterait rien.

La limousine s'arrêta finalement devant un haut portail s'ouvrant sur une cour pavée menant à un grand bâtiment de style classique.

Elle dut empêcher Fawkes de jaillir de la voiture avant même que le chauffeur ait eu le temps de venir leur ouvrir la porte.

Elle sortit, tâchant d'être aussi gracieuse que possible, tandis que Fawkes, qui l'avait suivie, se dépliait comme un diable sortant de sa boîte.

Il fit un pas, puis deux, boitant encore plus que d'habitude.

Elle se précipita, lui saisissant le coude et tirant un coup sec dessus, ce qui le fit glapir.

« Vous voulez nous faire repérer ou quoi ? Arrêtez de faire le clown ! »

Les portières de la limousine claquèrent derrière elle et le véhicule s'éloigna.

« J'fais pas exprès. Ces foutues prothèses pèsent plus qu'un kangourou mort ! »

Logique, puisqu'il les avait bourrées d'explosifs.

« Très bien. Donnez moi votre main, voilà. Appuyez-vous sur moi et tâchez de donner l'impression que tout est parfaitement normal. Maintenant, silence ! »

Il opina et elle ne put retenir un grincement de dents lorsqu'il transféra une part non négligeable de son poids sur elle. Il fallait donner l'impression d'un couple traversant tranquillement la cour, pas d'une climatologue terrifiée portant à moitié un pyromane doublement amputé.

La route jusqu'au grand escalier de marbre et au portier en livrée lui parut infinie, mais ils y furent finalement, et elle força un sourire joyeux sur ses lèvres.

L'homme en uniforme se tourna vers Jamieson, dont les doigts ne cessaient de s'agiter sur son bras.
« Bonsoir, Monsieur... ? »

Fawkes allait répondre, mais elle lui secoua le bras et il referma la bouche.

Elle tendit le carton d'invitation avec un sourire qu'elle espérait détendu.
L'homme les observa d'un œil critique, vérifia les informations sur le carton et le lui rendit.

« Bienvenu au Palazzo Bianco et excellente soirée, M. Zoubarev, Mme Sanada. »

Elle acquiesça et tira le Junker à l'intérieur avant qu'il n'ait le temps de faire quelque chose de stupide.

Maintenant, prétexter avoir oublié sa pochette... pochette qu'elle portait à l'épaule. Idiote ! Crétine ! Elle se força à se calmer et à réfléchir. Elle pouvait prétexter avoir oublié autre chose, mais quoi ?
Ses lunettes ? Certainement pas, Mme Sanada n'en portaient pas, d'où les lentilles qui lui grattaient vaguement les yeux. Son rouge à lèvres ? Ridicule.

Mais pourquoi argumenter ? Mme Sanada ne devait pas être le genre de femme à argumenter. Elle avait oublié quelque chose, point.

Elle lâcha le bras de Fawkes, qui s'appuya lourdement contre le mur.

« Vous allez vous débrouiller à partir d'ici ? »

« Nickel, princesse, t'en fais pas ! »

Il fit un pas en avant et faillit tomber face la première sur le marbre immaculé de l'entrée.

« C'est ça, oui ! »

Il n'arriverait jamais à destination sans se faire repérer dans de telles conditions.

Elle tenta de se rassurer. Elle aurait toujours pleinement le temps de sortir pendant qu'il installait ses explosifs.

« Vous savez où vous devez aller ? »

Il opina, lui désignant du menton un couloir.

« Alors on y va. »

« Mais... !? »

« Pas de mais. Appuyez-vous sur moi, on y va ! » grogna-t-elle, concentrée sur son objectif qui se trouvait de l'autre côté d'un vaste hall plein de convives.

Il lui sembla que la bonne main du Junker serrait un peu son bras en un geste d'affection, mais elle l'ignora. Elle avait d'autres chats à fouetter, comme le couple relativement âgé qui s'approchait avec l'air de vouloir leur parler.

Elle parvint finalement à esquiver en faisant mine de se diriger vers un étrange duo planté un peu plus loin - un géant d'ébène et une grande rousse très maigre avec une tête de fouine - mais Jamieson leur fit tout de même coucou de la main. Elle tira sur son bras. Les milliardaires russes ne faisaient pas coucou de la main à de riches et puissants vieillards.

Ils atteignirent le couloir aux moulures dorées et tableaux de maîtres, un peu moins peuplé.

« Et maintenant ? » grommela-t-elle.

« Par là ! »

Il lui désigna un escalier descendant à l'étage inférieur.

Un autre couloir tout aussi richement décoré que le premier, mais totalement désert les attendait.

Le Junker l'emmena jusqu'au bout, puis s'arrêta, visiblement hésitant.

