La dernière fois, le produit avait agi en quelques secondes. Elle vérifia pour la quatrième fois l'étiquette. C'était le bon pourtant. Alors pourquoi continuait-il à trembler autant ? Pourquoi ne reprenait-il pas conscience ? Elle se mit à pleurer. De stress, de détresse.

Elle ne pouvait rien faire de plus. Impossible de faire avaler ses pilules à Jamieson tout de suite, et impossible de le déplacer pour l'instant. Elle l'installa le mieux possible sur la neige, un sac de couchage roulé en boule sous la tête, l'autre posé sur lui.

Elle ne pouvait pas l'aider davantage, mais il était hors de question qu'elle reste les bras croisés.

Allumant sa lampe frontale et s'essuyant les yeux d'un revers de main, elle s'intéressa à la moto et aux différents objets en apparence hétéroclites que le Junker avait posé devant.

.

Il faisait frais. Frais mais pas froid. Jamieson essaya d'ouvrir un œil, sans succès, les paupières soudées par une croûte salée. Avec un grincement misérable, il tenta de bouger son bras gauche, en vain. Il était comme immobilisé par quelque chose de lourd. Le droit donc. Plus de prothèse. Il sentit la panique l'envahir alors qu'il réalisait qu'il n'avait plus aucune de ses prothèses, qu'il était sans défense. Il parvint à se désencroûter un œil avec son moignon. Le souffle court, il fixa le bout de couverture de survie qui dépassait de son champ de vision et le ciel encore piqueté d'étoiles qui commençait à blanchir à l'est. Il était toujours en Russie.

Il gémit de plus belle. Il était toujours coincé en putain de Russie au milieu d'une forêt envahie de saletés de machines meurtrières, sans son lance-grenades, sans ses prothèses, et c'était à peine s'il avait l'énergie de garder l'œil ouvert.

Ce qu'il pouvait détester cet endroit glacé !

« Jamieson ? »

Un petit murmure doux, inquiet et un peu étouffé.

Perplexe, il chercha l'origine de la voix, qui était assurément Mei.

Il finit par la découvrir au dernier endroit qu'il attendait.

Allongée dos à lui sur son bras gauche dans le sac de couchage.

Et soudain, son cerveau fut saturé d'informations. De beaucoup trop d'informations.

S'il n'était pas en train de congeler, c'était parce qu'elle était collée contre lui, bienfaisant fourneau humain. Il n'avait plus ses prothèses, et plus de vêtements non plus. Ses joues s'enflammèrent et il eut envie de s'enfuir très loin. Il s'était pissé dessus mais il était sec et nu, et il détestait les implications de ces deux faits. Et son traître de cerveau s'acharnait à lui signaler que la jeune femme était aussi quasiment nue à côté de lui, juste vêtue d'un ensemble long à la texture étrange qui moulait parfaitement ses formes. Il se bénit d'être physiquement trop épuisé pour faire plus que respirer avec peine. Pourquoi ? Pourquoi fallait-il que ça le prenne maintenant ? Elle était très mignonne, carrément canon, mais il avait toujours su garder ses idées pour ses rendez-vous nocturnes avec sa main. Alors pourquoi maintenant ? Jamais il n'avait autant béni l'épuisement concomitant à une crise.

« Tout va bien ? »

Il acquiesça vaguement, tentant de mettre autant de distance possible entre eux malgré l'étroitesse du sac de couchage, absolument pas conçu pour deux personnes.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? » demanda-t-il autant pour s'informer que pour se distraire.

« Tu as fait une crise, je t'ai soigné, j'ai réparé la moto, et nous ai amené ici. Tu étais gelé, et... hum... moi aussi... Et comme un feu était inenvisageable... »

Elle ne termina pas sa phrase. Il lui en fut reconnaissant.

« Tu as réparé la moto ? Je croyais que tu ne savais pas comment. »

« C'est le cas... mais j'ai quand même des notions de mécanique... avec les pièces que tu avais préparées et un peu de temps... j'ai compris quoi faire. Ça a tenu... du moins jusqu'ici. »

« Haha... ça ne m'étonne pas. T'es un génie après tout, princesse ! »

Il devina à sa manière de se tortiller qu'elle rougissait et l'espèce d'instinct primal qui partit aussi inopinément qu'il était venu fut remplacé par un mélange d'émotions qu'il ne comprenait pas trop.

Gratitude, gêne, joie et beaucoup, beaucoup d'autres choses.

« Je n'y serais pas arrivée toute seule... » marmonna-t-elle.

Son bras gauche étant toujours coincé quelque part sous son épaule, il la poussa un peu du moignon.

« Hey... Tu aurais peut-être pas réparé la moto, mais tu t'en serais sortie. J'en suis sûre. Suis sûr que la Russie, c'est du pipi de chat comparé à la Tarctique »

Elle opina vaguement.

