Si en plein novembre, Gibraltar affichait sans peine doux vingt degrés, Moscou était couvert d'une fine pellicule de givre. Juste de quoi décorer les pavés. Mais ni Mei ni Zarya ne s'y laissèrent prendre. Le climat de la capitale était doux. La toundra ne serait pas si clémente et le thermomètre descendrait bien en dessous du zéro. Zarya avait ressorti son manteau doublé de peau et sa chapka, et Mei était presque sûre qui si elle n'avait pas eu son énorme canon dans le dos, et des lunettes tactiques sur le nez, plus d'un touriste lui aurait demandé une photo avec elle.

Elle aurait d'ailleurs pensé qu'avec sa tête, personne ne la prendrait pour une locale, mais si personne n'osa embêter Zarya, apparemment, trois couples trouvèrent indispensable de lui demander de poser avec eux, qualifiant sa tenue arctique high-tech blanche et bleue flambant neuve de « très folklorique ». En quoi des vêtements conçus pour les températures extrêmes étaient folkloriques elle l'ignorait, mais Zarya lui avait suggéré que ce devaient être les broderies sur les gants. Sa seule frivolité et son petit plaisir. Des motifs chinois traditionnels en lieu et place des initiales traditionnellement brodées pour éviter la confusion d'équipement lors des missions.

Elle avait accepté, posant un peu maladroitement avec des touristes ravis qui l'avaient encore félicitée pour l'authenticité de son costume - quoiqu'ils entendent par là.

Et finalement, elles étaient arrivées à destination. Un immeuble de bureaux quelconque non loin de la place Rouge.

C'est dans une des salles de réunion anonyme à un étage anonyme de cet immeuble qu'elles firent la rencontre du reste de l'équipe et, si Mei avait trouvé que l'accent de Zarya était lourd, elle découvrait à présent que la mercenaire était un modèle d'anglophonie dans le genre.

Si le Dr Nikolei et le Dr Iourlov parlaient un anglais compréhensible, le sergent Poda et ses trois hommes baragouinaient un truc qu'ils appelaient de l'anglais, mais qui à l'évidence n'en était pas. Heureusement, Zarya et les deux scientifiques étaient là pour jouer les traducteurs, et a priori, elle n'aurait rien de trop complexe à échanger avec eux.

Oleg Nikolei - son homologue - était un homme massif dans la trentaine, arborant une moustache tout droit sortie des plus belles années disco du siècle passé. Iourlov, quant à elle, ressemblait davantage à une ballerine du Bolchoï qu'à une biologiste habituée à arpenter la toundra. Grande, fine, avec des pommettes hautes et de grands yeux clairs, tout en elle respirait la grâce et l'élégance. Élégance à laquelle n'échappaient ni ses ongles parfaitement entretenus, ni sa longue queue de cheval blonde, ni son élégant manteau de tweed noir. Elle était belle et aérienne, et lorsqu'elle se leva pour venir lui serrer la main, Mei se sentit comme une grosse oie à côté d'une cigogne. Pourtant, le sourire chaleureux et la poignée de main ferme mais amicale de la biologiste eurent tôt fait de dissiper sa gêne. Vassa Iourlov était aussi belle que gentille, et si Mei ne pouvait s'empêcher d'être un peu jalouse, elle ne pouvait qu'apprécier la femme qui semblait avoir autant d'esprit que de tout le reste.

Le sergent Poda était... inconsistant. C'était le seul terme dont elle pouvait le qualifier. Jeune, presque frêle - bien que toujours plus grand qu'elle d'une bonne tête -, il semblait tout juste sorti de son service militaire et exsudait littéralement un charisme négatif. Charisme d'autant plus faible que ses trois hommes étaient des montagnes de muscles couvertes de cicatrices et affichant cette même décontraction nonchalante de guerriers à qui on ne la fait pas que Zarya. Comment un gringalet comme lui avait pu finir officier d'hommes comme eux, Mei n'en savait rien, et elle s'en fichait.