Elle devrait déjà être loin.

« C'est par où ? » siffla-t-elle.

« Hé... heuuu... Attends, c'est pas facile, faut que je me rappelle... »

« Jamieson ! »

« Ah ! Je me souviens ! Par là ! »

Il la poussa vers une porte menant à un couloir de maintenance sans aucun ornement qui leur permit d'accéder aux sous-sols d'une autre aile du bâtiment, à la décoration tout en bois précieux et marqueterie fine.

Le Junker partit à droite, puis après dix mètres se figea, regardant de l'autre côté d'un air hésitant tout en se mordillant les lèvres.

« Jamieson ?! »
« Attends, attends... ça va revenir... ça va revenir... » marmonna-t-il.

Son cœur fit une embardée alors que des pas résonnaient sur le parquet impeccablement ciré.

« Jamieson ! » paniqua-t-elle a mi-voix.

Trop tard : dans cinq secondes, ils seraient découverts.

Elle fit la seule chose qui lui venait à l'esprit. Le genre de truc que faisait tout le temps James Bond.

Tirant le Junker qui couina de surprise, elle se plaqua dos au mur et, l'enlaçant, le tira vers le bas, posant sa bouche sur la sienne.

Il se débattit, envoyant la prothèses de bras bourrée d'explosifs buter douloureusement dans ses côtes.

« Faites semblant ! Maintenant ! » siffla-t-elle alors que du coin de l'œil, elle voyait la silhouette sombre d'un homme en costard.

Il dut comprendre sa manœuvre, car il arrêta instantanément de lutter, s'appuyant lourdement contre le mur derrière elle de ses deux mains posées de chaque côté de sa tête et plaquant presque agressivement ses lèvres contre les siennes.

Du coin de l'œil, elle vit l'homme se figer et porter la main à son oreille. De tout les gens qu'ils pouvaient croiser, il fallait qu'ils tombent sur un membre du service de sécurité.

« QG, ici Johnson. J'ai deux invités dans le secteur 43. »

Il parlait anglais, donc ce n'étaient pas un obscur service de sécurité local - qui aurait parlé italien -, mais bien une force sans doute internationale qui avait été embauchée pour l'événement. Mauvais.

« Qu'est ce qu'ils font ? Heu... (Jamesion qui s'était figé, écoutant aussi, se remit à son imitation) Ils s'embrassent... je crois... » nota l'homme en s'approchant.

Elle détestait d'avance ce qu'elle allait faire, mais elle saisit la bonne main du Junker et la posa sur sa poitrine. Il se figea un quart de seconde puis, avec un petit ricanement étouffé qui résonna dans sa bouche, se mit à la pétrir.

Elle en eut la chair de poule. Chair de poule qui augmenta encore quand le Junker décida que faire semblant ne suffisait plus et qu'il y mit la langue.

Le garde s'approchait toujours. Et elle se fit violence pour ne pas mordre.

Elle avait l'impression d'avoir une grosse grenouille gluante dans la bouche. Une grosse grenouille gluante et répugnante... qui avait un goût de thé et de pêche. Elle s'était attendue à une haleine fétide. Après tout, ce n'était pas comme si Fawkes avait une hygiène buccale ou globale irréprochable, mais il sentait simplement le bubble tea. Elle en fut immensément soulagée. Elle n'était pas certaine qu'elle aurait pu supporter une haleine vomi-nourriture en décomposition.

« Non, laissez tombez, ils sont occupés... du genre vraiment occupés. » marmonna le garde dans son oreillette. Elle l'avait presque oublié celui-là.

« Hey, Monsieur, Madame ! »

Jamieson lâcha son sein pour agiter la main dans sa direction, comme s'il le chassait.

L'homme soupira.

« Vous n'êtes pas censés être là. C'est une zone d'accès restreint ici.» tenta-t-il.

Pour toute réponse, Jamesion l'embrassa encore plus goulûment et, pour faire bonne mesure, elle s'accrocha un peu plus à son cou.

« Bon, heu... Je repasse dans deux minutes... Faites en sorte de ne plus être là. OK ? »

L'homme hésita encore une ou deux secondes, puis s'éloigna.

Dès qu'il eut tourné au coin, le Junker s'écarta d'elle, s'essuyant frénétiquement la langue sur la manche de son costard de grand prix. Quel goujat ! Ce n'était pas elle qui avait mis la langue !

« Baaaar làààà ! » baragouina-t-il, léchant toujours sa manche, désignant la direction opposée à celle prise par l'homme. Avec un grognement agacé, elle lui saisit le bras et le traîna dans cette direction.

« C'est bon, arrêtez de faire ça, je ne suis pas pestiférée ! » grogna-t-elle, alors qu'il continuait à s'essuyer la bouche.

