Jamieson avait vraiment mauvaise mémoire, et ils faillirent tomber en panne sèche avant de trouver la ferme en ruine et la réserve de carburant qui y était cachée. A partir de là, Mei le pria de se la fermer et de la laisser conduire en paix. Et d'une manière tout à fait surprenante, le Junker se tint tranquille - seuls quelques tremblements et sursauts involontaires secouant sa grande carcasse - et srutout silencieux pendant les presque huit heures que durèrent le trajet. Huit heures de route non-stop avec seulement le vrombissement du moteur et le vent froid qui leur fouettait le visage, et une énorme boule qui pesait au creux de son ventre. Peur, tristesse, colère, culpabilité. Aux traits de Poda et du reste de l'expédition se superposaient d'autres visages. Les visages de ceux qu'elle avait abandonnés en Antarctique.

Finalement, ils arrivèrent en vue des premiers faubourgs de la cité industrielle qu'était Nijnevartovsk. Afin d'éviter d'attirer l'attention et de se faire remarquer, Mei planqua son pistolet endothermique et le lance-grenades de Jamieson sous le reste du paquetage attaché à l'arrière de la motoneige, et ils se frayèrent tant bien que mal un chemin jusqu'à ce qu'il n'y ait décidément plus assez de neige pour que la machine avance. Ils la garèrent donc sur une espèce de terrain vague, et non sans réticence, elle laissa le Junker seul pour la surveiller.

Elle n'avait aucun envie de le laisser seul, tout incontrôlable qu'il était, mais Jamieson avait raison : il ne pouvait pas aller prévenir les secours sans risquer de finir instantanément derrière les barreaux, et s'ils laissaient la motoneige seule, ne serait-ce qu'une minute, elle ne serait plus là à leur retour. Elle était donc partie avec la petite fourre plastique étanche contenant ses papiers d'identité, sa carte de membre d'Overwatch et les papiers de la mission, soit tout ce qu'il pourrait lui falloir pour justifier sa demande d'envoi d'une expédition de secours en pleine zone d'évacuation sur le front Sibérie-Est.

Elle s'arrêta au premier poste de police qu'elle trouva, guère plus qu'une gendarmerie de quartier, où elle fut accueillie par un gros policier à moustache avachi derrière son comptoir, une bouteille de vodka ostensiblement posée sur la table, un de ses collègues faisant la sieste sur une pile de dossiers un peu plus loin.

« Bonjour, est-ce que quelqu'un parle anglais ici ? »

« Da ! Spodnia ! »

Bientôt, une jeune femme pimpante au chignon blond aussi impeccable que son uniforme arriva en souriant.

Le moustachu gesticula dans sa direction en baragouinant quelque chose ressemblant beaucoup à « Américain » et la femme s'approcha.

« Bonjour, agent Spodnia Kaliakovnia, pour vous servir. Que puis-je faire pour vous, Madame ? » lui demanda-t-elle dans un anglais encore plus parfait que le sien.

« Est-ce que vous avez une connexion internationale dans ce poste ? »

« Oui. Dans le bureau du capitaine, mais je peux peut-être vous aider autrement ? »

Visiblement, elle n'avait pas envie de déranger ledit capitaine. Malheureusement, il fallait qu'elle contacte Overwatch.

Elle tendit ses documents, que la policière examina attentivement, pâlissant tant que Mei craignit qu'elle ne s'évanouisse, puis avec un petit salut de la tête, elle s'excusa, allant prévenir le capitaine.

Capitaine que Mei découvrit être un minuscule homme à moitié chauve et à l'air doublement méchant, qui la dévisagea d'un air mauvais derrière les stores à lamelles de son bureau avant d'en sortir en lâchant ce que Mei avait appris à reconnaître comme des jurons dans la bouche de Zarya.

L'agent Kaliakovnia revint vers elle, toujours un peu pâle, et lui fit signe de la suivre derrière le comptoir.

Dans le bureau usé, crasseux et rempli de dossiers en retard, Mei découvrit un terminal vieux d'au moins vingt ans, sur lequel clignotait déjà son nom d'agent, le champ du mot de passe vide.

« J'espère que cela ne vous dérange pas, le capitaine a voulu vérifier... » s'excusa la jeune femme, tout en lissant l'avant de sa veste.

« Non, je comprends » répondit-elle avec un sourire.

« Je vais vous laisser alors. Je serai juste à côté en cas de besoin » s'excusa la policière, avant de sortir discrètement. Elle entra son code.

.