« Heu... Flocon de neige. T'as mis où mes fringues ? »

« Sur le sac de couchage. Elles sèchent. »

« C'est super... mais je peux au moins récupérer mon caleçon ? »

« Non... Je... il est mouillé. »

De pisse. Mais elle n'était pas le genre de personne à le dire.

« Mon pantalon ? »

« Pas tout de suite. Quand il sera plus sec. Sinon, avec le froid et le vent, il va geler et tout ce qui se trouve en dessous avec. »

« OK ! Pas envie de congeler mes noix ! Je vais rester comme ça encore un moment. »

Le silence retomba.

« Heu... Mei ?... Toi, tes fringues sont pas mouillées, non ? »

L'Asiatique hocha négativement la tête.

« Alors pourquoi t'es là, et pourquoi t'es à moitié à poil ? »

« Je ne suis pas à moitié à poil, déjà ! Je suis en sous-vêtements thermiques ! »

« Vachement moulants les sous-vêtements, en attendant ! » ricana-t-il, bravache.

« Jamieson ! »

Il réalisa ce qu'il venait de dire... et la situation dans laquelle ils étaient. Ses joues le brûlèrent.

« Désolé... mais pourquoi tu es là ? »

« Parce que la température est en dessous de zéro, qu'il fait nuit, et que je me suis déjà évanouie d'hypothermie aujourd'hui ! »

Il opina. Elle avait entièrement raison.

« ...Et que mourir d'hypothermie, c'est atroce... » murmura-t-elle, sinistre.

« Mais tu ne peux pas mourir congelée. »

Elle ne répondit pas, tout son corps soudain très rigide, comme si elle luttait contre quelque chose. Il comprit.

Crétin ! Abruti ! Elle ne parlait pas d'elle. Imbécile !

« Tu fait ça pour moi ?! »

Elle ne répondit pas.

A nouveau ce bouillonnement d'émotions. Un sourire étira ses lèvres.

« Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? Pour mériter que tu veilles comme ça sur moi, princesse ? »

Sautant comme une carpe, elle se retourna brusquement, enfonçant un doigt accusateur dans son épaule.

« Rien du tout, Fawkes ! C'est tout le contraire, même ! Tu devrais avoir honte ! Honte ! Tu es une véritable calamité. Un cauchemar sur pattes ! Ma vie est tellement plus simple, plus normale quand tu n'est pas là. Mais il suffit que tu arrives pour que ça devienne un enfer ! Pour que tout explose de partout! Wǒ gòule! »

Il s'affaissa un peu. Au fond, c'était toujours la même chose. Rien ne changerait jamais vraiment. Il n'était bon qu'à semer la destruction et le chaos.

Il tenta de se faire aussi petit que possible. Aussi peu encombrant que possible.

« Si tu me détestes à ce point, tu aurais dû me laisser mourir. Tu n'aurais pas dû me faire cette piqûre ou mieux encore, tu aurais dû tirer quand tu nous as arrêtés hier.»

La colère de la femme disparut aussi vite qu'elle était venue.

« Que je... non ! Pourquoi aurais-je fait ça ? »

Il haussa les épaules.

Elle avait arrêté de la marteler du doigt, et sa main se posa un peu maladroitement sur son épaule. Il lui fallut presque une minute pour répondre.

« Jamieson... je ne te déteste pas... Enfin, je ne crois pas... Je... en fait, ce que je déteste, c'est ce que tu fais... pas toi. »

« Quelle différence ? »

« Ce que tu fais. Avec . Ce que vous faites, c'est mal. Mais les raisons qui vous poussent à le faire... elles ne sont pas toutes bonnes, mais elles ne sont certainement pas toutes mauvaises. C'est légitime de vouloir s'en sortir. Je... je n'approuve pas ce que vous avez essayé de nous faire... mais je comprends pourquoi vous l'avez fait... et je sais que tu n'es pas toujours un salopard... »

Était-ce censé être un compliment ?

« Et c'est pour ça que tu es presque à poil dans ce sac de couchage avec moi ? »

« Jamieson ! » s'offusqua-t-elle, le frappant mollement à l'épaule.

Il eut un petite rire faible.

«T'en fais pas, princesse... Je t'en suis très reconnaissant... J'ai pas envie de mourir sur un foutu bout de glace. »

« Tant mieux. » marmonna-t-elle.

« Bon... puisque la reine des glaces à décrété que je dois rester tout nu et que je ne peux pas sortir d'ici sans mourir de froid, c'est quoi le programme ? »
« Heu... rester ici encore un peu. »

« OK. Ça t'embête si je dors encore ? C'est pas pour dire, mais suis vanné. »

Elle fit non de la tête, tentant maladroitement de ranger ses bras quelque part.

