Je dédie ce chapitre à je ne sais plus qui, qui dans les commentaires m'as dit être soulagé que tout se termine bien. ^^
Bonne lecture
Ils avaient commencé à s'organiser. Hâtivement et en silence. Un silence presque surnaturel.
Sur les consignes de Zarya, elle avait commencé à créer une sorte de chemin de ronde à l'arrière de son mur afin de leur permettre de tirer sur les robots tout en restant à l'abri de la glace. Pendant ce temps, les Russes se répartissaient tout ce qu'il leur restait d'armes et de munitions, et Junkrat courait de gauche à droite, posant mines et pièges en baragouinant tout seul tandis que Roadhog le suivait, portant les deux lourdes caisses contenant les explosifs.
Elle avait presque fini son chemin de ronde, et les deux Junkers revenaient se mettre à couvert lorsque Iourlov, qui avait décidément de bons yeux, poussa un petit couinement terrifié, pointant quelque chose dans le ciel. Mei leva le nez, et observa pendant quelques secondes ce qui ressemblait furieusement à une fusée dotée de volonté propre se précipiter sur un minuscule point lumineux avant de foncer à toute vitesse vers le sol (1).
L'éclat jaune de la fusée disparut un instant, puis l'horizon s'embrasa dans une boule de feu blanche.
Sans ses lunettes polaires qu'elle avait rabaissé sur son nez pour éviter les éclats de glace dans les yeux, elle aurait sans doute été rendue momentanément aveugle par la lumière.
Toute la toundra sembla se détacher en ombres chinoises sur cette apocalypse, la silhouette des arbres à plusieurs kilomètres d'eux brillant une seconde avant d'être pulvérisées, les neuf formes cubiques des robots à un petit kilomètre avançant toujours inexorablement vers eux et, à même pas cinq mètres devant elle, la silhouette des deux Junkers, figés dans la lueur comme des lapins dans l'éclat des phares.
Jamieson émit un son étrange qui sembla résonner dans le silence paranormal, une plainte, un cri, autant murmure que hurlement de terreur absolue.
Bondissant sur son partenaire, il l'escalada, s'accrochant à son harnais, lui prenant la tête à deux mains pour coller son visage contre son masque.
« Roadhog ! Oï, Roadhog, gros tas ! Regarde-moi ! Regarde-moi ! »
Le géant ne broncha pas et il le secoua plus frénétiquement encore.
« Mon pote, faut qu'on bouge ! Tout de suite ! Bouge-toi, gros porc ! »
Il leva sa main de métal, et sans quitter son ami du regard, l'apostropha.
« Mei, Ruskoff, mur. Maintenant ! »
Puis la prothèse s'abattit à pleine vitesse sur le masque à gaz.
Elle ne comprit pas tout de suite, comme hypnotisée par l'onde de choc qui s'approchait vite. Beaucoup trop vite. Puis elle vit Zarya, aussi fascinée par les lueurs que Roadhog, et elle comprit.
Bondissant en avant, elle balança son poing de toutes ses forces dans la joue de son amie puis, avant même que ses pieds aient touché le sol, elle activa son pistolet, crachant un mur de glace deux mètres à peine devant le premier.
Zarya, du sang au coin des lèvres, reconnecta et, abandonnant son canon, se rua sur Poda et Nikolei qu'elle souleva chacun d'une main avant de littéralement les lancer à l'abri du mur.
Roadhog sembla enfin reprendre ses esprits, et agrippant le plus petit Junker, il fit demi-tour, courant aussi vite que le lui permettait sa carrure. Vite, mais pas assez. L'onde de choc allait le rattraper av...
Elle fut soulevée de terre par Zarya qui plongea en avant, se roulant instinctivement autour d'elle pour la protéger alors que l'onde de chaleur et de surpression les atteignait.
Tout devint blanc, rouge, puis noir.
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« Maman ? »
Il faisait chaud, trop chaud, et même avec les yeux ouverts, Jamieson ne voyait rien, mais il était en sécurité, bien en sécurité dans cette étreinte chaude. Il ne s'était pas senti aussi en sécurité depuis longtemps. Très très longtemps.
Il se blottit à nouveau contre cette chaleur douce et rassurante.
