Les Junkers étaient partis, mais pas les deux mystérieux soldats masqués dont elle avait d'ailleurs vite découvert l'identité.
D'abord, ç'avait été celui qui se faisait appeler Soldat 76. Elle l'avait surpris au détour d'un couloir, contemplant songeusement un tableau grandeur nature du dernier commandant des opérations d'Overwatch : Jack Morrison. Et là, toutes les pièces s'étaient parfaitement emboîtées ensemble. L'attitude étrange de tous les anciens de l'organisation à son égard - Reinhardt en tête -, ce sentiment étrange de familiarité, les hésitations de Pharah lorsqu'elle avait fait les présentations, l'étrange facilité avec lequel l'homme allait et venait dans la base...
« Commandant Morrison ?! »
Il s'était tendu comme une bête acculée.
« Jack Morrison est mort. Je suis le Soldat 76. » avait-il répondu froidement.
Elle pouvait comprendre. En quelque sorte. Revenir d'entre les morts n'était pas chose facile.
« Mais vous étiez Jack Morrison avant. On s'est rencontrés une fois, au grand colloque d'Overwatch, il y a... euh... douze ans, je crois. »
Il n'avait pas réagi, continuant à fixer son portrait à l'air si jeune.
« Ce n'est pas grave... » avait-elle maugrée tout en reprenant son chemin.
« Je me souviens parfaitement de vous, Dr Zhou. Vous aviez animé une conférence tout à fait passionnante sur l'importance des courants marins pour la stabilité climatique mondiale. »
« Vous vous en souvenez ? Vous vous souvenez de moi ? Vous m'avez écoutée ?! »
« Je m'occupais plus des forces armées de notre organisation, mais j'ai toujours gardé un œil sur les recherches effectuées par nos scientifiques. Et les vôtres ne faisaient pas exception. Vous aviez prédit avec exactitudes des catastrophes qui se sont effectivement produites malgré tout ce que pouvaient assurer vos pairs. »
Elle baissa le nez.
« Comme l'ouragan Jim. » souffla-t-elle.
« Oui. Jim, et Lizzy, et Jackson, et Oroko. Et les tsunamis de 2068 et de 2071. Si à l'époque j'avais fait plus qu'écouter vos conférences, des milliers de vies auraient pu être sauvées. » soupira-t-il, sinistre.
« Mais ce n'était pas de votre ressort. Comme vous l'avez dit, vous étiez responsable des forces armées, pas des scientifiques et des projets de recherche. »
« Mais j'aurais dû faire plus... tellement plus... Jack Morrison a trahi tout le monde. »
« C'est pour ça que vous voulez qu'on vous appelle Soldat 76 ? »
Pour la première fois, il l'avait fixée en face et elle avait été transpercée par la force du regard qu'elle devinait derrière la visière.
« Oui. Le monde n'a plus besoin de héros flamboyants. Il a besoin de soldats. De soldats de l'ombre. »
Il l'avait fixé, puis avait tourné les talons.
« Et vous, de quoi avez-vous besoin ? »
S'il avait entendu sa question, il n'en montra rien.
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L'identité de la femme qui se faisait appeler Shrike fut un peu plus complexe à découvrir. Elle avait deviné depuis longtemps que c'était aussi une ancienne d'Overwatch, mais si elle l'avait rencontrée auparavant, elle ne s'en souvenait pas. Elle n'avait jamais passé beaucoup de temps avec les soldats du temps de la gloire d'Overwatch et n'en connaissait qu'une poignée, de vue, et de noms encore moins.
Pourtant, un jour, elle la surprit en pleine dispute à mi-voix avec le lieutenant Amari, et si elle ne comprit pas le sujet de la brouille, elle saisit au vol le mot habibi. Ce n'était pas de l'anglais, elle en était certaine, et à force de le tourner et de le retourner dans sa tête, elle avait fini, de guerre lasse, par demander à Athena une traduction. Apparemment, cela signifiait « mon amour » - dans le sens le plus profond du terme - dans différents dialectes arabes. De ce simple mot, Mei avait échafaudé une théorie.
