Ils étaient finalement arrivés en milieu de matinée.
Ils n'étaient partis qu'un peu plus de vingt-quatre heures et pourtant, Zarya semblait avoir vieilli de cinq ans. Mei ne l'avait jamais vue avec un air aussi épuisé, ses traits tirés formant de petites rides inquiètes sur son front et au coin de ses yeux.
Elle laissa Jamieson s'emparer des sacs contenants les médicaments et foncer dans la dernière tente debout. Il saurait lesquels administrer à Rutledge.
« Aleksandra, est ce que tout va bien ? » demanda-t-elle, serrant dans ses bras la femme bien plus grande qu'elle.
La soldate hocha la tête, lui rendant son étreinte avec force, semblant dire « maintenant, oui ».
Finalement, se tortillant un peu, elle se décrocha des bras de la Russe.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé pendant notre absence ? » l'interrogea-t-elle, observant, les sourcils froncés, les mains de la soldate qui tremblaient un peu.
Zarya respira à fond et parvint à placarder un faible sourire sur ses lèvres.
« Dieu merci, rien de grave. Mais j'étais inquiète. Très inquiète. Pour toi, pour nous, pour tout. Mais maintenant ça va mieux. Beaucoup, beaucoup mieux... »
Mei lui tapota l'épaule.
« Alors si tu allais te reposer ? Tu en as vraiment besoin. »
« Non, c'est bon... je... D'accord. Merci. Fais-moi juste un rapide compte-rendu. » capitula-t-elle, voyant le regard sévère de son amie.
Mei s'exécuta.
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« Hey, regardez qui est de retour, plus majestueux que jamais ! »
La voix de Jamieson raisonnait fort et clair, alors que sa longue carcasse disparaissait à moitié sous celle du géant qu'il portait, un grand sourire béat aux lèvres.
« M. Rutledge ! Je suis soulagée de voir que vous allez mieux ! » le salua la climatologue.
Il lui rendit son salut d'un grognement.
« Je vais dormir, tu montes la garde. S'il se passe quelque chose à cause de toi, Junker, je te tue !» siffla Zarya en passant à la hauteur de Rutledge.
Le géant gronda un assentiment, tapotant de la main son pistolet accroché à sa ceinture.
Mei leva un sourcil. Visiblement, elle n'était pas la seule à avoir en quelque sorte fait la paix avec les Australiens. Australiens qui s'installèrent sur une cantine métallique - laquelle protesta sous la charge mais tint bon.
Elle allait signaler à Jamieson qu'il était toujours insuffisamment vêtu et partiellement humide, mais décida qu'il n'allait pas mourir s'il restait dix minutes dehors en compagnie de son ami. Pour eux aussi, ç'avait été rude. Même si c'était entièrement de leur faute. D'ailleurs, même s'ils avaient passé une trêve tacite, la situation restait toujours problématique. Les deux Junkers les avaient attaqué et étaient responsables de plusieurs milliers de dollars de pertes matérielles et de la mise en danger de toute l'équipe, ainsi que de la destruction de toutes leurs données. En somme, de l'échec total de la mission, et ils allaient devoir répondre de leurs actes un jour ou l'autre.
Elle les fixa, la gorge nouée. Jamieson, qui avait par elle ne savait quelle magie réussi à poser son petit cul osseux sur la même caisse que Rutledge, lui racontait à mi-voix et à grand renfort de gestes leur bataille nocturne contre les omnics. Il y avait définitivement quelque chose de touchant dans la manière qu'ils avaient d'interagir. Une douceur sous la brutalité coutumière de leurs gestes et de leurs intonations. C'étaient des tueurs, des voleurs et des brutes, et ils méritaient de payer pour leurs actes mais, elle s'en rendait compte, les mettre en prison ne réglerait rien.
Ils y avaient déjà été. Plusieurs fois, et non seulement ils n'y étaient jamais resté très longtemps, mais en plus, ça n'avait rien résolu. Il fallait qu'ils paient, mais aussi qu'ils aient pour une fois, la possibilité de faire les bons choix. D'avoir une chance de briser le cercle vicieux.
Elle s'approcha, toussotant pour signaler sa présence.
« Hey, princesse ! Je racontais à Roadie comment tu as sauvé ma peau en tirant cette sale boîte de conserve. Piew ! Piew ! »
Elle sourit.
« Comment allez-vous, M. Rutledge ? »
« Mieux. »
Elle acquiesça. Elle n'aurait pas de meilleure réponse.