« Maman... »
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Mako avait eu peur, tellement peur. S'il était arrivé quoi que ce soit à Kai, Maïa ne le lui aurait jamais pardonné. Elle avait été tellement furieuse quand il était tombé de la balançoire et s'était écorché le genou. Mais Kai allait bien. Il le sentait, son petit cœur battant à mille à l'heure contre sa poitrine.
Oui, Kai allait bien. Son fils allait bien. Même avec ses grandes mains un peu maladroites qui avaient passé plus de temps à casser des dents qu'à essuyer sa petite bouille, il était capable de protéger son fils. Il était capable de protéger sa famille. Il était un bon père et un bon mari.
Le soleil tapait fort. Il le sentait sur son dos, chaud, trop chaud, mais ça pouvait attendre un peu. Il pouvait encore serrer un peu Kai contre lui.
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Zarya s'était redressée sur un coude, rendue à moitié aveugle par l'explosion et quelque chose de chaud et rouge qui lui coulait dans les yeux. Du sang. Son sang ? Elle l'essuya d'un revers de main, et essaya d'y voir un peu plus clair. Des grandes formes carrées et fumantes. Des maisons ? Le village ? Et alors, les silhouettes au sol... il fallait qu'elle retrouve sa famille. Piotr lui avait dit de ne pas s'éloigner. De rester près de lui et Babushka. Repoussant le poids qui pesait lourdement sur ses jambes, elle se releva, s'approchant à quatre pattes de la plus proche des silhouettes.
Une veste kaki, et une grosse chapka. Un militaire ? Boris ? Non, Boris était mort, un trou plus gros que sa tête au milieu du torse. Ivan alors ? Non, Ivan aussi était mort, coupé en deux par une de ces maudites machines. Elle se tourna vers une autre forme, plus petite, plus gracile et vêtue d'un long manteau gris sale. Maria ? Non, cette femme avait encore ses deux jambes. Nina alors ? Nina était morte alors qu'elle essayait de traîner Viktor à l'abri. Ce n'était pas non plus Olga. Olga avait été fusillée pour désertion en même temps que cinq autres membres de l'unité. Le commissaire leur avait fait tenir les fusils. Pour les punir d'avoir laissé leurs camarades fuir. Ce jour-là, elle avait longtemps hésité. Viser juste, ou tirer un peu à côté. Elle n'avait pas osé tirer à côté et avait visé pile entre les deux yeux de Mark. Mark qui avait toujours partagé son café avec elle. Mark qui s'était un jour pris une balle pour elle. Mark qui les avait tous fixé avec un petit sourire désolé.
Le caporal avait lancé ses ordres et la neige avait explosé sous les impacts. La tête de Mark aussi. Une seule et unique balle l'avait touché. Il n'avait pas souffert et elle avait fait son devoir. Mais souvent, il était là, la nuit, premier de la longue cohorte de fantômes qui la hantaient sans répit.
Qui étaient ces gens, s'ils n'étaient pas sa famille, pas ses amis ?
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Mei planait dans un espèce de néant mi-confortable, mi-fiévreux, lorsqu'elle fut poussée sans ménagement de côté, roulant mollement dans la neige à moitié fondue.
Il lui fallut quelques secondes pour sortir de sa torpeur et retrouver la mémoire. Elle s'assit brusquement.
Elle n'entendait plus rien, et ses oreilles lui faisaient atrocement mal, mais elle y voyait à peu près dans les pâles lueurs de mort projetées par le champignon atomique qui grimpait toujours dans le ciel oriental.
De ses murs de glace, il ne restait pas grand-chose. Le premier avait été pulvérisé par l'onde de choc et le second avait fondu sous la vague de chaleur torride.
Zarya semblait aller à peu près bien, tâtonnant à quatre pattes vers les militaires effondrés en vrac.
Elle n'essaya même pas de l'appeler, ils devaient tous être sourds.
Elle jeta un regard à la ronde. Au moins les omnics ne seraient plus un problème, leurs carcasses démembrées gisant au milieu des pins pulvérisés. En revanche, le souffle qui les avait réduit en miettes en avait fait de même pour tout ce qui leur restait d'équipement. Ils n'avaient plus de tente, plus de rations de survie, plus de moto-neige. Seul le camion qui se trouvait derrière le mur de glace avait à peu près survécu, le toit rayé et cabossé par quelques impacts.