Shrike avait selon toute vraisemblance à peu près le même âge que Morrison ou Reinhardt, et elle doutait fortement que le lieutenant Amari soit du genre à se laisser appeler ainsi par une ancienne petite amie - pour peu qu'elle fût intéressée par les femmes. Donc, leur lien était autre. Elle savait aussi que tout comme Brigitte avait à moitié grandi sur les bases d'Overwatch, Pharah avait passé le plus clair de son enfance à sauter sur les genoux des membres fondateurs de l'organisation. Membres du type Reinhardt ou Morrison, justement. D'ailleurs, plus d'une fois le chevalier avait fait des remarques sur l'enfance de Pharah, parlant de sa passion des arts martiaux ou de son sale caractère d'alors - caractère qu'elle n'avait pas le moins du monde perdu, selon lui. Pharah n'avait jamais parlé de sa vie privée ou de son passé, mais avec les indices rassemblés, Mei en était venue à soupçonner que Shrike soit sa mère. Et à partir de là, elle n'avait eu qu'à consulter les archives d'Overwatch, auxquelles Winston lui avait donné accès à son arrivée pour qu'elle puisse combler le trou de neuf ans de sa cryostase.
Il y avait eu deux Amari au service d'Overwatch : le capitaine Ana Amari, officiellement tuée sur le terrain quelque temps avant la dissolution de l'organisation, et le lieutenant Fareeha Amari, qui avait repris le commandement stratégique et militaire d'Overwatch à sa reformation, quelques mois auparavant.
Elle n'avait pas osé aller demander confirmation auprès de l'une ou de l'autre, mais à chaque fois qu'elle voyait les deux femmes ensemble, ses certitudes se renforçaient.
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Les jours étaient rapidement devenus des semaines, puis des mois, et il n'y avait pas que ses certitudes qui se renforçaient. Sous la houlette sévère de Zarya et de Pharah principalement, mais aussi de manière plus occasionnelle avec les autres membres d'Overwatch, la force et l'endurance explosive de Mei s'étaient développées presque autant que ses capacités de combat, qui passèrent de quais nulle à acceptable. Pharah, bien consciente qu'avec sa carrure, elle n'était pas conçue pour le combat rapproché, avait bien essayé de lui apprendre à utiliser une arme à feu, mais les détonations la terrifiaient toujours autant, et elle était incapable de garder les yeux ouverts. Ce qui n'était pas optimal pour viser. Donc Pharah avait trouvé une solution alternative. Elle aimait la neige, et savait instinctivement se servir de la glace comme d'une arme, alors elles deviendraient ses armes.
Sur les ordres du Lieutenant, Winston l'aida à créer d'après son prototype une version aboutie de son pistolet endothermique et elle se mit à s'entraîner avec ça.
Bloc de glace, pic de glace, mur de glace, blizzard. Elle apprit à tous les utiliser à son avantage. Comme elle l'avait déjà fait instinctivement. Pharah lui fit faire un nombre incalculables de simulations de combat. En solo, en duo, en groupe. Elle avait arrêté de compter à cent trente-six.
Et un jour, la militaire avait jugé qu'elle était prête à vraiment intégrer le service actif. Qu'elle n'était plus une menace ou un fardeau pour les autres, et pouvait donc aller sur le terrain.
Mei devait le reconnaître : Pharah, méritait bien son statut de commandante de l'organisation, malgré son offre de rendre le poste à Jack Morrison - offre que le soldat avait refusé, malgré le besoin quasi viscéral de commander qu'elle devinait chez lui.
Plutôt que de l'envoyer sur la première opération venue, l'Egyptienne se servit de ses compétences au mieux. La première mission de Mei fut donc d'aller assister des pompiers sud-américains totalement dépassés par un gigantesque feu de forêt, que des vents tempétueux et imprévisibles poussaient dans toutes les directions.