« Est-ce que Jamieson vous a expliqué pour les secours ? »
Le géant hocha négativement la tête.
« L'armée russe va envoyer des secours aussi vite que possible, mais pour l'heure, ils sont occupés par une offensive au sud. »
« Quand ? »
« Pas avant trente-six heures, mais c'était il y a seize heures. »
Il hocha la tête.
« Et après ? » demanda-t-il de sa voix rocailleuse.
Elle haussa les épaules, rajusta ses lunettes, tripota l'ourlet de ses gants.
« Ce que vous avez fait est grave. Des gens ont failli mourir... »
Elle réalisa soudain qu'elle était seule avec deux criminels armés à qui elle s'apprêtait à faire la leçon.
« Qu'est-ce que tu suggères ? Qu'on aille sagement en prison ? Sans résister? » demanda froidement Jamieson, dont le sourire avait fondu comme neige au soleil.
« Je... non. Je sais que vous ne le ferez pas... et de toute manière, ça ne servirait à rien. »
La grande perche se redressa un peu, croisant les bras, l'air vaguement hostile.
« Un peu qu'on l'fera pas ! On est Roadhog et Junkrat, les plus grands criminels du monde ! »
Elle soupira.
« Vous n'avez jamais eu envie d'être autre chose ? »
Sa question sembla faire mouche, car si Rutledge pencha la tête d'un air curieux, la mâchoire de Jamieson resta entrouverte alors qu'il fronçait les sourcils, réfléchissant.
Finalement, il referma la bouche avec un petit bruit baveux.
« Comme quoi ? »
« Des gens bien... des héros... »
Jamieson éclata de rire. Rire qui mourut bien vite face au manque de réaction du géant.
« Attends, t'es sérieuse ?! »
Elle haussa vaguement les épaules.
« Je ne dis pas que ce sera facile, mais je suis sûre que vous n'êtes pas obligés de tuer et de rançonner pour vivre, pour manger ou pour pouvoir vous soigner. »
Cette fois, ce fut Rutledge qui rit, de son rire bas et lourd.
« Personne n'engage des gens comme nous pour autre chose que tuer ou voler. » grogna-t-il.
« Pourquoi pas ? Je suis certaine que vous savez faire plein d'autres choses utiles ! »
Jamieson gloussa.
« Princesse, tu nous as bien regardé ? Tu m'engagerais comme... j'sais pas, plombier ? Tu me laisserais entrer chez toi ? Tu engagerais Roadie comme jardinier ? »
« Heu... jardinier, je ne sais pas. Mais M. Rutledge, comme garagiste, sans hésiter. »
Les deux hommes rirent de plus belle. Ce n'était pas un rire joyeux.
« Vraiment ?! Tu peux honnêtement dire que tu nous engagerais comme ça ? »
Elle les fixa et ses épaules s'affaissèrent. Ils avaient raison. Bien sûr que non. Si elle voyait des gens comme ça arriver, elle aurait peur. Jamais elle ne les laisserait entrer chez elle ou l'approcher. Elle avait eu peur d'eux. Avait été dégoûtée et effrayée. Ce n'était que parce qu'elle avait un peu appris à les connaître qu'elle disait ça. Parce qu'elle avait vu ce qu'il y avait derrière la crasse, la violence et la folie apparente.
« Non. Je suis désolée. »
Jamieson se leva, et posa une main sur son épaule. Elle se raidit un peu puis se détendit.
« T'en fais pas, flocon de neige. On est ce qu'on est. C'est comme ça. Faut pas être triste pour nous. Notre vie a du bon aussi. »
« Ah ? Comme quoi par exemple ? »
Les deux Junkers échangèrent un regard.
« Comme la liberté, par exemple. »
« Vous ne pouvez même pas entrer dans une pharmacie pour acheter des médicaments. Médicaments qui vous sont vitaux ! »
« Ouais, peut-être, OK. Mais on fait ce qu'on veut, quand on veut » plastronna-t-il.
Elle leva un sourcil dubitatif.
« Presque ce qu'on veut... »
« Mais vous ne pourrez pas toujours faire ça. Vivre en vous cachant. Fuir, toujours bouger, toujours être sur le qui-vive. Non ? »
Rutledge la fixait avec attention et elle se sentit mal à l'aise, rendant son regard au masque inexpressif. Jamieson haussa les épaules en ricanant.
« Comme dit, on a pas trop le choix. Personne ne voudra jamais nous engager pour autre chose que nos... compétences spéciales, et c'est pas le genre de carrière qui vient avec l'appart' de fonction et le joli restaurant d'entreprise. »
Elle se figea, prenant une grande inspiration, le doigt levé.