Sans ressources, il leur restait moins de vingt-quatre heures à vivre. Pour ceux qui étaient encore en vie.
Elle bondit sur ses pieds seulement pour mieux retomber et, avec un couinement frustré, elle continua à quatre pattes. Rutledge n'avait pas atteint l'abri du mur de glace et gisait recroquevillé sur la terre nue, à quinze bons mètres de la paroi de glace, là où l'avait projeté le souffle, les restes de son manteau finissant de brûler sur son dos couverts d'immenses cloques et de chair à vif.
Elle tenta de repérer Jamieson, en vain. Si le souffle avait ainsi jeté en l'air le géant qu'était Roadhog, elle n'osait imaginer ce qu'il avait pu faire à son bien plus léger compatriote.
Pour l'heure, il fallait au moins qu'elle vérifie s'il était toujours en vie. Arrachant son gant avec les dents, elle tenta de lui prendre le pouls. Il était miraculeusement encore vivant.
Elle entreprit de le contourner pour vérifier plus avant son état, et ne put retenir une exclamation de surprise et de soulagement en découvrant Jamieson, les cheveux fumants et la prothèse de jambe sérieusement tordue, bien à l'abri dans les bras de son camarade, simplement évanoui.
Une rapide inspection lui confirma qu'effectivement, Rutledge semblait prendre très à cœur son rôle de garde du corps, et que Jamieson s'en tirerait avec quelques brûlures légères, les tympans percés, et sans doute une cécité momentanée. Sans doute à peine plus que ce qu'il devait régulièrement s'infliger tout seul en faisant joujou avec ses bombes.
Rutledge en revanche était dans un état bien plus piteux, et aurait sans aucun doute nécessité des soins biotiques immédiats. Mais ils n'en avaient pas. Elle n'était même plus sûre qu'ils aient encore le matériel médical qu'elle avait ramené au prix de tant de peine avec Jamieson.
En attendant, ils n'auraient pas mieux.
Elle appliqua donc une première couche de neige à moitié fondue sur les brûlures de l'homme afin de commencer à les refroidir, puis essaya de dégager précautionneusement Jamieson des bras de son ami, qui résista malgré son inconscience. Une fois qu'elle eut réussi à l'extraire, elle gifla vivement le Junker tout maigre, attendant quelques secondes avant de recommencer. Il reprit conscience au troisième passage, couinant un pitoyable « Maman ?! » avant que ses yeux ne fassent le point et qu'il ne la reconnaisse.
« Princesse ? Tu vas bien ? » beugla-t-il, de tout évidence aussi sourd qu'elle. Heureusement, elle savait assez bien lire sur les lèvres.
Elle hocha la tête, puis fit signe qu'elle ne l'entendait pas. Il plissait les yeux comme une taupe mais sembla la comprendre.
Il acquiesça. Elle le désigna du menton, et il s'examina brièvement avant d'approuver.
Elle pointa ensuite le géant toujours effondré à côté d'eux et hocha négativement la tête avant de désigner son dos.
Jamieson se redressa un peu, jetant un coup d'œil horrifié au dos de son ami. Il la regarda comme si elle était censée savoir quoi faire.
Elle jeta un regard désemparé aux autres. Nikolei se redressait en se tenant la tête, et Zarya continuait à ramper d'un militaire inconscient à l'autre avec un air perdu.
Apparemment, c'était à elle de prendre les choses en mains.
« Médicament. » articula-t-elle exagérément à l'attention de Jamieson, qui acquiesça après quelques secondes, puis après avoir constaté l'ampleur des dégâts sur sa prothèse, se mit à les chercher à quatre pattes.
Elle remit une nouvelle couche de neige sur les plaies de Rutledge, puis se leva prudemment, et notant que - malgré les vertiges - elle devrait pouvoir tenir debout, elle se mit à chercher tout reste potentiellement utile dans les alentours.
Au bout d'un moment, Poda, qui s'en était de toute évidence pas trop mal sorti, vint l'aider dans ses recherches pendant que Zarya, qui s'était enfin reprise, allait d'un blessé à l'autre pour tenter de les soulager un peu.
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Lorsque les lueurs de fin du monde du champignon atomique s'éteignirent, ils se regroupèrent autour du dernier abri qui leur restait : le camion.
