J'ai passé des heures à faire des recherches pour ce chapitre. Métaux rares, ressources minières russes, techniques minières, applicationa techniques et bien plus encore. Mais cela n'est pas sensé se voir dans mon texte et j'espère que c'est le cas, car là n'est pas l'important. Tout cela n'est que toile de fond.
Bonne lecture.
Zarya était du genre prévoyant, heureusement. Et elle avait pensé à emmener des capsules de caféine. La moitié de son stock avait été englouti par l'immense Junker après que, la voyant sortir le flacon, Nikolei se fut rappelé avoir lu quelque part que la caféine pouvait faire office de bronchodilatateur d'urgence et qu'elle était parfois utilisée par les personnes incapables de se payer des médicaments contre l'asthme.
Ils avaient donc tenté le coup, et si l'Australien était toujours dans un état trop lamentable pour seulement tenir debout, au moins il avait repris conscience, bien qu'à cause du manque d'oxygène, il sombrât souvent dans un genre de sommeil délirant. Les hommes de Poda n'étaient guère en meilleur état, et sans Iourlov qui, toujours choquée, renouvelait mécaniquement leurs bouillottes, ils auraient été en hypothermie depuis longtemps.
Nikolei lui avait tenu compagnie aussi longtemps que possible, mais Zarya avait fini par l'envoyer se coucher, tout comme Poda, qui après presque vingt heures de garde ininterrompue avait commencé à se prendre les pieds dans tout et n'importe quoi. Et elle se retrouvait donc seule à monter la garde, gobant les capsules de caféine comme des bonbons et tentant de tenir éloignées les ombres du passé. Elle n'était plus une enfant. Elle n'était plus faible. Elle était une guerrière, une soldate d'élite, une battante. Elle était allée au front et en était revenue. Elle n'avait aucune raison d'avoir peur. Aucune.
A part des souvenirs terrifiants qui lui glaçaient le cœur et l'empêchaient de dormir presque chaque nuit. Cette nuit, elle ne devait pas dormir, mais ils jouaient avec ses nerfs, lui faisant entendre et entrevoir des choses mortes depuis longtemps.
Après un énième tour du campement ravagé plongé dans l'obscurité, elle se glissa dans la tente surpeuplée afin de se réchauffer un peu.
« Zaryanova... »
Juste un murmure, qui tonna dans le silence épais, roulant sur des glaires épaisses.
« Rutledge. »
Le géant, qui s'était assis avec peine contre une cantine métallique, lui fit signe d'approcher.
« Pourquoi... je suis... toujours... en vie... ? » souffla-t-il avec peine.
« Pas grâce à moi, en tout cas. C'est Mei qui a insisté pour qu'on vous garde en vie... malgré ce que vous avez fait. » cracha-t-elle désignant les trois militaires et les deux scientifiques qui dormaient entassés juste à côté.
Rutledge tourna son visage masqué vers eux, avant de la fixer à nouveau, le son de sa respiration laborieuse semblant emplir tout l'espace.
« Où... est... Jamieson... ? »
« Parti chercher des secours avec Mei, puisque à cause de vous, on n'a plus ni camion ni radio. »
Il acquiesça, tentant de tousser.
« On est... dans le même bateau, donc ? » demanda-t-il.
Elle ne répondit pas alors qu'il s'enfonçait dans une nouvelle quinte.
« Faudrait peut-être enlever le masque. » nota-t-elle.
Un grondement mauvais lui répondit alors qu'il s'accrochait compulsivement au bout de cuir. Elle haussa les épaules avant de ressortir dans le froid de la nuit.
Dans le lointain, elle pouvait presque entendre les coups sourd des tirs d'artillerie. Jamais le front de l'Est n'était vraiment endormi. Elle goba une autre capsule et rajusta sa prise sur son canon. Elle était le dernier rempart entre son équipe et les omnics. Elle n'avait pas le droit de faillir.
