Le réveil sonna avant l'aube, et c'est en frissonnant que Mei quitta ses couvertures. Il ne faisait pas exactement froid dans la chambre, mais le fait de savoir que bientôt elle serait à nouveau au milieu d'une immense étendue glacée ne l'aidait pas à se réchauffer, et il lui semblait qu'elle avait encore plus froid que d'habitude.
Zarya, les cheveux en bataille et la bouche pâteuse, émergea dans le lit voisin, un œil à peine entrouvert alors qu'elle se dirigeait vers la salle de bains, la saluant d'un vague grognement.
Elle n'était pas la seule à ne pas avoir le réveil facile.
Après un dernier frisson sous les draps, elle trouva le courage de sortir de son lit pour se dépêcher de s'habiller.
Nikolei et un taxi les attendaient à l'entrée, et elle n'eurent que le temps de se prendre un café pour Zarya et un thé pour elle avant de monter dans le train. Si tout un wagon de marchandises était dédié à leur matériel, ils avaient des places tout à fait normales dans trois cabines-couchettes contiguës d'un des wagons passagers.
Elles partagèrent la leur avec Iourlov, tandis que le sergent Poda et ses trois hommes prenaient la cabine voisine et que Nikolei se retrouvait exilé en compagnie d'un jeune couple dans une troisième cabine.
Le voyage entre Moscou et Novosibirsk devant durer deux jours et demi, Mei appréciait pleinement de ne pas avoir d'homme dans la petite cabine la nuit, mais comme le dernier siège de la leur n'était pas occupé, elle ne voyait aucun inconvénient à ce que Nikolei se joigne à elles la journée.
Le temps de trajet n'avait presque pas évolué depuis un siècle, car si la locomotive était bien plus puissantes et faisait avancer l'immense train bien plus vite, des arrêts à des checkpoints militaires afin de permettre à l'armée de fouiller tous les wagons à la recherche d'omnics ou d'autres éventuels ennemis ralentissaient considérablement le voyage.
Les deux jours passèrent lentement, mais elles eurent ainsi tout loisir de faire connaissance avec les deux scientifiques russes qui, en plus d'être sympathiques, semblaient réellement compétents dans leur domaine respectif. A vrai dire, Nikolei était un climatologue aussi pointu qu'elle, et le deuxième jour, n'y tenant plus, Mei lui demanda pourquoi on avait fait appel à elle, puisqu'il semblait parfaitement apte à étudier la question.
En rougissant, l'homme lui avait alors expliqué que cette mission était sa première véritable fois sur le terrain et que toutes ses recherches, il les avaient menées en utilisant des données ramenées par d'autres. Il avait les connaissance nécessaires au traitement et à l'analyse des informations, mais il n'était pas sûr de savoir lesquelles chercher et comment les récolter sur place.
Cela ne fit que lui rendre Oleg plus agréable. Mei avait toujours apprécié les personnes sachant reconnaître leurs propres limites et elle fut ravie de lui déléguer le tri et l'analyse préliminaire des données qu'ils récolteraient. Ç'avait toujours été la partie la plus fastidieuse et celle qu'elle aimait le moins.
Vassa était aussi charmante qu'elle le semblait de prime abord, ayant toujours une anecdote intéressante, drôle ou poétique à raconter à propos d'une de ses expéditions dans la toundra, et la jalousie de Mei à son égard se mua bien vite en sympathie.
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Après deux jours et deux nuits à bord, Mei n'en pouvait plus, et Zarya, qui avait vaincu absolument toutes les personnes à bord assez bêtes pour la défier au bras de fer, semblait sur le point de mordre.
L'agitation autour du déchargement des innombrables caisses de matériel leur fit un bien fou, et lorsque le sergent Poda suggéra une pause brunch et café dans un des restaurants de la ville avant qu'ils ne s'enfoncent dans la taïga, tout le monde accueillit avec joie la proposition.
Les premiers deux-cents kilomètres après Novosibirsk, alors qu'ils remontaient le cours de la Lenisseï, passèrent vite, les routes entretenues et déneigées permettant à leurs deux chauffeurs - deux des hommes de Poda - de faire vrombir les moteurs des camionnettes militaires - de vraies antiquités - qui leur avaient été allouées. Après, la cadence diminua sensiblement, alors que les routes devenaient de plus en plus inégales et la neige de plus en plus profonde et que, malgré leur haut châssis, les lourds véhicules ne s'y enfoncent.
« Pourquoi on n'as pas des antigrav ? » demanda-t-elle alors que leur fourgon devait reculer une troisième fois pour se sortir d'une ornière.
Ce fut Oleg qui lui répondit.
« Près du front, à moins d'avoir de très puissants systèmes anti-EMP, il est suicidaire d'utiliser un véhicule trop technologique. »
« Les omnics utilisent des EMP ? »
Zarya gloussa.