Le bilan était misérable. Deux MRE intacts, quelques antidouleurs, une des seringues antitétanie de Jamieson, un fond de désinfectant, une canette d'Hogdrogen cabossée, et trois mètres de bandages. S'ajoutait à cela un monticule de morceaux déchiquetés de tissus en tout genre récoltés par Jamieson : bouts de vêtements, restes de tente ou de sac de couchage, miettes de bâche et les trop rares munitions et armes de poing n'ayant pas été pulvérisées par l'explosion.
Le canon de Zarya et le lance-grenades de Fawkes n'étaient plus que des bouts de métal tordus et inutiles. Le canon à shrapnels de Rutledge avait un peu mieux survécu, et Jamieson semblait être confiant dans sa capacité à le remettre en état. Quant à son pistolet endothermique, il ne lui restait plus qu'un vague fond de produit supraconducteur, et ensuite, il serait aussi inutile que tous les autres bouts de métal jonchant la taïga.
Ils s'organisèrent tant bien que mal. Inutile de seulement essayer de faire un bandage à Rutledge, ils n'avaient pas assez de matériaux. Les bandages servirent donc à panser la jambe de Zarya, la tête de Iourlov et quelques autres blessures mineures, puis Zarya, un bout de cuir arraché à Dieu sait quoi entre les dents, transporta l'immense Junker à l'arrière du camion, l'installant sur le ventre sur l'espèce de vague matelas de matériaux récupérés par Jamieson, avant de laisser ce dernier administrer à son ami l'unique canette de gaz qu'il leur restait dans l'espoir de le soulager un peu.
Alors que les premières cendres radioactives commençaient à tomber, ils grimpèrent tous à sa suite, et elle se servit des dernières gouttes de son produit pour sceller les trous et autres déchirures dans la tôle, puis ils furent enfermés dans le noir dans ce cercueil métallique, en pleine zone de radiations hautes.
Au moins, le froid les tuerait avant les radiations. Puis, elle se rappela que le froid ne la tuerait pas. Elle resterait là, seule au milieu des cadavres, à absorber des radiations jusqu'à ce qu'on la retrouve ou que le printemps arrive et la réchauffe. Et elle se réveillerait à nouveau, seule au milieu des cadavres, avec pour seule perspective, une mort atroce.
A tâtons, elle s'approcha de Zarya.
« Tu as une arme ? » hurla-t-elle dans l'oreille de son amie.
« Da ? Pourquoi ? » répondit cette dernière de la même manière.
« Elle est où ? »
Zarya prit sa main et la guida jusqu'à sa ceinture.
« Pourquoi ? » hurla-t-elle a nouveau.
« Je ne veux pas me réveiller seule ! »
Soudain, une étreinte à lui couper le souffle l'enserra et elle se retrouva écrasée contre la poitrine de Zarya.
Quelque chose de chaud et d'humide tomba sur son front. Zarya pleurait.
Elle resta là, immobile et impuissante, perdue dans ses propres émotions. Finalement, Zarya la relâcha, gardant juste une main sur son bras.
Mei la sentit se pencher, jusqu'à avoir la bouche au creux de son oreille.
« Je ne partirai pas sans toi, promis. »
Ce fut comme si un immense poids lui était enlevé du cœur.
Elle acquiesça, et à son tour serra son amie dans ses bras, avant de revenir s'asseoir à sa place juste à côté.
Zarya posa sa grande main sur la sienne et la serra fort.
Leur destin n'était plus entre leurs mains, mais dans celles de l'expédition de secours. Ils n'avaient plus d'autre choix que d'attendre.
(1) Le meilleur moyen de produire une grosse EMP est une bombe nucléaire détonnant en haute altitude. Le meilleur moyen de neutraliser une telle bombe, c'est de l'abattre au sol avant qu'elle n'explose, car ainsi l'effet EMP est quasi nul.
C'est la méthode utilisée par les omnics dans ce cas précis, avec des robots-missiles « kamikazes » qui tentent de les neutraliser.
La zone atteinte par l'onde de choc est environ dix fois plus grande que celle atteinte par la boule de feu, et à mi-chemin entre les deux, la température chute suffisamment pour qu'on ne risque plus que des brûlures légères. Néanmoins, à cette distance la surpression due à la déflagration peut toujours tuer. Surtout à cause d'éventuels objets projetés.