« T'es un génie, Jamieson ! Un génie ! »
« Moi ? Je suis un génie ? » demanda-t-il perplexe, regardant à gauche et à droite comme si elle avait pu s'adresser à quelqu'un d'autre.
« Oui ! Tu as raison. Personne ne voudra vous engager pour autre chose que vos « compétences spéciales », mais justement, vos compétences peuvent être utiles. Elle l'ont déjà été ! »
« Je comprends pas où tu veux en venir, princesse. »
Rutledge grogna.
« Overwatch. »
« Quoi, Overwatch ? » demanda son ami, qui n'avait toujours pas saisi.
« Overwatch recrute. Vos capacités ont déjà été utiles à l'organisation, elles peuvent encore l'être ! » clarifia-t-elle.
Jamieson sourit, et ce n'était toujours pas un sourire heureux.
« Princesse, suis pas sûre qu'on cadre très bien avec l'ambiance gentil héros en bleu et blanc... »
« Je ne dis pas le contraire mais on a aussi des prestataires indépendants qui travaillent avec nous sur le long cours, comme Zarya. Vous seriez logés, nourris, blanchis, et le Dr Ziegler pourrait vous suivre médicalement. Non ? » suggéra-t-elle, avec espoir.
Les deux hommes échangèrent à nouveau un regard.
« T'as dit qu'on devait être puni pour ce qu'on a fait... et je doute que ta patronne soit d'un avis différent. Pourquoi elle accepterait ? »
Ils envisageaient sa proposition. Elle s'illumina.
« Vous êtes vraiment prêts à changer ? »
Jamieson haussa les épaules.
« Y a des avantages à dormir dans un vrai lit... et pis, si j'peux toujours faire sauter des trucs... Je m'en fiche un peu que ce soit pour une Egyptienne avec un balai dans le cul ou un vieux Russe bedonnant. Mais j'doute que Mme Balai-dans-le-cul le voie comme ça. »
Elle pouffa.
« Surtout si tu l'appelles comme ça. Mais Pharah acceptera sûrement. »
« Pourquoi ? » insista le Junker.
« Parce qu'on ne va pas lui présenter la chose comme ça. Vous allez être recherchés par le gouvernement russe pour attentat, et j'ai entendu dire que les prisons russes, c'est pas beau. Alors vous allez vous rendre à Overwatch. Demander à être pris en charge par l'organisation. Vous allez expliquer ce que vous venez de me dire. Que vous en avez assez de cette vie. Que vous voulez revenir dans le droit chemin mais que personne ne vous donnera jamais votre chance au vu de votre passif. Vous lui direz que vous êtes prêts à travailler pour l'organisation en gage de bonne foi. »
« Mais on sera payé, hein ? »
« Non ! Du moins pas tout de suite. L'idée c'est que, plutôt que de vous faire faire de la prison, on vous fasse travailler pour Overwatch en guise de « travaux d'intérêt général », mais vous serez nourris, logés, blanchis. »
A nouveau, les deux hommes échangèrent un regard.
« Tu peux le garantir ? »
Elle hocha négativement la tête.
« Non, mais je peux vous jurer que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce soit ce qui se passe. »
Jamieson acquiesça.
« Mon partenaire et moi, faut qu'on en discute. »
« Oui, bien sûr, je comprends. Je vais vous laisser, mais ne reste pas trop longtemps dehors, Jamieson. »
Il acquiesça distraitement, déjà perdu dans ses pensées.
Elle s'éloigna sous le regard indéchiffrable du géant.
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Avec un grognement interrogateur, Mako lui désigna du pouce l'Asiatique qui s'éloignait.
« Quoi ? Ce qui s'est passé ? Bah, rien de spécial » bafouilla Jamieson, espérant avoir l'air convaincant alors que les images de la nuit lui revenaient en tête.
Un grondement amusé résonna.
« Hey ! On se moque pas ! Mei est juste polie, c'est tout ! Y a rien de plus... Rien de plus du tout ! »
Le rire qui lui répondit acheva de le vexer.
Il se retourna, boudeur, mais n'eut pas le loisir de faire montre de tout son outrage, car la grosse pogne de son ami se posa bientôt sur son épaule, le forçant à revenir s'asseoir à côté de lui sur la caisse.
« On devrait accepter. »
« Quoi ? »
Il fixa bouche bée le géant, impassible derrière ses lentilles fumées.