Encore trois heures avant l'aube. A l'aube, elle secouerait Poda et irait dormir une heure ou deux. Elle était debout depuis presque quarante-huit heure, et la fatigue commençait à se faire sentir, caféine ou pas. D'ailleurs ses oreilles bourdonnaient... Non, ce n'était pas ça. Un bruit de moteur.
Se redressant, elle tendit l'oreille. Plusieurs moteurs lourds qui approchaient. Les secours peut-être, mais peu probable. Un convoi de secours ne roulerait pas tous feux éteints, et si elle avait bien identifié le bruit, il s'agissait de véhicules lourds, sans doute des gros porteurs. Or de tels véhicules avaient toujours de véritables projecteurs en guise de phares. Ça puait.
Ramassant le canon à shrapnel de l'Australien et le bourrant d'une poignée de restes d'équipements scientifiques, elle rentra dans la tente, le lui tendant.
« On a de la visite. Si un visage inconnu entre ici, tire. »
Le géant hocha la tête, et elle partit secouer Poda, qui se réveilla en sursaut.
Elle lui colla son arme dans les mains, et le poussa dehors.
« Gardez le campement, sergent. »
« Et vous ? »
« Je vais aller voir cette merde de plus près. »
« Vous êtes sûre que c'est très prudent ? On ne devrait pas réveilleur tout le monde ?»
« Si vous voulez gérer deux civils paniqués et trois militaires blessés, libre à vous. »
L'homme acquiesça et rabaissant la visière de ses lunettes tactiques, elle s'enfonça dans l'obscurité en direction du bruit.
Le convoi venait du plein ouest. Donc ce n'était probablement pas des saletés d'omnics. Mais il n'y avait que le son des moteurs. Pas de crissement de pneus, pas de bruits de suspensions. Donc, c'était des véhicules à lévitation. Et à moins d'être stupide, personne ne prendrait des véhicules à lévitation si près de la ligne de front sans d'excellents boucliers anti-EMP. Donc qui que ce soit, ils avaient des ressources.
S'accroupissant dans la neige, Zarya rampa jusqu'au sommet d'une petite colline. Se détachant en ombre noire sur le gris sombre de la neige, elle distingua trois énormes formes rectangulaires. Des camions cargos à lévitation qui avançaient presque au pas, deux sentinelles couchées sur chacun des toits. Qu'est-ce que de tels transports fabriquaient dans la zone d'évacuation ? Profitant du relief, elle se mit à les suivre à distance. Inutile de se faire repérer en les collant de trop près, ils faisaient assez de bruit pour être suivis à l'oreille.
Pendant un moment, elle craignit qu'ils ne se dirigent droit vers leur campement, mais ils obliquèrent peu avant d'entrer dans la zone de l'anomalie et se mirent à approximativement la longer. Elle fit de même, restant hors de vue, se doutant que les conducteurs et les sentinelles devaient avoir des lunettes à vision nocturne tout comme elle.
Le convoi s'arrêta finalement à presque deux kilomètre de l'anomalie, à proximité des ruines d'un hameau abandonné au milieu d'un pan de forêt.
Cependant, lorsque les camions se remirent en marche, disparaissant les uns après les autres dans une grange théoriquement incapable d'en contenir ne serait-ce qu'un seul, Zarya sut que tout ce qu'elle voyait n'était que de la poudre aux yeux.
Une observation minutieuse du site lui apprit que des tourelles automatiques étaient dissimulées dans les arbres et qu'il serait suicidaire d'essayer de s'en approcher.
Elle attendit donc patiemment, couchée à couvert d'un grand pin solitaire, son arme posée devant elle.
Une heure et treize minutes après avoir disparu sous terre, car c'était le seul endroit où ils avaient pu aller, les camions reparurent, lévitant sensiblement plus bas à cause d'un lourd chargement.
Elle les regarda repartir par la même route qu'à l'aller puis, courbée en deux, se replia vers la campement où un Poda à cran faillit lui tirer dessus.
Laissant le militaire monter la garde, elle entra dans la tente, prenant bien soin de signaler sa présence pour éviter une réaction malencontreuse du Junker, qui hocha à peine la tête en la voyant.