« Mei-Ling Zhou, bienvenue sur le serveur d'Overwatch » la salua la voix synthétique d'Athena.

Sans attendre, Mei ouvrit la liste des contacts et appuya sur le portrait du lieutenant Amari.

Cette dernière, café à la main, apparut dans le carré d'écran réservé aux vidéoconférences.

« Dr Zhou, que se passe-t-il ? Ce n'est pas une ligne sécurisée... »

« Oui, je sais. Nous avons eu... heu... de gros problèmes sur site, et les deux camions ainsi que la radio ont été détruits. Il y a des blessés, dont pour certains le pronostic vital est engagé. J'ai rejoint la ville la plus proche en motoneige pour pouvoir vous joindre. Il faut envoyer le plus vite possible une expédition de secours. »

Les sourcils de Pharah prirent un pli soucieux.

« Je vais immédiatement prévenir l'armée russe afin qu'ils vous envoient des secours. Avez-vous la localisation exacte du reste de l'expédition ? »

« Non, mais ils sont toujours sur le site de l'anomalie. »

« Bien. Vous, est-ce que ça va ? »

Elle eut un petit sourire.

« Oui, je n'ai rien. »

« Vous venez tout de même de parcourir deux-cents kilomètres en solitaire dans la taïga, si les coordonnées de votre communicateur sont exactes... »

Elle déglutit.

« Je vais bien. »

Pharah l'observa quelques secondes.

« Soit. J'ai le porte-parole de l'armée russe en ligne. Restez connectée. »

Elle opina et l'écran d'attente remplaça le visage de la militaire.

Sept atrocement longues minutes plus tard, Pharah reparut, l'air furieux.

« L'armée enverra une expédition de secours, mais ce ne sera pas avant trente-six heures. Les omnics ont semble-t-il lancé une offensive massive sur le sud de la ligne de front et leur priorité se trouve là. »

« Trente-six heures, mais c'est beaucoup trop long ! Vous ne pouvez pas envoyer une navette ? »

Pharah secoua négativement la tête.

« Malheureusement, non. Overwatch est en passe de retrouver un statut pleinement légal. Ce n'est pas le moment de mener des opérations commando violant le droit souverain des Etats faisant appel à nous, et le gouvernement russe a été plus que clair : seules vous et Mme Zaryanova êtes les bienvenues sur le territoire. »

Elle sentit des larmes lui piquer les yeux. Trente-six heures. Ce n'était pas possible. Il allait y avoir des morts d'ici là.

Soudain une idée la saisit.

« Lieutenant, il faut que je parle au Dr Ziegler ! »

« Bien sûr, mais si je puis me permettre, pourquoi ? »

« Les secours ne peuvent pas arriver avant trente-six heures, mais moi, je peux y retourner. Avec ses conseils et une ordonnance, je pourrais acheter ici ce qu'il faut, et ensuite le ramener. De quoi parer au plus urgent. »

« C'est une bonne idée. Je vous la passe. Tâchez aussi de vous procurer une radio, je débloque de suite des fonds d'urgence pour vous. Inutile de me recontacter ensuite. Prenez soin de vous, Docteur, on vous retrouve bientôt à Gibraltar. »

« Merci, Lieutenant. A bientôt. »

L'écran repassa à la veille, puis afficha la chevelure blonde et le sourire un peu inquiet du Dr Ziegler.

« Mei ! Je viens de recevoir un message de Pharah. Est-ce que tout va bien ? »

« Moi oui, les autres non. Si je vous décris les symptômes, est-ce que vous pouvez m'expliquer comment les aider ? »

« Je vais essayer. »
« OK, et j'aurais aussi besoin de la listes de médicaments que vous avez prescrits à Jamieson Fawkes et à Mako Rutledge. »

La Suissesse fronça les sourcils.

« Pourquoi avez besoin de leur ordonnance ? C'est strictement confidentiel. »

« C'est une longue histoire, mais ils sont ici, et M. Rutledge a vraiment besoin de soins de toute urgence, et je crois que ça ne va pas tarder pour M. Fawkes. »

Le Dr Ziegler hocha la tête.

« Je suis surprise que vous soyez au courant pour leurs maladies. »
« J'ai accompagné une fois M. Fawkes à la pharmacie. »

Inutile de préciser qu'elle avait aussi vu dans quel état ils se retrouvaient sans leur traitement.

La doctoresse sourit.