Elle avait observé l'incendie depuis un hélicoptère. Avait suivi à la jumelle le vent et les nuages. Avait étudié les scans satellitaires, et avait écouté son instinct. Il n'y avait rien de scientifique dans sa démarche, mais elle avait pu prévoir les grandes lignes de l'incompréhensible mouvement du vent qui poussait les flammes. Avec ses indications, les soldats du feu avaient vaincu après une lutte de trois jours, mettant fin à une bataille de presque deux semaines contre l'incendie.
Sa seconde mission avait été la simple remise en service d'un petit poste météorologique automatique canadien ayant fait partie du vaste réseau autrefois entretenu par Overwatch, et dont l'Ecopoint Antarctica avait aussi fait partie.
Il y avait encore eu une mission humanitaire de grande ampleur qui avait impliqué presque tout le monde en Asie du Sud-Est pour aider les populations sinistrées par une crue hors norme, quelques autres stations automatiques à remettre en état, deux attaques de Talon à déjouer, une étude conjointe avec le Fonds de protection des océans sur l'évolution du Gulf stream, et une poignée d'autres missions tournant autour du climat et de ses ratés.
Mei était à l'aise dans ce rôle. Elle faisait ce qu'elle savait faire de mieux et ce qu'elle aimait le plus faire, et elle se sentait enfin à nouveau utile pour le monde.
Son seul regret était sans doute que la plupart du temps, elle était envoyée seule pour apporter son aide sur place. Pas besoin de combattants pour calculer la trajectoire d'une tornade ou réparer un collecteur pluvial.
Le fait de travailler lui avait fait du bien. La culpabilité qu'elle ressentait depuis son réveil en Antarctique s'était un peu tarie, mais le froid et les cauchemars ne l'avaient pas abandonnée et elle avait perdu le compte du nombre de nuits passées à se tourner et à se retourner en vain dans son lit.
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Le lendemain d'une mission de routine sur la petite flotte de stations météo qu'elle entretenait à présent, elle s'était retrouvée, à peine son petit-déjeuner entamé, avec une Zarya terriblement sérieuse assise devant elle.
« Salut. Je peux t'aider ? » avait-elle demandé, se demandant si elle allait devoir engloutir en vitesse ses céréales et son thé brûlant.
« Oui. »
Voyant que rien ne venait, elle lui fit signe de poursuivre.
« Un satellite a détecté quelque chose d'étrange en Sibérie. »
La guerrière devait bien se rendre compte qu'elle avait besoin de plus d'informations que ça, non ?
« Quelque chose... d'étrange ? » l'encouragea-t-elle.
« Un inexplicable réchauffement localisé . »
« Réchauffement ? »
« Oui, une zone d'environ deux kilomètres carrés qui est plus chaude de quatre degrés que le reste de la toundra. »
« C'est peu, deux kilomètres carrés, et il y a des sources chaudes en Sibérie. »
Zarya lui jeta un regard terrible, comme si elle venait de personnellement l'insulter.
« Je le sais, je viens de là-bas ! »
« Alors qu'est-ce qui te fait croire que ce n'est pas normal ? »
« Parce que c'est INEXPLICABLE ! Les scientifiques de mon pays ne sont pas idiots, et les zones d'activité volcanique sont connues depuis longtemps. »
« Donc ce n'est pas une source chaude. »
« Non, et les autorités veulent s'assurer qu'il ne s'agit pas d'un phénomène omnic. »
« Qu'est ce que les omnics auraient à faire là-dedans? »
« La zone n'est pas sur la zone de combat, mais à peine à une vingtaine de kilomètres de là, dans le périmètre évacué. »
« Oh... »
« Et les observations radar ou satellite n'ont rien donné. »
« Donc ils veulent envoyer des gens sur place. La Russie n'a pas de climatologue? »
« Pas qui sachent se débrouiller en territoire ennemi. Je nous ai portées volontaires. »
« Tu as quoi ? C'est gentil de demander avant ! » s'offusqua-t-elle.