« On devrait accepter sa proposition. »
« Mais pourquoi ? T'es conscient que ce serait la fin de Roadhog et Junkrat ?! » gémit-il.
Mako haussa les épaules.
« Je suis fatigué. »
« Faut aller dormir alors, camarade. Je vais monter la garde, t'en fais pas. »
« Non, pas fatigué comme ça. Fatigué de cette vie. Fatigué de pas savoir où je vais dormir ce soir. De pas savoir où je serai demain. »
Mako en avait assez. C'était fini. Il allait à nouveau être tout seul, comme avant. Il sentit une boule se coincer dans sa gorge. Toussant, il tenta de s'en débarrasser.
« Jamie... Je vais accepter la proposition du Dr Zhou, et tu devrais faire pareil. »
« Mais elle a dit que c'était pas garanti. Si la Amari elle refuse, on finira en taule ! »
Mako rit.
« C'est pas la première fois qu'on nous balance en taule. On en est toujours ressorti. On s'échappera encore, camarade. » le rassura-t-il.
Il acquiesça.
« Ouais. Mais j'comprends pour toi. T'es fatigué, t'es vieux, tout ça... c'est normal que tu veuilles te poser. »
Un grondement mauvais l'avertit de ne pas trop pousser. Il ne se laissa pas démonter.
« Mais moi ? Qu'est-ce que j'aurais à y gagner, hein ? »
Il pouvait deviner le sourcil levé de Mako derrière son masque.
« Lit, toit, nourriture, bons médicaments... et Mei Ling Zhou. » nota ce dernier.
Le salaud ! N'avait-il donc aucune pitié ? Il sentit ses joues s'enflammer.
« Comment tu le sais ? » bafouilla-t-il.
Mako ricana.
« T'es pas discret la nuit. » gronda-t-il, faisant un geste évocateur entre ses jambes.
« Hey ! C'est pas poli d'espionner ! Et suis un homme, j'ai des besoins ! »
Le géant rit à nouveau.
« Suis aussi un homme, et je me branle pas quand t'es à même pas un mètre. »
« Hey ! J'étais à au moins un mètre vingt ! »
Un soupir résigné lui répondit et le silence retomba. Il fit de même sur la caisse.
« Donc toi, tu vas accepter ? Et si je refuse ? On sera plus partenaires. »
Mako mit longtemps à répondre.
« Non. »
« Donc plus de 50/50. Tu perdras ta part du trésor. »
Le géant haussa les épaules.
« C'est pas grave. »
Il sentit la boule dans sa gorge revenir.
« Roadie... »
Un peu hésitant, il s'agrippa à la manche de son ami. Comme si ça pouvait l'empêcher de partir.
Mako soupira.
« Accepte aussi, Jamie. »
« Mais... pour toi, c'est facile. Tu sais comment faire. Toi, tu as un avant ! Moi pas. Moi j'connais rien d'autre que ça ! » gémit-il, désignant le champ de carnage devant eux.
A nouveau, un profond soupir fatigué.
« Tu apprendras. »
«Et si j'y arrive pas ? »
« Tu y arriveras. »
Il considéra les choses. Essaya d'imaginer. En vain.
« Mais à quoi ça servirait ? »
Mako tourna la tête, se perdant dans la contemplation de l'horizon. Au bout de trente secondes de silence, ses pensées l'avaient emporté, et il réfléchissait à quelles améliorations il pourrait apporter à sa dernière version de la mine à concussion.
« Tu pourrais construire quelque chose. Pas juste détruire, mais construire » souffla Mako.
« Hein ? Quoi ? De quoi tu parles ? »
« Moi, je suis vieux. Mais pas toi, Jamie. Pour toi, il n'est peut-être pas encore trop tard. Tu peux encore faire quelque chose de ta vie. Peut-être que l'omnium de l'Outback ne t'a pas encore tout pris. »
Il le fixa, perplexe.
« Mais il m'a tout pris ! Mon enfance, ma jambe, mon bras, la moitié de mes cheveux, ma famille et même ma tête ! Suis même pas sûr d'être encore humain... »
Mako tourna à nouveau la tête vers lui.
« Tu es humain, Jamie. »
« Merci, mon pote. »
Le silence retomba.
« Si j'accepte aussi, on reste ensemble ? »
Mako acquiesça gravement.
« Alors je crois que je vais accepter. Mais si ça marche, faudra qu'on se trouve un autre nom. Un nom de héros. »
Mako leva un pouce.