« Je vais vous les envoyer. Décrivez-moi les symptômes et blessures des autres patients. »

Quinze minutes plus tard, Mei ressortit du bureau avec une liste de produits, traitements et autres bandages longue comme le bras à acheter, et une petite liasse de documents à imprimer portant des titres du type « Le petit guide de l'urgentiste de terrain », « Soins des brûlures à l'attention du personnel industriel », ou encore « Blessures et froid : les gestes qui sauvent ».

L'agent Kaliakovnia l'aida à imprimer les documents, puis à trouver une pharmacie suffisamment grande pour être susceptible d'avoir tout ce dont elle avait besoin, ainsi qu'un magasin de surplus militaire où elle pourrait trouver une radio fiable.

Elle allait repartir, ayant laissé Jamieson seul bien trop longtemps à son goût, lorsque la jeune femme qu'elle avait déjà profusément remercié s'approcha, l'air gêné, un gros carnet usé à couverture cartonnée noire serré contre elle.

« Est-ce que vous accepteriez de signer, s'il vous plaît, Madame ? » demanda-t-elle en rougissant, lui tendant à deux mains le carnet.

Perplexe, Mei le prit et l'ouvrit, tournant les pages avec lenteur. A l'intérieur, des cartes postales, des dépliants publicitaires, des articles en anglais, en russe, en allemand et même en français, mais aussi des dessins d'enfants ou d'adolescente dont elle devina que la femme cramoisie en face d'elle en était l'auteure, des timbres-poste, et quelques autocollants promotionnels de fast-food. Le tout avec un seul et unique thème : Overwatch.

La plupart des souvenirs semblaient vieux d'au moins une décennie, mais tout au bout du carnet auquel il restait quelques pages blanches, se trouvaient une poignée d'articles récents, parlant de la renaissance -pourtant confidentielle - de l'organisation.

« Vous êtes une vraie fan » constata-t-elle.

La policière opina, rougissant encore plus.

« Ce carnet à l'air vraiment vieux, mais vous semblez à peine avoir la vingtaine. Vous avez commencé à quel âge ? »

« Je ne me souviens pas. J'ai toujours voulu servir et protéger mon prochain. J'ai toujours rêvé d'un jour rejoindre Overwatch. C'est pour que ça que j'ai commencé à apprendre l'anglais toute seule à sept ans. C'est pour ça que j'ai économisé chaque centime que j'ai jamais gagné pour me payer des cours de langues ou d'art martiaux... »

Mei sourit avec compassion.

« Ça a dû vous briser le cœur quand l'organisation a été dissoute. »

Kaliakovnia hocha la tête, essuyant une larme avec un petit rire gêné.

« J'en ai pleuré. Tous mes rêves se sont envolés ce jour-là. Enfin, je suppose qu'être gendarme est déjà bien, non ? » soupira-elle en haussant les épaules.

Mei l'observa.

« Agent Kaliakovnia, quel âge avez-vous ? »

« Presque vingt-et-un ans, pourquoi ? »

Cette fille était tout ce qu'Overwatch aurait toujours dû être. Tout ce que l'organisation avait toujours aspiré à être.

« Vous êtes encore jeune, et vous avez raison, être gendarme est déjà bien... Mais si un jour vous désirez faire plus... Voici ma carte, je soutiendrai votre candidature. »

La femme se mit à renifler, tentant de retenir des larmes de joie alors qu'elle saisissait le petit bout de carton qu'elle lui tendait.

« Alors, je vous le signe où, votre carnet ? »

« Heu... attendez... »

Elle le lui reprit maladroitement des mains, avant de le lui rendre ouvert à la page d'un article vieux de dix ans. Un article qu'elle avait écrit pour expliquer le but d'Ecopoint Antarctica. Dans une autre vie.

La boule au creux de son ventre sembla se tordre et geindre, mais elle se força à sourire, et signa au bas de la page avec le stylo-bille noir qu'elle lui tendait.

« Oh ! Merci Dr Zhou ! Merci pour tout ! Je ne sais même pas comment vous remercier ! Merci ! Merci beaucoup ! »

« Ce n'est rien. Si vous voulez me remercier, agent Kaliakovnia, quoi que vous fassiez, n'oubliez jamais l'état d'esprit de la gamine qui a commencé ce carnet. »

« Promis. Promis ! »

La jeune policière resta sur les marches du commissariat et la salua de la main jusqu'à ce qu'elle ait tourné au coin de la rue.

.

La pharmacie se trouvait presque de l'autre côté de la ville, aussi Mei décida d'aller d'abord acheter la radio, puis de retourner prévenir Fawkes avant de prendre un taxi pour traverser la cité.