« Pas les têtes de métal. Nous, contre eux. Mais ça grille aussi notre électronique. Ces véhicules sont totalement mécaniques. A l'épreuve des EMP. Donc pas de risque. »
« Mais pour le matériel scientifique ? » s'inquiéta-t-elle.
Nikolei la calma d'un geste.
« Tant qu'il n'est pas branché, il ne court aucun risque, et nous avons un générateur anti-EMP pour le protéger une fois installé. »
« Oh, OK... »
Elle avait travaillé sur site dans des conditions déplorables, mais c'était la première fois qu'elle découvrait les contraintes de la guerre. Pourvu que tout se passe bien...
Elle s'empressa tout de même d'éteindre Snowball. Il n'était pas équipé de systèmes anti-EMP.
Il leur fallut vingt heures de route durant lesquelles les hommes de Poda se relayèrent au volant pour arriver à destination.
Expérience faite, avant même qu'ils ne déchargent le matériel, Mei suggéra qu'ils fassent un tour de la zone. Elle n'était pas bien grande et il aurait été stupide de tout déballer pour se rendre compte que la cause du réchauffement mystérieux était un phénomène tout à fait bénin et évident.
Ils cerclèrent donc alentour, constatant effectivement que la température était un peu plus chaude à l'intérieur qu'à l'extérieur de la zone, et que la neige y était moins épaisse. A l'intérieur du périmètre, ils aperçurent un bout de forêt primaire, des champs de toundra et quelques collines rocheuses dont la pierre grise affleurait sous les plaques de neiges. Ils dérangèrent également quelques renards et une harde de cerfs, mais rien ne semblait à première vue expliquer l'origine du phénomène. Même pas de fumerolles ou de sources chaudes pouvant trahir une activité volcanique quelconque.
« Bon, montons le camp » conclut Mei alors qu'ils revenaient aux camionnettes.
Ainsi fut-il fait. Le camp était composé de trois tentes. Une grande carrée servant de laboratoire, une autre du même format faisan office de réfectoire et de dortoir pour l'équipe russe, et enfin la petite mais très chaude et confortable tente arctique de Mei, qu'elle partageait avec Zarya.
Elle avait offert à Vassa de venir avec elles, mais la biologiste avait poliment décliné et s'était installée dans un coin de la grande tente.
Une fois le camp monté, elle proposa à un Poda un brin sur les nerfs depuis qu'ils avaient commencé à longer le front d'aller se reposer avec deux de ses hommes pendant que le dernier venait avec eux pour les protéger en compagnie de Zarya.
Le sergent avait commencé par objecter, mais Zarya s'en était mêlée et il avait accepté. Ils étaient donc partis, sac à prélèvements sur le dos et appareil de mesure en main, arpentant systématiquement la zone avec les deux soldats qui les suivaient silencieusement.
Quatre heures, près de deux mille mesures et cent échantillons plus tard, Mei ordonna un retour au camp. L'après-midi touchait à sa fin, et ils étaient tous affamés et fatigués. Inutile de chercher à aller plus vite que la musique. Ils avaient déjà de quoi passer quelques heures à analyser.
A leur retour, Poda avait sorti une grosse marmite et cuisinait une sorte de ragoût qui lui mit l'eau à la bouche. Et alors que Zarya et le soldat qui les avait suivis tout l'après-midi partaient échanger leurs observations avec leurs collègues montant la garde en périphérie du camp, elle alla aider Nikolei et Iourlov à analyser leurs prélèvements.
Lorsque Zarya les appela, ils avaient à peine chargé les mesures dans l'ordinateur qui commençait à les traiter.
Après avoir réactivé un Snowball fâché de se retrouver confiné sous le bouclier anti-EMP, Mei s'empressa d'aller les rejoindre.
Le ragoût était délicieux, mais la tablée étrangement silencieuse. Il semblait y avoir comme une tension dans l'air.
« Il y a un problème ? » finit-elle par demander.
Le silence s'éternisa.
« Vous n'avez pas dit que vous étiez du côté des boîtes de conserves » finit par cracher froidement Nikolei.
« Hein ? » lâcha-t-elle bêtement, la bouche pleine.
« Les omnics. Vous êtes une de ces tarées qui supportent les omnics. »
Oulà. L'accusation semblait grave. Elle n'avait personnellement rien contre les omnics, mais ce n'était peut-être pas le bon endroit pour le dire.
« Je ne comprends pas » souffla-elle à la place.
« Vous en avez amené un. »
« Un omnic ?! »
L'homme acquiesça, plongeant furieusement sa fourchette dans son assiette.
Elle dut avoir l'air très perplexe, parce que Zarya, qui s'était figée, tendue et attentive, clarifia.
« Snowball. »
« Mon drone ?! Snowball n'est pas un omnic ! Il n'a pas du tout été fabriqué par Omnica ou quoi que ce soit de ce genre. »
« Peu importe la marque, c'est une saleté de robot ! » cracha l'homme.