Sa seule inquiétude était de savoir s'il serait capable de se faire obéir des brutes ou si elle devrait trouver un moyen de le faire elle-même. En envoyant Zarya leur crier dessus, par exemple...

Nikolei les avaient briefées sur les dernières informations à propos du phénomène thermique - à savoir qu'ils n'en savaient pas plus - puis leur avait fait l'inventaire du matériel pour la mission. Zarya avait cessé d'écouter dès l'instant où il avait prononcé les termes « à usage scientifique », et n'avait reconnecté qu'à la mention de « munitions ».

Iourlov s'était ensuite levée et leur avait présenté les conditions climatiques et environnementales qu'ils auraient à affronter. Principalement du froid, des bourrasques, du vent et des congères traîtresses. Rien qui puisse, après sa traversée en solo de l'Antarctique, vraiment l'effrayer.

Enfin, le sergent Poda s'était levé et, d'une toute petite voix, avait fait un briefing en russe sur la situation du front et les potentiels dangers omnics auquel ils pourraient faire face. Zarya avait traduit phrase par phrase pour elle, bien que Mei fut à peu près certaine que le militaire n'ait pas dit « Putain de saletés de boîtes de conserves de merde » ou « Saloperies de crânes de métal », mais plutôt omnic et robot. Si robot et omnic se prononçaient à peu près pareil dans les deux langues.

S'était ensuivi une petite discussion pour régler de nombreux détails, et Nikolei les avait conduites à un hôtel tout proche où elles passeraient une nuit avant d'embarquer avec tout leur matériel à bord du Transsibérien, pour parcourir les trois mille kilomètres les séparant de Novosibirsk, dernière grande ville avant le front de guerre. De là, ils remonteraient plein nord le long de la ligne de combat coupant presque la Russie en deux, jusqu'à arriver à ce fameux bout de taïga sans rien de spécial à part une anomalie climatique.

On leur avait visiblement réservé une chambre double, et si Mei savait que son amie avait été championne d'haltérophilie, c'est en arrivant dans le hall de l'hôtel qu'elle découvrit que Zarya était bien plus puisque, soigneusement encadré aux côtés de deux autres affiches de propagande, trônait un grand poster d'elle posant fièrement, le regard fixé dans le lointain et l'air stoïque. C'était peut-être ce statut d'icône de la nation qui l'avait poussée à s'enfouir sous une chapka et des lunettes tactiques en plein Moscou. Et ça expliquait aussi toute cette attention qu'elle avait pris pour de la curiosité touristique. Mais ça n'expliquait pas pourquoi des gens l'avaient trouvée, elle, « folklorique ».

Quoiqu'il en soit, le patron de l'hôtel, dans ses petits souliers, s'était approché avec un gros feutre noir et avait littéralement supplié la combattante de signer l'affiche. Avec un soupir grincheux, Zarya avait accepté, et lorsque le stylo avait touché le papier, Mei avait sincèrement cru que l'homme allait s'évanouir. C'était un petit geste, mais ça leur valut la meilleure chambre, un repas gratuit au restaurant de l'hôtel et toutes les attentions du personnel. Autant d'égards qui semblaient agacer profondément Zarya.

Alors qu'avec un juron dans sa langue natale, la Russe balançait dans la poubelle la grosse bouteille de bain moussant laissée à leur attention à côté de la baignoire, Mei, en pyjama, sa brosse à dents oubliée à la main, n'y tint plus.

« Qu'est-ce qui ne va pas ? » demanda-t-elle.

Zarya, en sous-vêtements, se retourna vers elle, les bras croisés, le regard flamboyant.

« Tout va bien. »
« Non, ça ne va pas. »

« Tout. Va. Bien. »

« Non. Cette bouteille ne t'a rien fait. C'est à cause du poster ? »

Zarya souffla, grogna et jura puis, levant les bras au ciel, elle capitula.

« Oui, entre autres ! »

« Pourquoi ? »

« Tout ça, c'est un mensonge. C'est faux. Je ne mérite pas ces uvazheniye ! Le patron, les gens dehors, ils croient tous que je suis un héros. »

Il y avait une amertume, une colère en elle.