Au surplus militaire, elle s'était attendue à trouver des monticules de couvertures en laine qui grattent, des sac à dos kaki qui puent et autres ustensiles de cuisine en métal usé. Mais en plus de tout cela, elle trouva des armes, des motos, un tank et même deux petits hydravions en vente à côté de grenades et autres explosifs vieux de cinquante ans au minimum. Elle se félicita de ne pas être venue avec le Junker, qui serait sans doute devenu franc fou en voyant tout ça.

Elle se contenta d'acheter une radio de campagne à manivelle - un modèle archaïque mais revenu à la mode depuis que les EMP étaient devenues chose courante à cause de la guerre contre les omnics – et, parce que ça pouvait être utile, un lot de couvertures de survie et de chaufferettes chimiques ainsi que quelques rations militaires pour remplacer celles qui avaient été détruites.

Ses achats lourdement chargés sur son dos, elle repartit vers le terrain vague, tentant d'anticiper un peu ce qu'elle allait y trouver.

Ses scénarios allaient de la moitié de la police de la ville encerclant un Jamieson fou tirant partout à la grenade, à un terrain vide, le Junker s'étant sauvé avec la motoneige. Toutefois, dans aucun de ses scénarios, elle n'avait prévu ce qu'elle découvrit : Jamieson tranquillement assis par terre, une dizaine de gros rats d'égout autour de lui, dont les plus hardis allaient jusqu'à grimper sur ses genoux pour venir chercher les miettes de biscuit militaire qu'il leur distribuait.

Elle s'arrêta à l'orée du terrain vague, soudain hésitante à l'idée de briser la paix et - oui - l'innocence de ces instants, mais dès que l'homme l'aperçut, il se releva, chassant les rongeurs à grand renfort de gestes des bras.

« Tu as fait long ! Je me suis inquiété ! »

Elle sourit. Un cessez-le-feu momentané semblait être une bonne idée.

« Tu n'avais pas l'air si inquiet. »

Il rougit.

« Ben... y a eut un rat, et j'avais des biscuits dans ma poche... »

« ...et tu as oublié... »
« Héhéhé... J'ai pas une bonne mémoire. »

Elle l'enviait presque. Que ce devait être agréable de pouvoir oublier ainsi ses soucis !

« Bon, j'ai une nouvelle radio, des couvertures de survie, de chaufferettes et une ordonnance, mais il va falloir que je traverse la ville pour aller chercher les médicaments. Est-ce que je peux te laisser seul encore un peu ? »

« Je serai sage comme une image ! » promit-il avec une parodie de salut.

Elle était étrangement encline à le croire, même si la veille, elle était prête à le tuer au moindre geste suspect.

« Parfait. Par contre, Jamieson, je te préviens : s'il arrive quoique ce soit à la motoneige ou à la radio, je te les fais manger pièce par pièce ! »

Il eut un sourire tordu.

« T'en fais pas, princesse, tout sera là en top-condition quand tu reviendras. »
Avec un vague grognement, elle s'éloigna à la recherche d'un taxi.

Il lui fallut trois heures pour revenir avec presque tout ce qu'il y avait sur sa liste, et si quelques bouteilles cassées auparavant absentes et les aveux du Junker lui apprirent que ce dernier s'était disputé avec une bande d'adolescents alcoolisés qui avaient tenté de s'emparer de la motoneige, elle fut soulagée de découvrir que rien de grave n'était arrivé.

« Héhé, tu vois, princesse, je peux être sage quand il le faut. »

« Dommage que tu ne le sois pas toujours, Fawkes. »

« Bah ! Je serais teeeeeellement chiant! » s'exclama-t-il d'un ton dramatique.

Elle haussa les épaules. Elle n'en était pas si certaine.

La nuit était déjà tombée depuis un moment lorsqu'elle eut fini de tout arrimer sur la motoneige.

« On repart maintenant ? » demanda Jamieson, fixant le ciel d'un air anxieux.

« Oui. Tant qu'on suit une route, on peut avancer de nuit. On n'arrivera certainement pas à destination avant demain, mais tout ce qu'on fait ce soir, ce sera ça de moins à faire demain. »
« OK. C'est toi le boss » répondit-il, s'installant sur le siège passager.

Avec un soupir, elle s'assit devant lui, se contentant de redescendre les mains du Junker d'un geste sec lorsqu'il s'agrippa à elle bien trop haut pour que ce soit décent.