« Non. Enfin oui, Snowball est techniquement un robot. Mais pas comme les omnics. C'est un drone de reconnaissance que j'ai modifié pour l'adapter à mes besoins. C'est juste un ordinateur très sophistiqué qui vole. »
Techniquement, elle mentait. Un peu. Snowball était bel et bien un drone modifié pour s'adapter à ses besoins, mais une des premières choses qu'elle lui avait ajouté était un simulateur de personnalité et un programme évolutif d'apprentissage. Et il existait depuis presque quinze ans. Était actif depuis six. Au cours des ans, il avait développé une personnalité propre et des comportements uniques. Comme un omnic. Et comme les omnics, il avait plus d'une fois fait des choses qui dépassaient clairement le cadre de sa programmation, ce qui suggérait des émotions, des sentiments. Comme lorsqu'il s'était sacrifié pour lui donner ses dernières parcelles d'énergie afin qu'elle puisse terminer son pistolet endothermique. Comme lorsqu'il était parti seul en plein blizzard en ce qui aurait très bien pu être une course suicidaire. Snowball était censé n'être qu'un simple assistant robotique. Il n'était pas censé sacrifier son existence pour essayer de sauver la sienne. Il n'était pas censé être triste, jaloux ou fâché. Et pourtant, il lui arrivait de l'être. Comme un omnic. Mais officiellement, il n'était qu'un ordinateur volant très sophistiqué, et c'était tout ce que les Russes avaient besoin de savoir.
Est-ce que Zarya crut à son histoire ou décida de ne rien dire, elle n'en sut rien, mais la soldate ne pipa mot, et finalement Oleg décida de laisser tomber, ce qui n'empêcha pas l'ambiance de rester glaciale alors qu'ils retournaient à la tente laboratoire et qu'elle désactivait discrètement Snowball.
Peut-être valait-il mieux le mettre hors tension et le prendre cette nuit avec elle dans sa tente, pour éviter tout risque de « sabotage patriotique ». Oui, cela semblait plus prudent.
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La nuit était bien avancée lorsque Mei décida d'aller se coucher, emportant avec elle son pistolet endothermique sur lequel était logé Snowball à qui, par crainte des EMP, elle avait retiré sa batterie.
Ils avaient terminé les analyses préliminaires : ces dernières n'avaient fait que confirmer les anomalies déjà détectées par satellite, mais ne leur fournissaient toujours pas de cause.
Ils continueraient à chercher demain.
Une fois qu'elle eut allumé le petit chauffage à convection de sa tente, l'atmosphère se réchauffa rapidement. L'avantage d'une tente conçue pour le cercle polaire. Avec un soupir fatigué, elle retira ses bottes et son manteau, puis après avoir pris une grande inspiration, retira le reste de ses vêtements et s'empressa d'enfiler des sous-vêtements thermiques secs. L'humidité et la transpiration étaient les pires ennemis des campeurs en conditions extrêmes.
Elle étendit ensuite ses affaires pour qu'elles sèchent, et se glissa dans son sac de couchage, juste à temps pour ne pas se prendre de plein fouet le courant d'air glacé causé par l'arrivée de Zarya.
La guerrière s'assit lourdement sur son propre lit de camp.
« Pourquoi tu l'as pris ? »
« Snowball ? Parce qu'il m'est utile. Je fais plus de la moitié de mes relevés avec lui. »
« Pourtant, tu ne l'as pas emmené aujourd'hui. »
« Je ne savais pas à propos des EMP. »
La Russe soupira, puis son regard se fit plus dur.
« Est-ce que c'est un omnic ? » demanda-t-elle.
Mei déglutit.
« J'ai déjà répondu à cette question, Zarya. »
« D'accord alors je reformule. Est-ce que c'est une machine comme un lave-linge, ou est-il autonome ? »
Elle la regarda droit dans les yeux. La militaire soutint son regard.
« Pourquoi tu me poses la question ? Tu connais mon histoire. Tu connais celle de Snowball. Si je te réponds oui, qu'est ce que tu vas faire ? Le démolir ? »
Zarya soutint encore son regard quelques secondes.
« Si cette chose avait été à qui que ce soit d'autre que toi, je l'aurais déjà réduit en bouillie depuis longtemps » déclara-t-elle finalement, se levant pour retirer ses vêtements.
L'incident semblait clos, mais Mei n'y résista pas.
« Pourquoi tu ne l'as pas fait, alors ? »
« Parce que je sais ce que ça fait d'être seul, perdu dans la neige. De n'avoir aucun espoir. Je ne souhaiterais pas ça à mon pire ennemi. Et si j'avais traversé cet enfer avec un ami, je sais ce que je ferais à la personne qui essayerait de lui faire du mal. »
Elle acquiesça et Zarya finit de se changer en silence, avant de se glisser dans son propre sac de couchage et d'éteindre la lumière.
« Merci, Zarya. »
« Ne me remercie pas. »
« Bonne nuit alors. »
« Bonne nuit. »