Il poursuivit néanmoins un peu, pour finalement arrêter alors qu'ils arrivaient devaient une porte d'aspect tout à fait banal.

Elle était fermée à clé, mais c'était une vieille serrure à cylindre, et il ne fallut qu'une tige d'acier sortie de Dieu sait où et un bon coup de poignet au Junker pour l'ouvrir.

Il se dirigea en claudiquant vers le mur du fond, qu'il se mit à tâter presque avec amour.

«Oui... oui, c'est parfait, c'est là... Parfait. »

« Vous êtes sûr que c'est la bonne pièce ? »

« Pour qui tu me prends ?! »
Elle lui jeta un regard lourd de sens.

« Oui, je suis sûr ! » répliqua-t-il.

« Bon alors vous n'avez plus besoin de moi. » soupira-t-elle, pressée de ressortir de là.

Il acquiesça, à nouveau concentré sur le mur.

Elle passa la tête par la porte, regardant à gauche et à droite avant de battre précipitamment en retraite. Le garde était de retour.

Elle ferma la porte autant que possible, espérant qu'il ne remarquerait rien.

Un grincement de dents sonore vint du fond de la pièce et elle se retourna, outrée, pour découvrir le Junker assis par terre, occupé à retirer sa prothèse de jambe.

Voyant qu'elle était toujours là, il lui fit signe de partir de la main, et elle lui répondit qu'elle ne pouvait pas d'un geste exaspéré.

Elle compta trente secondes et jeta un œil. Le garde tournait au coin.

Elle se retourna pour signaler à Fawkes qu'elle allait le laisser, seulement pour le découvrir assis par terre, occupé à littéralement scotcher à grand renfort de duct tape les prothèses contre le mur.

« Vous foutez quoi ? » demanda-t-elle tout bas.

« Et toi ? T'es encore là ?! » répondit-il sur le même ton.

« Oui ! Mais vous foutez quoi ?! » gronda-t-elle, s'approchant de lui.

« Je vais faire sauter ce mur. »

« Avec vos prothèses ?! »

« Non, avec les explosifs qu'y a dedans . »

« Et vous allez ressortir comment de là, sans elles ?! » murmura-t-elle, désignant furieusement les répliques de membres accrochées au mur.

Le Junker allait rétorquer, mais il se tut, referma lentement la bouche, et baissa le nez.

Elle grogna. Cette mission était une catastrophe. Une vraie débâcle.

Il releva le nez, un sourire tordu aux lèvres.

« Je vais trouver, t'en fais pas! Allez vas-t-en ! »

Elle avait vu comment il se débrouillait sans ses prothèses.
« C'est ça, oui. Vous allez vous faire exploser plutôt. »

Le Junker eut un petit rire.

Elle se frotta les tempes. Elle devrait déjà être dans la limousine, en route pour l'aéroport.

« Bon, branchez votre machin, qu'on puisse foutre le camp, je n'ai pas envie de m'éterniser ici. »

Il lui jeta un regard plein de... de quoi ? De reconnaissance ? De gratitude ?

Elle détourna les yeux, mâchouillant inconsciemment pour tenter de se débarrasser de l'arôme de pêche qui s'éternisait dans sa bouche.

Le Junker trifouilla encore un peu ses explosifs, puis lui signala qu'il avait fini, et elle l'aida à se relever, reconnaissante qu'il soit cette fois habillé. Et ils s'éloignèrent, Jamieson, son bras passé sur ses épaules, se servant littéralement d'elle comme d'une béquille vivante.

Ils sortirent dans le couloir et il l'arrêta, sortant de sa poche un détonateur.

« On est encore trop près ! » protesta-t-elle.

Il y avait une lueur malsaine dans son regard alors qu'il fixait avec attention le cadran de la montre, sur laquelle l'aiguille des secondes progressait irrémédiablement. La même lueur qu'elle y avait vu lorsque Talon avait attaqué la base et qu'il chassait la hackeuse.

Il hocha négativement la tête.

« Les murs sont trop épais, le signal ne passerait pas, princesse. On est en sécurité ici. Je sais ce que je fais. » siffla-t-il, un peu trop joyeux à son goût, .

Il la fixa, un sourire découvrant ses dents jaunes et des étoiles plein les yeux, ricana deux fois alors que l'aiguille arrivait sur le douze, et appuya sur le bouton du détonateur. Elle n'eut que le temps de se plaquer contre le mur à côté de la porte.

Et le monde explosa.


(1) Mocktails : cocktails sans alcool.

(2) En chinois, bōbà signifie perle de tapioca mais c'est surtout l'argot pour « gros seins ».