Ils purent parcourir une petite septantaine de kilomètres sur des routes de plus en plus minuscules avant de devoir s'arrêter en plein milieu d'une forêt primaire dont les sapins ondulaient lentement dans la brise nocturne.

« Pourquoi on s'arrête ? » demanda Jamieson, plissant les yeux pour essayer de distinguer au-delà de la lumière des phares.

Elle désigna la barrière en bois qui marquait la fin de la route.

« Parce qu'il n'y a plus de route, et qu'à moins de vouloir finir au fond d'un ravin, on ne conduit pas une motoneige en pleine nuit sur un terrain inconnu. »

« Tu veux dire qu'on va rester ici jusqu'à l'aube ? » demanda-t-il d'une petite voix blanche tout en descendant maladroitement de la moto.

« Précisément. »

« Mais y a rien. Que des arbres, de la neige, et ce truc » marmonna-t-il en ramassant quelque chose au pied d'un arbre.

« Ce truc est une crotte d'ours » soupira-t-elle en descendant à son tour de la moto dont elle avait coupé le contact.

Visiblement, tripoter de la merde ne le dérangeait pas, car il observa juste l'étron de plus près.

« Tu es sûr que c'est une bouse d'ours ? »

« Oui. Certaine. Même si c'est étrange qu'un ours soit réveillé en plein hiver. »

« Parce que ça dort en hiver ? »

« Oui, on appelle ça l'hibernation. »

« Et ça sert à quoi, la bernation ? »

« L'hibernation. Ça sert à économiser son énergie en attendant des jours meilleurs. Beaucoup d'animaux hibernent. »

Jamieson lâcha la bouse, s'essuya la main sur son pantalon et s'approcha d'elle.

« C'est ce qui t'es arrivé en Tarctique ? »

« Hein ? »
« Quand tu étais en Tarctique, c'est ce qui t'es arrivé, non ? Sauf que contrairement à l'ours, tu t'es pas réveillée. »

Elle hocha la tête. Elle n'avait pas le cœur à le corriger. C'était trop de mauvais souvenirs.

« On va monter le camp, et toi tu vas te désinfecter les gants ! » siffla-t-elle en lui lançant une bouteille de désinfectant à usage médical.

Il râla, mais s'exécuta avant de venir lui offrir son aide, et elle fit la terrible erreur de lui confier la responsabilité du feu. En un temps record, et malgré une prothèse de jambe absolument pas adaptée pour se déplacer dans la neige - mais sans doute que des années à se déplacer avec dans le sable et la poussière aidaient - Jamieson réunit une quantité improbable de bois, puis alluma un feu absolument monstrueux.

Le genre de chose qu'on allumait lors des grandes célébrations.

Au moins, aucune bête n'oserait s'approcher d'eux, et ils ne risquaient pas de mourir de froid, tenta-t-elle de se consoler en déchargeant leurs affaires.

Il n'y avait pas grand-chose. Deux MRE, des couvertures de survie, un sac de couchage, la moitié un peu cramée d'un second - pourquoi n'avait-elle pas pensé à en racheter un autre au surplus ? - et un thermos de café.

Après avoir construit un muret bas en neige compactée qui leur servirait de dossier et de réflecteur de chaleur, elle déplia les couvertures de survies, puis les sacs de couchage, et enfin posa les rations alimentaires à distance raisonnable du feu afin de les réchauffer.

Lorsqu'elle revint aux couvertures pour s'y asseoir, elle y trouva Jamieson, assis en tailleur, grelottant, les mains tendues en direction du feu, et elle eut envie de se baffer.

Mais où avait-elle la tête quand ils étaient en ville ?

Comment pouvait-elle oser se proclamer experte arctique et laisser passer des choses comme ça ?

Comment pouvait-elle seulement ne pas avoir remarqué avant ? L'homme n'avait absolument pas un équipement suffisant pour le climat sibérien. Un vieux pantalon de ski assorti d'une parka trouée dont la bourre s'échappait n'avait rien à voir avec un pantalon de trekking polaire et une veste conçue pour les climats extrêmes. Et elle ne parlait même pas de l'espèce de mitaine tricotée, du bonnet deux fois trop grand qui ne cessait de lui tomber sur les yeux ou de la ranger encore encroûtée de poussière australienne qu'il portait.

Il était gelé, et il n'y avait aucun mystère là-dedans. Avec un soupir, elle se laissa tomber à côté de lui, ramassant le sac de couchage intact, son sac de couchage.