« Pourquoi tu ne le serais pas ? Tu as gagné des médailles, non ? » demanda Mei, allant se rincer la bouche et ranger sa brosse à dents.

Zarya ricana.

« Ouais, j'ai « gagné » des médailles. »

Visiblement, elle avait sans le vouloir touché une corde sensible.

« Tu veux m'expliquer ? »

La guerrière soupira, puis lui fit signe d'aller s'installer dans la chambre. Mei obéit donc, s'asseyant en tailleur sur son lit, tandis que Zarya s'asseyait au bord du sien.

« Je t'ai déjà raconté ce qui est arrivé à ma famille. Ce qui m'est arrivé. On m'a retrouvée et j'ai fini dans un orphelinat, comme des centaines d'autres gosses dont la vie a été brisée par ces putains d'omnics. Toi, tu es née avant et dans un « bon » pays. Tu as eu de la chance, Mei. Parce que je vais te dire : souvent, j'ai pensé que j'allais m'enfuir et repartir dans la taïga. Que ce serait plus facile de survivre comme ça qu'à l'orphelinat. Que je n'aurais pas besoin de me battre pour la moindre miette de nourriture. Que je n'aurais pas à dormir avec la peur de me réveiller avec une lame sous la gorge et trois gosses prêts à tout pour me voler mes affaires. »

Zarya s'interrompit et le visage au sourire tordu de Jamieson Fawkes s'imposa à l'esprit de Mei. Quel âge avait-il ? Lui aussi devait être enfant quand l'Omnium d'Australie avait explosé. Il lui avait dit qu'il avait toujours dû se battre pour tout. Pour la moindre miette.

Elle fixa son amie, essayant de l'imaginer avec des prothèses bancales, des vêtements usés et sales, un air sauvage et un peu fou. Elle frémit. C'était à la fois terrifiant et pitoyable.

« Mais tu es restée », conclut la Chinoise.

« Oui. Je suis restée, et j'ai appris les règles du jeu. Pour ne plus être une victime, il n'y avait pas trente-six solutions. Ou j'arrivais à m'attirer la clémence des plus forts, en leur offrant quelque chose de valeur - mais quoi ? je n'avais rien - soit en devant leur esclave, et ça c'était impensable, ou alors je devenais assez forte pour pouvoir me défendre seule. C'est cette solution que j'ai choisie. J'ai juré que je deviendrais forte, et que non seulement je ne laisserais plus jamais personne me faire du mal, mais que je ne laisserais plus jamais personne nuire à ceux qui me sont chers. J'ai commencé à m'entraîner, d'abord toute seule, puis un des éducateurs m'a remarquée et il m'a fait passer un concours national, et j'ai été sélectionnée en tant qu'espoir junior du sport. A partir de ce jour, l'haltérophilie est devenue tout ma vie. En très peu de temps, j'ai tout eu. Les titres, le respect, la gloire, l'argent et la célébrité. Mais ça n'a pas duré longtemps. Mon village, celui où j'ai grandi, celui où je suis née... il a été détruit, mais tout le monde n'est pas mort, et quand la guerre s'est finie, des survivants sont revenus et ont reconstruit. Moi, je n'y étais jamais retournée. Je ne voulais pas... trop de souvenirs. Mais un jour, par hasard, à la télé, j'ai vu que ces saletés de métal étaient revenues à l'attaque et que mon village était à nouveau dans leur ligne de mire. La première fois... je n'ai rien pu faire... J'étais trop faible, trop petite, mais cette fois... Cette fois, les choses étaient différentes. Alors j'ai tout abandonné. Les médailles, la gloire, tout. J'ai tout laissé tombé et je me suis engagée.