« Tu refuses ? » demanda l'haltérophile, l'air infiniment déçu.
Elle soupira.
« Je n'ai pas dit ça, Zarya, mais la moindre des choses, c'est de demander avant de porter quelqu'un volontaire pour ce genre de mission ! D'ailleurs, qu'en dit Pharah ? »
« On a son feu vert. »
Fabuleux. Elle était littéralement désignée volontaire pour aller enquêter sur un mystérieux phénomène climatologique presque en zone de guerre et personne n'y voyait rien à redire.
Son expression avait dû trahir ses sentiments, car Zarya, l'air mal à l'aise, posa une main apaisante sur son bras.
« Tout ira bien, Mei. Je connais la région et la situation. Il n'y a que très peu de chances qu'on croise des omnics si loin derrière la zone de front. »
« Mais vous avez quand même préféré évacuer la zone. » nota-t-elle.
« Bien sûr. C'est une guerre d'usure. Qui peut vivre dans de telles conditions pendant des mois ou des années ? »
Elle acquiesça. Il n'était en effet que logique d'évacuer les populations civiles dans le calme si cela était possible.
« Bon, on est censées partir quand ? »
« Quand tu le désires. C'est toi la responsable de mission. »
Mei leva un sourcil. Et en plus elle allait devoir endosser la responsabilité de tout ce cirque !
Au moins, il n'y aurait qu'elle et Zarya, et s'il y avait bien une chose dont elle était certaine, c'était de la capacité de la guerrière à se défendre toute seule.
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Heureusement, Mei était du genre à faire les choses dans les règles.
Sans doute était-elle même un peu trop procédurière, mais elle n'allait certainement pas s'en blâmer alors que, assise devant le grand bureau de Pharah, elle écoutait cette dernière lui résumer les objectifs, les contraintes et autres variables de la mission.
Zarya ne lui avait pas tout dit. En fait, elle lui avait presque menti. Elles ne seraient pas que toutes les deux, car si le gouvernement russe était ravi d'avoir l'expertise d'une climatologue renommée, il ne semblait pas prêt à avoir une confiance aveugle en ses rapports. Elles seraient donc accompagnées de deux scientifiques russes - un autre climatologue et une biologiste spécialisée dans l'écosystème local – et, parce qu'ils seraient si près de la ligne de front, une escorte motorisée de quatre hommes les escorterait.
Elle n'allait certainement pas protester face à ce luxe de précautions, même si cela ferait d'elle la seule non-russophone du groupe.
Pharah avait réussi à négocier que ce soit elle qui prenne la tête du groupe. Ce serait donc à elle de décider de toutes les démarches nécessaires à l'accomplissement de la mission. Elle lui avait également décroché un joli budget, qui leur permettrait notamment de se procurer du matériel scientifique afin de mener des analyses directement sur le terrain, ce qui était une bonne nouvelle, car Mei ne se sentait pas trop d'humeur à parcourir à plusieurs reprises les presque six cents kilomètres séparant le coin de taïga concerné de la ville équipée d'un laboratoire digne de ce nom la plus proche.
La Russie n'avait eu que deux exigences absolues : elle devrait partager l'intégralité de ses découvertes, suppositions, recherches et conclusions avec leurs deux envoyés, et sa mission se bornerait à découvrir la cause de cette anomalie. Ses suggestions étaient les bienvenues, mais il n'était pas de son ressort de résoudre le problème. Ne voyant guère que reprocher à ces demandes, elle avait accepté, et pris contact avec le Dr Nikolei, son homologue russe, afin de dresser une liste de matériel que l'homme pourrait commencer à réunir en attendant leur arrivée à Moscou quelques jours plus tard.