« Faut pas rester comme ça, sinon c'est la bronchite assurée. »

« Oh ? O-OK. C'est toi la princesse des g-glaces. Je dois f-faire quoi ? »

« Te sécher et te réchauffer, et vite. »

«C'est ce que j'essaie de f-faire ! » protesta-t-il en claquant des dents.

« Je vois bien, mais ça va pas suffire. Déshabille-toi et mets-toi au chaud là-dedans. »

« Me déshabiller ? Maintenant ? »

Elle le fixa, les yeux étrécis.

« Je t'ai malheureusement déjà vu nu, Jamieson. »

« J'sais bien, c'est p-pas à cause de ça. Mais je peux pas... pas congeler à volonté moi, flocon de neige ! »

« Si tu te dépêches, tu sera dehors à peine trente secondes et ensuite, tu pourras te réchauffer. »

« T'es s-sûre ? »

« Oui ! »

« O-OK alors. »

En un temps record, elle se retrouva avec un Australien crasseux couvert de chair de poule en caleçon, et encore plus vite avec un Australien crasseux couvert de chair de poule en caleçon et tremblant de froid à l'abri de son sac de couchage. Qui était tout propre et ne puait pas, du moins jusqu'à maintenant. Elle allait devoir faire son deuil de cette merveille de technologie textile.

Une fois certaine qu'il était au chaud et que les cordons de l'ouverture du sac étaient bien serrés, elle se servit de quelques branches puisées dans la montagne de bois qu'il avait ramené pour confectionner des perches afin d'y accrocher ses vêtements de sorte que, à défaut d'isoler correctement, ils ne soient plus humides lorsqu'il les renfilerait le lendemain.

Elle lui donna ensuite une tasse de café, bientôt suivie de sa ration de nourriture militaire, tout en ayant l'étrange impression de nourrir un long ver de terre qui oscillait entre petits rires et gros frissons. Non, définitivement, entre les tâches de chili et la suie, son sac de couchage était foutu.

Elle avala en silence ses nouilles au bœuf.

« Je crois que je revis... »

Elle observa le Junker, blotti piteusement à côté d'elle. Il avait en effet repris quelques couleurs.

« Tu ne t'es pas rendu compte que tu n'étais pas suffisamment habillé ? »

« Non... J'me suis dit que c'était normal d'avoir tout le temps froid par ici... Ouch... Mes orteils me font mal ! »

Elle pouffa.

« C'est une bonne nouvelle, ça veut dire que le sang circule encore et qu'ils n'ont pas complètement gelé. Masse-les, ça aide. »

Il s'exécuta, se tortillant un peu.

« Ahhhh ! T'as raison, ça fait du bien. »

« Heu... pendant que j'y pense, comme ça va avec les prothèses ? »
« Hein ? »

« Elles sont en métal, et le métal est un excellent conducteur thermique. Comment est ta peau dessous ? Pas d'engelure ? »

« Des ange-quoi ? »

« La peau n'a pas gelé ? »

Il pâlit, puis gigota encore un peu, et elle entendit une sorte de cliquetis.

« Le bras, ça va. »

Il se tortilla davantage, émettant plus de bruits mécaniques avant de lui jeter un regard vaguement paniqué.

« La jambe... Je sens plus rien et elle est encore plus froide que mes orteils. C'est grave, princesse ? »

Elle jura en chinois.

« Oui c'est grave. Des engelures peuvent conduire à des amputations. »

« Suis déjà amputé ! »

« Justement. Le sang circule moins bien dans les moignons, et... Yúchǔn ! J'aurais dû y penser ! »

« Heu... Mei. Je dois faire quoi ? »

« Je sais pas ! Ça dépend des dégâts. »

Il lui jeta un regard effrayé.

« Des dégâts ? »

« Il faut que je voie ta jambe, et tes orteils aussi tant qu'on y est. »

« Je vais devoir sortir du sac ? » demanda-t-il d'une voix tremblante.

« Non, il y a un zip en bas. Je vais l'ouvrir et examiner tout ça » grommela-t-elle, enfilant sa lampe frontale, tout en essayant de ne pas penser à l'odeur que pouvait bien dégager un pied de Junker ou un moignon à l'hygiène douteuse.

« C'est vraiment nécessaire ? »

Elle lui jeta un regard noir, avant d'aller chercher la trousse de premiers secours et quelques chaufferettes sur la motoneige.

A son retour, le Junker s'essuya maladroitement le nez, et tenta de lui décrocher un sourire bravache.