L'ignorant, elle partit secouer les deux scientifiques, qui se réveillèrent en panique.
Elle les calma puis les fit s'asseoir dans un coin avec une lanterne sourde.
« Qu'est ce qui a de la valeur dans la région ? » demanda-t-elle ensuite en russe.
« Pardon ? »
« Je viens de voir un convoi passer, et je peux vous garantir qu'il n'avait rien de légal. Quelle ressource peut valoir la peine de prendre autant de risques ? »
Les deux scientifiques échangèrent un regard dans la lueur jaune de la lanterne sourde.
« Le sous-sol sibérien est très riche. Il y a un peu de tout. Or, diamant, manganèse, plomb, nickel... »
« Mais ça ne se trouve pas qu'ici, non ? On en trouve aussi dans des zones moins dangereuses de la Sibérie ?»
Ils hochèrent la tête.
Puis le visage de Iourlov sembla se décomposer.
« Je sais ce qu'ils cherchent ! »
Zarya l'encouragea d'un geste de la tête.
« C'est du molybdène. »
« Du quoi ? »
« C'est un métal très rare n'existant pas à l'état natif et principalement extrait du cuivre. Il est d'une importance vitale dans la réalisation de nombreux alliages de haute technologie. Chez nous, le principal client est Volskaya Industries. Ils en ont besoin pour les circuits, mais aussi les blindages des Svyatogor et de presque tous les autres modèles de mécas ou d'armures assistées. Votre canon à particules ne pourrait pas fonctionner sans molybdène. » expliqua Nikolei.
« Mais pourquoi le chercher ici ? Il n'y a pas du cuivre ailleurs ? »
« Non. Le cuivre n'est pas si commun en Russie, et les principaux gisements se trouvent tous de l'autre côté du front. Ceux auxquels nous avions encore accès sont épuisés depuis longtemps. Bien sûr, on importe autant de matières premières que possible. Principalement depuis les États-Unis et la Chine, mais c'est loin de suffire pour répondre à la demande. Les prix flambent. Si quelqu'un à découvert un gisement ici... »
« Le jeu en vaut la chandelle et expliquerait pourquoi quelqu'un aurait engagé des... terroristes pour essayer de nous éliminer. » conclut-elle sombrement, jetant un regard accusateur au géant qui grogna en retour.
Elle se frotta les yeux. Elle en avait tellement assez. Tout ce qu'elle voulait, c'était prendre une bonne douche et dormir.
« Est ce que ça pourrait expliquer cette putain d'anomalie climatique ? »
Les deux scientifiques se concertèrent à voix basse.
« C'est possible, mais peu probable. Miner provoque des vibrations que l'on aurait dû détecter, mais des méthodes expérimentales visant à miner par la chaleur afin de pouvoir exploiter des terrains instables sont en cours d'étude, donc ce n'est pas impossible. »
Ça lui suffisait. Ils avaient une hypothèse à soumettre au gouvernement. Maintenant, il leur fallait juste revenir à la civilisation. Tout reposait donc sur les épaules de Mei et de l'autre taré. Pourvu que tout se passe bien et qu'ils reviennent vite.
Elle n'était pas Mei, mais elle avait ses chances à pied. Poda aussi peut-être. Pas les autres.
Renvoyant les deux scientifiques se coucher, elle allait ressortir pour monter la garde lorsque Rutledge lui fit signe de s'approcher.
« Tu... t'es vantée... pouvoir... me soulever... c'est... le moment... de prouver... que tu n'es pas une menteuse... »
« Qu'est-ce que tu veux, l'asthmatique ? » siffla-t-elle en retour, fâchée de voir sa force remise en question.
« Aide-... moi... à sortir. »
Levant les yeux au ciel, elle se glissa sous le bras de l'homme et, poussant fort, se redressa comme pour un épaulé-jeté, le jeté en moins. Il se retrouva debout avant avoir compris ce qui lui arrivait, et raffermissant sa prise en passant une main dans son dos pour saisir le fond de son pantalon, elle le souleva plus qu'à moitié avec de le traîner dehors pour le larguer contre la carrosserie du camion le moins abîmé.