J'y ai été avec une vie de colère et de rancœur, et je me suis taillé ma juste place sur le front. On a dit que j'étais une héroïne, un modèle pour la nation. Mais ce n'est pas vrai. J'ai mérité ma place sur le mur des braves, oui, mais des comme moi, il y en a des centaines, des milliers d'autres, qui seront à tout jamais anonymes et dont le sacrifice ne sera même jamais évoqué, parce que eux n'ont jamais été le « petit prodige orphelin ». Mon grade de sergent et mes médailles, je ne les ai reçus que parce que les gens me connaissaient. Parce qu'ils m'avaient vue dans les magazines et à la télé. Parce que mon histoire fait très bien, si tu effaces un peu les trucs moches. Parce que ça donne envie de signer et de rejoindre l'armée. Mais je ne suis pas un héros. Je suis juste une citoyenne qui fait son devoir. Juste quelqu'un qui essaie de protéger sa patrie d'une menace. Un soldat comme des milliers d'autres. Avant, les gens me demandaient des autographes pour mes exploits olympiques et j'étais fière de signer, car ces médailles là, je les avais gagnées honnêtement, mais à présent... »

Elle pouvait comprendre. Zarya se posait fondamentalement la mêmes questiona qu'elle : « Pourquoi moi, et pas les autres ? »

Elle n'avait pas de réponse, mais elle avait toute sa sympathie et son attention à lui donner. Se levant, elle vint s'asseoir à côté d'elle, et après une hésitation, lui tapota un peu maladroitement le bras.

Zarya lui jeta un regard brillant de larmes contenues, assorti d'un petit sourire pitoyable.

« J'suis un sacré imposteur, hein ? »

« Pourquoi ? Parce que tu as fait ce qu'il fallait pour survivre ? Parce que tu as refusé de laisser le monde te rouler dessus et que tu t'es débrouillée pour te rappeler à son bon souvenir ? Non, je ne pense pas. »

Une fois encore, le visage d'un certain Junker s'imposa à elle. Jamieson et Zarya étaient partis dans la vie avec des cartes tout aussi mauvaises : mais alors que la Russe arrivait à tirer son épingle du jeu, l'Australien avait semble-t-il pris toutes les plus mauvaises décisions possibles. Elle repoussa ses considérations métaphysiques très loin. Pour l'instant, il n'était pas question de Junkrat, qu'elle ne reverrait sans doute jamais, mais de Zarya et de son désarroi.

Elle lui serra le bras avec douceur.

« Les médailles que tu as reçues, je pense que tu les méritais. Peut-être que d'autres en méritaient aussi, et c'est injuste qu'ils ne les aient pas eu, mais je suis sûre que tout ce que tu as gagné, tu le méritais. »

La guerrière lui jeta un regard dubitatif et un souvenir vieux de six mois lui revint en mémoire. L'étrange face-à-face entre le portrait du commandant Jack Morrison et le vieux Soldat 76.

Elle comprenait son point de vue, mais ne l'approuvait pas forcément.

« Et puis, le monde a toujours besoin de héros, et si je puis me permettre, tu fais un bien meilleur héros que – disons -... le sergent Poda. »

La remarque fit rire son amie.

« Un vieux pirojki ferait un meilleur héros que lui ! »

« Un piroquoi ? »

« Un pirojki. Une sorte de pain à la viande. C'est rustique, mais très bon. »

Elles passèrent encore une demi-heure à parler gastronomie russe, avant d'aller dormir.

Les rêves de Mei furent envahis d'un monde étrange dans lequel elle était amie avec un jeune ingénieur blond, ancien champion de cricket, et vouait une haine farouche à une répugnante stalker (1) russe engagée pour de mystérieuses raisons par Overwatch (2).


(1) A ne pas confondre avec les stalkers, qui suivent et harcèlent quelqu'un (en anglais « stalker » se traduirait par « traqueur »... et pour ceux qui lisent Au-delà des étoiles, oui, Markus est un stalker... littéralement). Dans l'imaginaire sci-fi, grâce au film russe éponyme de 1979 (inspiré du roman Roadside Picnic d'Arkady et Boris Strugatsky), ce terme est devenu l'équivalent slave des Junkers, dans les settings post-apo.

(2) Si vous voulez une fanfic AU sur ce thème là, dites-le-moi...