« Jamieson, ça va ? »

« Non ! J'veux pas encore perdre des bouts ! »

Elle ne savait pas comment le rassurer, alors elle lui tapota un peu maladroitement sur l'épaule.

Et dire qu'elle était prête à le tuer la nuit d'avant...

« Prêt ? »
« Non. »

« Alors j'y vais » asséna-t-elle avant d'ouvrir le bas du sac de couchage.

L'odeur n'était pas aussi terrible qu'elle l'avait anticipé, mais ça ne sentait pas la rose.

Ayant enfilé une paire de gants en latex, elle tendit la main, extrayant un long pied cagneux de la chaleur du sac, pour l'examiner avec précaution.

Les orteils étaient décolorés et froids, mais l'engelure ne semblait pas être remontée le long du pied. Avec un peu de chance, il s'en tirerait sans rien perdre.

Elle le laissa le remettre au chaud, et se tourner pour qu'elle puisse examiner son moignon.

Elle l'avait déjà vu sans ses prothèses, mais elle n'avait pas examiné les moignons de près comme elle le faisait à présent et, même sans être une experte, il lui était évident que l'amputation n'avait pas été propre, et que les soins avaient été au mieux aléatoires - à en juger pas les multiples cicatrices tordues attestant de réouvertures successives et d'infections à répétition. Comment il arrivait à marcher avec un membre dans un tel était était un vrai mystère.

Elle tâta prudemment la peau, et il siffla de douleur.

« Bon... la bonne nouvelle, c'est que tu as encore de la sensibilité sur le haut de la zone cicatricielle, la mauvaise, c'est que tu n'en as plus à la base. »
« J'en ai déjà pas beaucoup d'habitude, tu sais. »

Ce qui était sans doute une bénédiction pour lui, dans le cas présent

« Je vais quand même essayer de faire revenir la circulation sanguine. »

Il rougit.

« Na ! Na ! J'vais le faire tout seul ! »

« Occupe-toi de tes orteils ! »

« Nan, mais j'veux pas déranger... »

« Jamieson... »
« OK, OK... »

Après cinq minutes d'un silence gêné passé à masser la chair meurtrie, elle lui rendit sa jambe dont la peau était passée d'un blanc pâle à un rouge vif, avant de lui donner deux chaufferettes à glisser sur les zones critiques et une nouvelle tasse de café.

« Ne remets pas la prothèse avant demain. »

« Mais... »
« Jamesion... »

« OK... Je peux la garder avec moi ? »

Elle ne voyait pas en quoi ça posait problème et acquiesça.

« Les côtes, ça va ? »

« C'est ni la première fois, ni la dernière que j'm'en casse une ou deux, t'en fais pas, flocon de neige. »

Elle opina, les lèvres pincées.

« Par contre, j'ai mal au pied. C'est normal ? »

« Oui. C'est le sang qui revient. »

« Donc tout va bien ? »
« Non. Mais on ne saura que demain l'étendue des dégâts.»

Il acquiesça en silence, ce qui, venant de lui, ne faisait que démontrer l'étendue de son inquiétude.

« Mei ? »

« Oui ? »

« T'as déjà, heu... perdu des bouts ? »

« Non, mais j'ai failli, plus d'une fois, et j'ai eu beaucoup de collègues à qui c'est arrivé. J'ai même connu un Norvégien qui n'avait plus du tout d'orteils. »

« Pas d'orteils du tout ? Beurk ! Des pieds tous ronds ! » ricana Jamieson, faisant une grimace dégoûtée.

Elle pouffa puis le silence retomba, seulement brisé par le vent dans les arbres et les petits bruits de Jamieson buvant son café.

« J'peux te poser une question ? » demanda-t-il en se tortillant un peu.

« C'est pas ce que tu viens de faire ? »
« Heu... héhéhé, oui. Une autre, j'veux dire. »

Elle haussa les épaules.

« Il lui est arrivé quoi, à la Ruskoff ? J'veux dire... J'l'ai vue quand on est partis. Et j'veux pas être méchant, mais toi, c'est normal que t'aies l'air terrifié... mais elle ? Qu'est ce qui peut bien lui faire peur ? Même Roadhog, il lui fait pas peur. »

Elle décida de ne pas se vexer. Il n'avait pas tort, elle était plus du genre à avoir peur que Zarya.

C'était plus le fait qu'il soit aussi observateur qui la surprit.

Elle soupira. Ce n'était pas vraiment à elle de répondre non plus.