« Voilà, si tu veux pisser, débrouille-toi. Je reviens te chercher dans cinq minutes. »
Lourdement appuyé contre le véhicule, il la regarda partir, et lorsqu'elle revint de son tour du camp, une odeur âcre lui apprit qu'il avait effectivement vidé sa vessie. Attentive à ne pas marcher dans la neige souillée, elle se glissa à nouveau sous son épaule, et repartit en sens inverse, sans aucune pitié pour la dignité du Junker dont les pieds traînaient mollement dans la neige.
Elle allait le ramener dans la tente lorsqu'il l'arrêta, désignant du doigt une caisse posée non loin de là.
Avec un soupir exaspéré, elle l'y conduisit, et il s'y assit avec un râle de souffrance.
Elle allait lui rappeler qu'elle n'était pas sa bonniche mais les mots se coincèrent dans sa bouche alors que l'homme levait à moitié son masque, découvrant seulement sa bouche et son nez.
Dans l'obscurité, elle en devinait à peine les traits, mais elle les avait vus un peu plus tôt quand elle avait soulevé le masque pour lui faire avaler les capsules de caféine et essuyer le sang qui lui maculait les lèvres. Elle avait vu la bouche lippue sur des dents massives aux canines inférieures anormalement développées, et le gros nez bulbeux, dont l'arête était déchirée par deux longues des trois longues cicatrices dentelées qui lui barraient le visage. Ce n'était pas ça qui l'avait fait se taire, mais le fait qu'il ait volontairement retiré son masque. Masque qu'elle lui avait toujours vu vissé au visage.
Inspirant et expirant avec peine, il restait là, la tête à peine levée, le menton et la vague barbe qui y poussait tous croûtés de sang séché. L'air glacial sembla lui faire du bien, car sa respiration se fit insensiblement moins laborieuse.
« La Russie... Trop froide... pour moi... mais c'est un bel endroit. »
Elle le fixa avec attention, les sourcils froncés. Est-ce que le manque d'oxygène commençait à atteindre le cerveau ? Il ne parlait jamais pour ne rien dire. Ne retirait jamais son masque. Et voilà qu'il essayait de faire la conversation, ce dernier à moitié relevé.
« J'espère... que vous allez... démolir ces saletés... »
Elle jeta un regard en direction de l'est, dont le ciel commençait à pâlir insensiblement. Sa patrie était coupée en deux à cause des machines.
«L'Australie... ça suffit... »
Elle acquiesça.
Puis poussant un peu le Junker, elle vint s'asseoir à côté de lui sur la caisse.
« J'ai vu les photos. C'est triste, ce qui est arrivé à ton pays. »
Il acquiesça en grognant.
Elle le détailla. Il n'était pas exactement jeune.
« Tu as bien connu le monde d'avant ? »
Il opina une fois encore.
« Moi, j'ai quelques souvenirs. Pas de mon père mais je me rappelle de maman et aussi de ma babushka. Et de Piotr. C'était mon grand frère. Ils sont tous morts depuis longtemps... »
Elle fit un geste vague dans le néant.
Le silence dura longtemps, rythmé seulement par la respiration lourde du géant.
«J'ai été... marié... »
Elle le fixa avec curiosité, essayant d'imaginer l'homme qu'il avait été, en vain.
« En Australie... il y a trois tombes... Sans noms... sans corps... »
« Tu as eu des enfants ? »
A nouveau, il mit longtemps à répondre, si longtemps qu'elle crut qu'il n'allait pas le faire.
« Pas plusieurs. Juste un fils. »
« Alors, pour qui est la troisième tombe ? » demanda-t-elle, curieuse.
Le géant rabaissa son masque d'un geste sec.
« Mako Rutledge. » gronda-t-il, tentant de se relever.
Elle s'empressa de se glisser sous son bras pour le soutenir avant de le ramener à la tente.