Il ferma les yeux, s'enfonçant presque instantanément dans un demi-sommeil, seulement pour en être tiré trente secondes plus tard par un mouvement de la jeune femme qui tentait de se positionner de manière plus confortable.

Il referma les yeux pour les rouvrir dix secondes plus tard alors qu'elle bougeait encore, lui écrasant à moitié le poignet.

Le manège dura encore deux minutes et il en eut assez, d'autant plus qu'à chacun de ses mouvements, une petite bouffée d'air froid entrait.

« Flocon de neige, juste une petite question. On est bien d'accord, la situation peu pas devenir plus gênante ? »

Elle se figea puis hocha lentement la tête.

« Alors s'il te plaît, peux-tu arrêter de te tortiller comme une chenille, te tourner et revenir t'installer contre moi, que je puisse enfin dormir sans craindre que tu ne me broies le bras avec ton épaule, mine de rien pointue ? »

Il tenta d'ignorer le fait qu'il rougissait et celui quasiment certain qu'elle faisait de même.

Après trente secondes d'immobilisme silencieux, Mei se tourna maladroitement, venant appuyer ses épaules contre son torse tout en veillant à garder ses fesses et ses jambes aussi loin que possible de lui. Par contre, elle colla ses pieds contre son mollet et il grinça des dents. Ils étaient si froids qu'il les sentait même à travers ses épaisses chaussettes. Elle lui avait fait la morale sur ses orteils, mais elle devrait s'inquiéter des siens. Sans être médecin, il était à peu près certain qu'un humain n'était pas censé avoir les pieds aussi froid.

« Comme ça, ça va ? » demanda-t-elle d'une toute petite voix.

« Mmh. » acquiesça-t-il, installant son moignon au creux de sa hanche.

Dix secondes plus tard, il dormait profondément.

.

« On se réveille ! Allez debout ! »

Il gémit et se recroquevilla en une vaine tentative de se protéger du froid alors que de l'air glacé s'engouffrait brutalement dans le sac de couchage, remplaçant la douce chaleur de la femme qui s'était glissée dehors à une vitesse sidérante.

« Fait froid ! » protesta-t-il, la bouche pâteuse.

« Oui, mais le soleil est levé, et les autres nous attendent. Debout ! »

La mémoire lui revint, et il fut instantanément réveillé. Il était toujours épuisé, mais Roadie comptait sur lui. Il se redressa, frissonnant, sortant un bras dans l'air glacial pour réceptionner ses prothèses gelées que lui tendait la femme en même temps qu'une chaufferette pour en décongeler les extrémités.

Suivirent son T-shirt, son pull et son manteau, puis sa chaussette, son pantalon encore vaguement humide et clairement nauséabond, sa mitaine et son bonnet.

« Pas de caleçon ? »

Balancé du bout d'un bâton, le sous-vêtement souillé et encore trempé atterrit dans la neige à côté de lui.

« OK, pas de caleçon. »

En quinze minutes, ils étaient prêts à partir. Mei avait insisté pour qu'ils mangent quelque chose et boivent les dernières gouttes de café tiède, il avait vérifié ses réparations - qui n'étaient vraiment pas mauvaises - puis elle l'avait forcé à s'enrouler dans le sac de couchage avant qu'il ne grimpe derrière elle sur la moto, qui démarra en toussotant un peu.

Elle avait dû avancer d'un bon bout pendant qu'il était inconscient, car à peine deux heures plus tard, ils passaient devant la ferme en ruine.

Il se pencha pour pouvoir parler à son oreille, afin qu'elle l'entende par dessus le vent.

« Flocon de neige ? »

Elle hocha la tête sans lâcher l'horizon de yeux.

« Heu... est-ce que ce serait possible de ne pas parler de ce qui s'est passé cette nuit aux autres ? »

« Ils vont poser des questions. » hurla-t-elle par-dessus le vent.

« Pas grave. J'ai pas envie qu'ils sachent... pour ma crise... et pour ce qui a suivi. »

Elle acquiesça.

« Mais les omnics, ça c'était cool ! Mais motus sur le reste, OK ? »

Elle hocha à nouveau la tête.

Il sourit avec soulagement.

« Merci, princesse ! T'es la meilleure ! »

Malgré l'inquiétude pour Mako qui lui rongeait les entrailles, il se sentait heureux. Malgré le vent glacial menaçant de lui arracher son bonnet et s'infiltrant dans la moindre fente de ses vêtements, piquant sa peau, son sourire ne voulait pas partir. Il resserra un peu sa prise sur les hanches de sa conductrice, et appuya son menton sur son épaule moelleusement rembourrée de fourrure.

C'était presque aussi bon que de filer à travers l'air torride de l'Outback sur la Hog avec Roadie.