« Ben... disons que quand Zarya était petite, il s'est passé des choses horribles, et qu'elle est restée longtemps seule dans la taïga avant d'être sauvée. »

Jamieson acquiesça, le regard perdu dans le feu.

« Elle est orpheline ? » demanda-t-il au bout d'un moment.

Mei opina.

« C'est pas cool. D'être orphelin, j'veux dire. »

Que répondre à ça ? Son père était mort peu de temps après qu'elle ait rejoint Overwatch et sa mère pendant qu'elle était en cryo-stase, mais elle avait grandi en fille unique chérie par ses parents.

« Tu n'as pas connu tes parents ? » demanda-t-elle.

« J'sais pas. Peut-être... Sûrement. J'veux dire, je me souviens pas du monde d'avant... j'avais, quoi... Quatre, cinq ans peut-être ? Des fois... j'ai comme des souvenirs... mais c'est tout flou... »

Son regard rivé sur les flammes semblait voir au-delà d'elles.

« Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ensuite ? »

« Bah... Rien de spécial. J'ai appris à me débrouiller, j'ai survécu, j'ai appris à faire tout sauter, pis un jour, j'ai rencontré Roadie. »

« Ça fait longtemps que vous vous connaissez ? »

Il compta sur ses doigts, les sourcils froncés.

« Ouais ! Deux ans... j'crois. »

A l'échelle d'une vie, ce n'était rien. Elle eut envie de le serrer dans ses bras, tellement cette existence qu'elle entrevoyait était pitoyable.

Si elle calculait bien, il avait au plus vingt-six ans. Qu'est-ce qu'elle faisait à son âge, déjà ? Ah oui, elle recevait son premier prix pour une étude sur le mouvement des nuages d'orages et leur prévision. Pour elle, c'était seulement cinq ans plus tôt. En vérité, tout ça remontait à quatorze ans. Neuf ans, envolés...

« Mei, ça va ? » lui demanda-t-il, l'air inquiet.

Elle hocha la tête, forçant un sourire sur ses lèvres.

« Oui, j'étais perdue dans mes pensées. »

« Oh ! OK. Elle était comment ton enfance ? »

Elle sourit avec nostalgie.

« Normale, je suppose. Heureuse. J'ai eu beaucoup de chance, je m'en rends compte aujourd'hui. J'avais des amis, j'allais à l'école, j'avais un lapin qui s'appelait Lune et je rêvais d'aller au festival des lanternes avec Wu. »

« C'est qui, Wu ? »

« C'était un garçon très mignon qui était une classe au-dessus de moi. Je crois que la moitié des filles de l'école étaient amoureuses de lui. »

Le menton appuyé sur la main, il l'écoutait avec attention.

« Et tu es allé à ce festival avec lui ? »

Elle rit.

« Moi ? Bien sûr que non, j'étais la petite grosse à lunettes. Première de classe en tout sauf en sport, en plus. Les garçons comme Wu ne sortent pas avec les filles comme moi. »

« Ben ces mecs là sont des crétins. Moi, si j'avais été à sa place, je t'y aurais emmené, à cette fête des lanternes ! » répliqua-t-il avec candeur, la faisant rougir.

Prétextant aller se resservir en café, elle se leva.

« Dis, flocon de neige, tu peux me raconter comment c'est, l'école ? »

Ravie, elle sauta sur l'occasion de changer de sujet, tout en tentant d'étouffer la pulsion qui lui commandait une fois encore de le serrer dans ses bras. Que quelqu'un n'ait jamais été à l'école lui brisait le cœur.

Elle se fit donc un devoir de lui raconter le meilleur et le pire de ses souvenirs scolaires, ne s'arrêtant que lorsqu'elle remarqua qu'il s'était à moitié endormi, roulé en boule sous une couverture de survie à côté d'elle, sursautant de temps à autre comme un chien qui rêve. Elle n'avait pas sommeil et il fallait que quelqu'un entretienne le feu. Elle le couvrit donc du second sac de couchage, celui en mauvais état, prenant à garde à ne pas le réveiller et échouant lamentablement, car à une vitesse surprenante, une main métallique jaillit du tas de sacs de couchage, emprisonnant son poignet comme dans un étau.

« Merci, flocon de neige. »

« Heu... pourquoi ? »

« D'être gentille avec moi, même si j'ai – encore - failli te tuer. »

Elle haussa les épaules. Elle-même ne savait pas bien pourquoi elle se comportait ainsi.

Il la relâcha, se renfonçant dans la chaleur bienfaisante du sac.